L’Allemagne favorise plus le recyclage que l’économie circulaire

Une étude sur les emballages plastiques rebat les cartes

En Allemagne, l’économie circulaire fait son chemin, soutenue par une loi de 2012, et deux ordonnances sur les emballages et le réemploi dans la construction. Jusqu’à présent, le pays s’est toutefois reposé sur une pratique acquise de longue date : le recyclage. Comme en France, les emballages plastiques sont aujourd’hui au cœur d’une réflexion plus générale tandis qu’au sein du BVSE, fédération allemande des entreprises de valorisation, on concède que la seule valorisation matière ne suffira pas à changer de modèle.

Une qualité de gestion des déchets élevée ne permet pas forcément de cocher toutes les cases de l’économie circulaire, mais elle peut devenir un bon point de départ. En Europe, l’Allemagne ne fait pas exception. Ce pays souvent érigé comme le meilleur élève en termes de gestion des déchets et de recyclage, révèle quelques failles. Actuellement, sur 90 % de ses emballages plastiques constitués de résines vierges, plus de 50 % du flux finissent en valorisation énergétique, soit 1,6 million de tonnes. Malgré un dispositif de collecte et de recyclage rodé et encensé par l’UE, le secteur allemand des plastiques reste très linéaire. Pourtant, des alternatives existent pour permettre à la première puissance européenne de basculer vers un autre modèle et en tirer près d’un milliard d’euros de bénéfices. C’est ce qui ressort d’une étude menée par le WWF Allemagne et le cabinet de conseil Systemiq*. S’appuyant sur des données scientifiques, elle tente d’apporter plusieurs pistes pour mettre le marché allemand des emballages en conformité avec l’Accord de Paris et le Green Deal européen.

20 Mt de plastiques économisées

 

Publiée en août 2021, cette étude analyse et quantifie les leviers existants dans le secteur des emballages Outre-Rhin. Ces travaux démontrent que des efforts sont plus que jamais nécessaires sur ce marché, très consommateur de matières premières et dépendant du jetable. Parmi les axes de travail importants, figurent les nouveaux modèles de valorisation, la prévention et la réduction des emballages inutiles ainsi que l’éco-conception en vue du recyclage. Avec l’espoir d’ici à 2040, d’économiser plus de 20 millions de tonnes de plastiques, soit six fois les besoins annuels en emballages plastiques Outre-Rhin. L’analyse montre également que l’Allemagne peut diminuer d’ici à vingt ans, son volume total de déchets de 40 %, les besoins en résines vierges de 60 % et l’incinération des déchets de 70 %. A condition qu’elle adopte le bon scénario, dès le départ.

Pour parvenir à ces résultats, des actions volontaristes et collectives sont indispensables. Pour Laura Griestop, spécialiste des plastiques et des emballages au sein du WWF Allemagne, ouvrir et jeter un emballage plastique symbolise un modèle de consommation, basé sur le gaspillage et incompatible avec les ressources limitées de la planète : « les besoins en emballages plastiques augmentent d’année en année, et dans le même temps, les emballages deviennent toujours plus complexes et difficiles à recycler. Le modèle allemand n’échappe pas à la règle. Nous devons, face à cette situation, inverser la tendance en prenant le chemin de l’économie circulaire. Notre étude montre que nous pourrions nous contenter d’une moins grande quantité d’emballages et de meilleure qualité, en phase avec des actions plus circulaires ».

Réduire à la source avant de recycler

 

Actuellement, dénonce l’étude environnementale, les emballages et les produits à usage unique représentent presque 60 % des déchets plastiques allemands. En Allemagne, les déchets d’emballages en plastique affichent annuellement 39 kg par habitant, plus que la moyenne européenne. L’étude met le pays face à ses responsabilités et propose trois scénarios aux effets variables sur le climat :  continuer ainsi d’ici à 2040, sans rien changer ; travailler sur les incitations réglementaires en misant sur des taux de recyclage plus élevés ; changer radicalement de modèle en agissant sur tous les leviers disponibles en faveur de l’économie circulaire (voir encadré).

