Depuis plus d’un an, un nouveau déchet fleurit sur la voie publique, au mieux dans nos poubelles : le masque chirurgical usagé. Le Covid19 a entraîné à l’échelle de la France, une consommation de masques jetables estimée à plus de 13 milliards par an. Les problèmes sanitaires engendrés par ces produits à usage unique conduit l’État à identifier des solutions de valorisation pérennes. Depuis quelques mois, plusieurs entreprises françaises innovent dans ce sens. L’Ademe a commandé une étude pour y voir plus clair, tandis que la région Ile-de-France encourage l’implantation d’une filière locale de collecte et de traitement.
A la demande du gouvernement, suite à un rapport parlementaire, une étude a été lancée en avril 2021, sous l’égide de l’Ademe pour améliorer la gestion des masques sanitaires usagés. Les travaux menés par Elcimaï ont été finalisés en juillet dernier. La publication des résultats dépend désormais du ministère de l’Ecologie. « Il s’agit d’avoir des retours techniques et économiques de la part des acteurs qui ont mis en place un système de collecte séparée des masques, dans un objectif de valorisation par recyclage » justifie Raphaël Guastavi, chef du service Produits et Efficacité Matière à la Direction Economie Circulaire et Déchets de l’Ademe. Dans un second temps, des scénarios types modélisant des collectivités seront proposés, pour percevoir les impacts environnementaux et économiques de telles mesures, comparés au geste simple de mettre ces masques usagés dans le flux d’ordures ménagères. En attendant, les entreprises aux quatre coins de la France s’activent pour trouver des solutions durables de valorisation. Comme la plupart des EPI utilisés à l’hôpital ou dans l’industrie (gants, blouse, charlotte, chaussons), les masques fabriqués en PP non tissé n’étaient pas recyclés jusqu’à présent. Pourtant, la matière est recyclable. Le sujet devient de plus en plus pertinent en milieu professionnel, où les acteurs économiques recherchent des solutions de traitement auprès de leur prestataire de collecte de déchets.
Start-up expertes

Pour se lancer dans cette activité, une expertise en recyclage et en déchets plastiques est un plus. C’est le cas de Cycl-add, implantée dans l’Ain dans la Plastic Vallée. Reconnue pour ses avancées technologiques dans le recyclage de rebuts de polymères industriels, l’entreprise d’Hervé Guerry contribue aujourd’hui au recyclage des masques à travers un regroupement d’acteurs industriels locaux. Initiée en région Auvergne Rhône Alpes, via la création de l’association TEHP, l’opération est une première pour la Plastic Vallée ; elle réunit des partenaires associatifs et sportifs pour la collecte et des industriels pour la valorisation. Le prétraitement par désinfection est réalisé par Triveo, le compoundage par Cycl-add, la fabrication de fil technique par Ain Fibres, le tricotage de la maille par Billon et la conception de vêtement technique par Aura Evolution. De la collecte à la confection de nouveaux produits, le recyclage concerne également d’autres EPI comme les blouses, les sur-blouses et charlottes jetables. La collecte de ces flux devrait s’étendre à l’échelle nationale, avec en premier lieu le traitement des flux issus desprofessionnels avant de passer aux masques collectés dans certains magasins. « Après traitement, nous sommes capables de recycler 100 % des masques pour produire des pièces plastiques en matière PP, mais aussi des vêtements techniques, tandis que la barrette métallique est recyclée dans la filière classique des déchets métalliques » assure Hervé Guerry.
Plus à l’Ouest, dans l’agglomération d’Angers, la TPE Versoo collecte et recycle depuis dix ans, les gobelets en plastique des entreprises et collectivités locales. S’appuyant sur une logistique bien rodée, Versoo a noué un partenariat avec le prestataire Recygo (groupe La Poste) pour proposer des conteneurs en carton recyclé, adaptés au stockage de masques usagés et les acheminer sur son ICPE d’Angers. Les masques sont collectés dans toute la France. Une fois les composants triés (élastiques, barrette métallique, textile), le PP non tissé est extrudé et les granulés recyclés obtenus sont revendus aux plasturgistes du Grand Ouest. Dans sa démarche, Versoo confie le pré-traitement à un ESAT partenaire (désinfection, tri manuel etc.) avec mise à disposition d’équipes de personnes éloignées de l’emploi.

