Jusqu’en 2021, l’ancien site hospitalier Saint-Vincent-de-Paul à Paris (14e) a accueilli les Grands Voisins, une communauté d’acteurs associatifs et économiques innovants, engagés dans des actions circulaires et solidaires. Ce tiers-lieu, remplacé par un éco-quartier d’ici à 2028, y laissera son empreinte. En effet, le projet de construction de logements et de lieux de vie compte bien perpétuer cet héritage à travers par exemple le réemploi des matériaux et la promotion de l’ESS.
En franchissant la porte du chantier, rien ne laisse imaginer qu’il y a encore trois ans, des bâtiments et des allées remplissaient ces trois hectares de terrain. Des locataires de toutes nationalités en insertion professionnelle, des entreprises de l’ESS, des artistes, des associations engagées dans l’humanitaire et l’environnement cohabitaient, partageaient les mêmes locaux ou tablées. Gérés depuis 2012 par Yes We Camp, Aurore, Plateau Urbain, l’occupation temporaire des Grands Voisins a marqué ce quartier parisien et ses habitants pendant près de cinq ans. En expérimentant de manière très spontanée, comme le souligne Simon Laisney, co-fondateur de la coopérative Plateau Urbain, des initiatives pionnières ont vu le jour. Parmi elles, la Ressourcerie Créative, Co-Recyclage, Carton Plein ou encore les Alchimistes.
Mais aujourd’hui, le site a fait place nette ou presque ; 60 % du bâti a été conservé en raison de son caractère historique ou architectural (oratoire, maison des médecins, lingerie, etc.). Après avoir adapté les bâtiments à d’autres usages, la circularité se poursuit avec le réemploi physique cette fois des matériaux. Entre déconstruction sélective et rénovation circulaire, le futur projet d’éco-quartier Saint-Vincent-de-Paul réunira à terme 600 logements sur plus de 40 000 m² dont 50 % en logements sociaux, des équipements publics (crèche, école, gymnase) et privés (espace culturel et créatif), des commerces et des activités autour de l’économie sociale et solidaire, et de l’artisanat sur 8500 m². Le site réservera du foncier pour les structures de l’ESS comme la Ressourcerie Créative qui prévoit de réintégrer les lieux, avec des baux adaptés à leur durée et à des loyers abordables et progressifs. En outre, l’éco-quartier prévoit 4000 m² d’espaces végétalisés. A ce titre, tous les arbres et végétaux remarquables du site avant sa transformation et le lancement du chantier ont été regroupés sur une pépinière provisoire, avec l’idée de pouvoir les transplanter ensuite à différents endroits de l’éco-quartier.
Urbanisme sobre
Le projet d’éco-quartier Saint-Vincent-de-Paul respecte l’ensemble des documents cadre de la Ville de Paris. Il vise à la fois une réduction maximale de l’empreinte carbone et le développement de l’économie circulaire depuis la conception du projet, à sa réalisation et tout au long de la vie du quartier. L’objectif « zéro carbone, zéro déchet, zéro rejet » se traduit par un urbanisme de la sobriété qui associe réinvestissement du bâti, réemploi des matériaux, refertilisations des sols, maîtrise des consommations énergétiques et utilisation d’énergies renouvelables. Au cœur de ce projet, la Ville de Paris en qualité de concédant et Paris&Métropole Aménagement sont accompagnés par plusieurs acteurs de maîtrise d’ouvrage. Parmi eux, Mobius, Lab Ingénérie, Neo Eco, BTP Consultant et Atelier Na collaborent au sein de l’AMO en lien avec le réemploi. Cette thématique s’inscrit dans les quatre axes (gestion de l’eau et biodiversité, économie circulaire, énergie décarbonée et mobilité douce) définis par l’aménageur. Des indicateurs permettent de mesurer les bénéficies du réemploi et du recyclage des matériaux dans la construction neuve, à savoir 30 % d’émissions de GES évitées et une économie de matières de 8 %. Pour la rénovation des bâtiments, ce sont également 30 % d’émissions évitées et 11 % de matières économisées. Au début du chantier, l’entreprise Mobius a pu établir un diagnostic qualitatif et quantitatif des gisements de matériaux.

Pendant dix jours, une dépose collaborative a été menée avec Eiffage Démolition pour enlever les pierres, les radiateurs et les sanitaires. Des artisans du BTP et des associations se sont joints à l’opération pour déconstruire proprement les matériaux qu’ils ont ensuite emportés. Ce sont au final plus de 2000 tonnes de matériaux récupérés en vue d’un réemploi en Ile-de-France, et 22 000 tonnes de béton, remblais et pierres qui seront réemployés et recyclés sur la ZAC Saint-Vincent-de-Paul. Au total, cela a permis d’éviter près de 34 000 tonnes de déchets (tous produits et matériaux confondus). Au fil du chantier de déconstruction, il est apparu que le réemploi in situ à 100 % n’était pas possible. Hormis les matériaux de gros œuvre, les produits du second œuvre seront réemployés sur d’autres chantiers. L’intégration de matériaux de réemploi dans les futurs bâtiments sera organisée autour d’une plateforme logistique mutualisée installée aux Ulis (Essonne) et portée par Smart Construction Logistics. Pour la première fois sur une ZAC (zone d’aménagement concerté) francilienne, un contrôle global du tri des déchets, des flux entrants et sortants de camions et du taux d’utilisation des matériaux de réemploi sera réalisé. Cette démarche cible les derniers km en optimisant la charge des camions petits et grands et en favorisant la logistique inverse des déchets et des matériaux de réemploi entre la ZAC Saint-Vincent-de-Paul et la plateforme.
Valorisation des urines
Sur la thématique économie circulaire, un projet de traitement et valorisation des urines des habitants de l’éco-quartier verra également le jour. Les logements disposeront de toilettes séparées pour favoriser la collecte des urines. elles seront acheminées dans des canalisations spécifiques vers un local de traitement installé au sous-sol du bâtiment de la chaufferie. Une fois filtrées au charbon actif, ces urines seront traitées par distillation à haute température. C’est un projet inédit qui sera mené pour la première fois à l’échelle d’un quartier. Riche en azote et en phosphore, les urines seront valorisées en engrais et employées par les parcs et jardins de la Ville de Paris.
Depuis l’installation du tiers-lieu jusqu’à son départ et à la mise en route du projet d’éco-quartier, une dizaine d’années au total se sont écoulées. Assez de temps pour observer l’évolution des mentalités et la mise en œuvre de la transition écologique dans tous les secteurs. Ce terrain de jeu a agi comme un laboratoire grandeur nature qui a su mettre en lumière des innovations sociétales et environnementales. Vouée à disparaître, cette communauté a laissé un héritage et montre aujourd’hui qu’il y a encore du chemin à parcourir. L’écologie urbaine doit surmonter des contraintes, à commencer par celle du citoyen sous l’emprise de préjugés et de méconnaissances ; mais aussi celle de l’espace limité et les conflits d’usage. Or pour déployer des démarches circulaires et solidaires, il faut du foncier. Si l’on veut démocratiser le réemploi dans le bâtiment en milieu urbain dense, des plateformes de regroupement et de logistique partagées doivent être anticipées. Aujourd’hui, alors que le projet Saint-Vincent-de-Paul entre dans sa phase active de construction, il devient à son tour laboratoire à ciel ouvert pour expérimenter et inventer des modes de vies urbains désirables.
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