Tri des déchets en gare allemande

Selon l’analyse du WWF et de Systemiq, les contraintes réglementaires telles que définies Outre-Rhin, devraient en effet continuer de s’orienter vers une hausse des taux de recyclage et une diminution de la valorisation énergétique. Cette tendance pourrait être satisfaisante si dans le même temps, d’autres incitations pour réduire le gisement de déchets étaient mises en œuvre. Malheureusement, prédit l’étude, ce ne sera pas le cas à moyen terme. Même si toutes propositions de loi étaient appliquées, les besoins en résines vierges risquent d’augmenter de 4 % car aucune mesure n’est prise pour diminuer les emballages à la source. Selon le WWF Allemagne, une réflexion en profondeur sur l’amont est urgente et décisive : « au lieu d’encourager la consommation de produits emballés avec le déploiement d’infrastructures réservées au traitement de déchets d’emballages, des modèles économiques basés sur la réutilisation pourraient émerger, indique Laura Griestop. Ainsi, le fait de renoncer aux emballages inutiles permettrait de réduire de 8 % les déchets de plastiques en Allemagne. C’est pourquoi le législateur doit afficher des objectifs clairs sur la réduction et la prévention ». L’étude identifie comme un levier incontournable, le modèle du réemploi : grâce à cette pratique, près d’un quart des déchets plastiques voués à l’élimination, soit 23 % en Allemagne, pourrait être économisé. Les actions à déployer sont multiples : consigne sur le segment boissons, remplissage dans les supermarchés, boîtes réutilisables en logistique.

Mieux concevoir pour mieux recycler

 

L’Allemagne affiche des taux de collecte élevés par le biais du Dual System, mais la gestion des emballages plastiques usagés, proprement dite, reste encore trop liée à l’enfouissement, à l’incinération, à l’export et au recyclage, empêchant les produits d’avoir un usage plus long, déplore l’étude. « La recyclabilité ne pourra être assurée que si les pots de yaourts ou flacons de shampooing redeviennent des emballages, mais pas des sièges auto ou des tapis, d’où la nécessité absolue de repenser l’emballage dès sa conception. Le design pour rendre recyclable peut sensiblement améliorer l’économie circulaire et accroître la valeur du recyclat » insiste Laura Griestop.

L’étude WWF prend l’exemple des plastiques souples, qui bien souvent, sont composés de différents couches de films plastiques, non séparables entre eux, si bien que leur recyclage n’est souvent pas possible. Les alternatives existent de plus en plus et peuvent améliorer la recyclabilité des emballages plastiques, souligne l’étude, à travers l’usage des mono-matières, l’allègement, le mono-couleur, les étiquettes facilement détachables. Le WWF et Systemiq insistent sur le fait que les fabricants d’emballages jouent un rôle prépondérant en recourant plus souvent aux matières recyclées. Actuellement, en Allemagne, l’intégration de résines issues du recyclage ne s’élève qu’à 11 % en moyenne. Le passage à une économie plus circulaire est possible dans les emballages, mais dépend encore majoritairement d’une volonté politique, d’une nouvelle approche commerciale au sein des entreprises, et d’une coopération plus étroite entre industriels, politiques et scientifiques, conclue l’experte du WWF.

Le marché des emballages plastiques Outre-Rhin doit se saisir dès à présent des moyens existants pour réduire sa consommation de matière vierge, ainsi que les flux de déchets et ses émissions de GES. Plusieurs données scientifiques montrent que ces actions permettraient de recréer de la valeur et des emplois locaux, conduisant à des bénéfices de l’ordre de un milliard d’euros. Pour encourager politiques et industriels dans ce sens, l’étude souligne que l’Allemagne pourrait, à partir de ses acquis sur la collecte des déchets, devenir un moteur pour la transition circulaire de l’économie des plastiques en Europe et dans les pays développés en général, conclue l’étude du WWF et de Systemiq. Nul doute qu’en la matière, d’autres pays européens comme la France auront la capacité de suivre et d’apporter aussi leur pierre à l’édifice.

Trois scénarios possibles

  • Scénario 1 : si rien ne change d’ici à 2040, le gisement de déchets s’élèvera de 13 % et les flux valorisés en énergie de 24 %, malgré la croissance des capacités de recyclage. La fabrication d’emballages plastiques et la production de déchets libéreront 329 millions de tonnes de GES. La consommation de résines vierges passera de 2,9 millions de tonnes en 2019 à 3,32 millions de tonnes en 2040, soit une hausse de 12 %.
  • Scénario 2 : en se basant sur les obligations réglementaires actuelles, le taux de recyclage pourrait atteindre 58 % en 2040. De cette façon, le volume total de déchets issus d’emballages plastiques diminuerait de 5 %, et la valorisation énergétique de 15 %. La fabrication des emballages plastiques et la production de déchets dans ce cadre, émettrait 307 millions de tonnes de GES. Autant dire que les instruments politiques actuels ne suffisent pas pour mener les emballages vers plus de circularité.
  •  Scénario 3 : un changement radical du système d’ici à 2040 permettrait de réduire le volume de déchets de 40 %, l’emploi de nouveaux plastiques de plus de 60 % et la valorisation énergétique de 70 %. Le taux de recyclage serait alors de 68 %. Cela suppose une suppression de certains emballages, la mise en place de dispositifs de réemploi, plus d’éco-conception, l’intégration systématique de matière recyclée, la mise au point de résines recyclées aptes au contact alimentaire, et le renforcement des marchés du recyclage. Malgré ces démarches vertueuses, les émissions de GES atteindraient encore 261 millions de tonnes.