Dans cette même logique, l’usine de Plaxtil a été créée en 2019 à Châtellerault pour recycler les textiles non réutilisablesen matière composite. Face à la croissance rapide des flux de masques sanitaires dans notre quotidien, les deux cofondateurs Olivier Civil et Jean-Marc Neveu se sont penchés sur leur recyclage dès juillet 2020. Après des tests concluants, Plaxtil s’est lancée dans un premier temps dans le traitement des masques collectés sur une cinquantaine de bornes en magasins à Châtellerault. Après tri des composants, le PP non tissé est broyé en confetti et transformé en granulés injectables pour différentes applications. La matière subit en amont une quarantaine puis une décontamination par rayons UV. Depuis un an, la PME qui travaille en collaboration avec des structures de l’ESS pour la collecte, a élargi son action à plusieurs villes françaises dont l’Ile-de-France avec Paris, Meudon ou Levallois-Perret. Les applications sont multiples pour cette matière recyclée : fournitures scolaires, associant la sensibilisation environnementale, mais aussi objets de la vie courante. Dernier en date, le cendrier de plage lancé cet été dans le cadre de l’opération « Pense à ta belle mer, recycle ! » pour réduire l’impact des mégots dans la mer et promouvoir le recyclage des masques jetables auprès du grand public.
L’Ile-de-France en première ligne
On l’observe ici et là ; les initiatives locales et dispersées pour gérer ces millions de masques usagés ne suffisent plus. Il faut massifier les flux pour recycler en quantité et en qualité et structurer la filière en intégrant tous les acteurs de la chaîne, depuis la collecte à la fabrication de nouveaux produits industriels. Conscients du problème sanitaire et environnemental, la région francilienne a choisi de soutenir la création d’une filière pérenne de gestion et de traitement. L’enjeu est de développer un réseau d’acteurs sur le territoire qui gèrent les flux de masques mais également à terme, les EPI de composition semblable, utilisés à l’hôpital ou dans l’industrie (pharmaceutique, chimique, agro-alimentaire etc.). C’est ainsi que la région Ile-de-France a lancé en décembre 2020 un Appel à manifestation d’intérêt (AMI) « Recyclage des masques à usage unique » pour réduire l’impact environnemental des masques et des équipements de protection à usage unique. Dotée de 2 millions d’euros à l’origine, cette opération a pour objectif d’identifier et d’accompagner des dispositifs de collecte, de recyclage, d’éco-conception et de faire émerger rapidement des pratiques circulaires pour ces produits en Ile-de-France.

Après examen d’une vingtaine de candidatures, la Commission permanente de la région a voté en avril 2021, le soutien à cinq premiers lauréats pour un montant global de 310 000 euros. Sont concernés les entreprises Cosmolys (95), Greenwishes (92), Recylliance (93) et le consortium GobUSE (91) et FabBrick (75). Dans le cadre de ce regroupement, la start-up GobUSE assure la collecte, la préparation et le broyage, tandis que FabBrick recycle le polypropylène (PP). Cette start-up parisienne est spécialisée dans la compression de textiles usagés en « briques » pour fabriquer différents produits d’aménagement d’espace ou de décoration (tabourets, tables, pied de lampes, cloison). En tant que matériau de construction, cette brique représente un bon isolant thermique et acoustique. Cette technique de compression a été adaptée pour la valorisation des masques : ajoutés avec une colle 100% écologique, 35 masques broyés (400g) permettent de créer une brique. Ce projet permettra la création de deux CDI en 2021.
Cosmolys, partenaire dans plusieurs projets
Soutenu à hauteur de 140 000 euros pour son projet « Cosmoval », l’entreprise Cosmolys originaire du Nord, varéorganiser son site actuel de Saint-Ouen-l’Aumône pour devenir un site de massification de la collecte des masques et des EPI (équipements de protection individuel). Sur une nouveau site récemment acquis, toujours à Saint-Ouen-l’Aumône, l’entreprise devrait accueillir une ligne de désinfection, incluant le tri des différentes matières, dont le polypropylène (PP) en vue de leur recyclage (production de granulés pour la plasturgie). A pleine capacité, cette ligne pourra désinfecter et trier des masques et EPI 2 jours par semaine, et des DASRI (déchets médicaux) 5 jours par semaine. Ce projet conduire à la création de 6 emplois temps plein (chauffeurs, gestionnaires de site).