Plastiques et matières minérales en ligne de mire

 

Plateforme de concassage

Dans l’industrie du recyclage, l’Allemagne compte parmi les fleurons européens voire mondiaux. Pourtant, à en croire Eric Rehbock, le président du BVSE (Bundesverband Sekundärrohstoffe und Entsorgung – équivalent de Federec en France), « la pénurie des ressources, la pression environnementale et depuis plusieurs mois, les conséquences de la pandémie ne pourront être résolues par le seul biais du recyclage des déchets. L’entrée de notre société dans une économie circulaire est indispensable, et à ce titre, le recyclage ne suffira pas ». Lors d’une journée professionnelle sur l’approvisionnement durable organisée fin août 2021, il a évoqué les développements actuels du marché, les obstacles ainsi que le rôle du secteur public, sans oublier les conséquences de la pandémie depuis 2020. « Cette crise sanitaire a montré à tous les acteurs de la société, l’importance de préserver les matières premières sur notre territoire, et la nécessité de créer une économie circulaire. En d’autres termes, cela signifie mieux valoriser les matières premières secondaires, comme c’est le cas déjà aujourd’hui avec le papier, le verre, le plastique, les métaux et les matériaux de construction, mais pas seulement » . De son point de vue, plus nous réutiliserons les matières issues de déchets, mieux nous gérerons nos ressources naturelles.

Le rôle de la commande publique

 

Eric Rehbock, président du BVSE

En tant que représentant des PME du traitement et de la valorisation des matières secondaires, Eric Rehbock est plutôt optimiste sur le développement de l’économie circulaire dans son pays, même si des efforts restent toujours à déployer dans deux secteurs en particulier : celui des matériaux de chantier et des plastiques : « nous disposons en Allemagne d’un réseau d’entreprises de recyclage innovantes, mais nous devons trouver des solutions collectives sur la base d’échanges professionnels plus réguliers avec toutes les parties prenantes ». La commande publique représente plus de 350 milliards d’euros d’approvisionnement en matières premières. Selon le président du BVSE, l’acteur public a une vraie part de responsabilité en orientant sa demande vers des produits et des services plus durables, que ce soit pour la construction de routes, d’infrastructures, de logements ou l’organisation des services administratifs. Des incitations pour recourir à plus de matières recyclées sont nécessaires mais insuffisantes, néanmoins. « L’économie circulaire ne signifie pas seulement collecter des déchets, produire de nouvelles matières premières secondaires et fabriquer des produits en recyclé, insiste Eric Rehbock. Les matières secondaires et régénérées doivent pouvoir aussi être réutilisées et valorisées. Cela est particulièrement pertinent dans les matériaux de construction et les plastiques. A ce titre, la réglementation allemande via les ordonnances sur le réemploi de matériaux de construction et sur les emballages apporte un signal politique encourageant. Et le président du BVSE de souligner l’importance de mettre en œuvre des garanties sur la qualité des matières secondaires pour encourager leur réemploi dans la construction ou dans les emballages. La recyclabilité ne doit plus être théorique, mais réelle : « cela ne se fera pas du jour au lendemain, mais pour la première fois depuis des années, assure-t-il, nous sentons la volonté de l’industrie et des fabricants d’aller de l’avant ».

* L’étude intitulée « Des pistes pour des emballages plastiques circulaires en Allemagne » s’appuie sur des données scientifiques (agence fédérale de l’environnement, université des sciences appliquées de Niederrhein, Fondation Ellen MacArthur) pour définir plusieurs stratégies. Les travaux confrontent les volumes et la recyclabilité des plastiques consommés en Allemagne aux coûts, aux émissions de CO2 et aux emplois générés. Systemiq, société de conseil et Think Tank (B Corp), travaille depuis 2016 sur les changements de modèles économiques pour favoriser des sociétés plus durables et circulaires.

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