Cette ligne pourra ainsi bénéficier à plusieurs acteurs franciliens engagés dans la collecte des déchets d’entreprises, d’établissements publics et de collectivités. Des partenariats sont notamment prévus en Ile-de-France avec les entreprises Recylliance et Tri.O Greenwishes, retenues par la région. Recylliance est soutenue dans son projet « Eco-Masques » en Seine-Saint-Denis. L’opération prévoit de développer la collecte des masques et d’installer un site de préparation de la matière (massification des flux, nettoyage, désinfection, démantèlement et tri) en partenariat avec Cosmolys (95). Le soutien de la région permettra l’achat de matériels de stockage, de tri et de désinfection, nécessaires au développement du projet.
Un sas de désinfection à Gennevilliers
Tri.O Greenwishes traite depuis une dizaine d’années les déchets des entreprises de l’Ouest parisien, soit un total de 900 clients en Ile-de-France pour près de 30 000 t/an de déchets collectés. Elle dispose d’un centre de tri à Gennevilliers équipé d’une balance pour peser les matières, d’une presse à balles pour le papier-carton et d’un convoyeur pour faciliter le tri. Une ligne de tri financée par l’Ademe devrait également voir le jour en fin d’année. Le groupe emploie au total plus de 800 personnes dont 150 salariés en insertion professionnelle qui collectent, transportent, pré-trient tous les flux possibles générés en entreprises : emballages plastiques, papier-carton, piles, Dasri, ordinateurs, mégots, biodéchets et aujourd’hui, masques chirurgicaux à usage unique. L’entreprise est soutenue par la région à hauteur de 60 000 euros pour la collecte/massification, la désinfection et le tri en vue du recyclage des masques.

Face à la demande, l’entreprise a mis en place des bornes de collecte installées de manière permanente dans les locaux de ses clients professionnels mais également dans certaines administrations comme la ville de Courbevoie et le département des Hauts-de-Seine. Lesconteneurs contiennent des sacs en PE qui sont scellés, collectés et transportés vers le centre de Gennevilliers. L’entreprise a également développé un partenariat avec l’AP-HP (Assistance Publique des Hôpitaux de Paris) pour collecter les masques, mais aussi d’autres EPI non tissés, comme les blouses, charlottes etc. Ce projet va permettre la création de 10 équivalents temps plein (chauffeurs, agents de tri). Stockés pendant quinze jours, les sacs de masques sont ensuite pris en charge par un salarié qui assure leur tri dans un sas de désinfection conçu pour l’occasion. Un système UV permet de tuer les microbes avant le tri des masques proprement dit. Ils sont ensuite envoyés chez Cosmolys pour être pré-traités par broyage. La partie PP non tissée est adressée à l’entreprise Baudelet, qui valorise la matière en granulés prêts à l’emploi. L’entreprise a calculé que pour un million de masques collectés (soit environ quatre tonnes), il était possible de fabriquer 3000 baignoires en PP recyclé pour les maternités.
Recycler les masques en circuit court
L’AMI sur le recyclage des masques en Ile-de-France devrait allouer une seconde enveloppe de 300 000 euros pour trois autres entreprises qui ont déposé leur dossier au titre du dispositif économie circulaire et zéro déchet et retenues par la commission permanente de juillet. Il s’agit d’UNICO qui a répondu en consortium avec GobUse et FabBrick. Sa solution numérique PGI (Progiciels de Gestion Intégrés) vise à mutualiser différents outils de gestion (identification des points de collecte, gestion des tournées de collecte, indicateurs de suivi, traçabilité et suivi des flux…) autour d’une même et unique plateforme lancée en 2019). Dans le cadre de l’AMI « Recyclage des masques à usage unique », le système servira au personnel des ESAT, partenaires du consortium. La plateforme numérique sur tablette intégrée recensera les points de collecte proches des ESAT. Les clients partenaires pourront de leur côté signaler le besoin d’une collecte afin d’éviter le débordement des bornes. A la clef, huit emplois pérennes en 2021. La région apporte son soutien financier à l’achat d’équipements informatiques et numériques (ordinateurs, tablettes, plugs, supports…) et d’un serveur pour le stockage des données.
Le groupe LCMH réunit cinq entreprises adaptées dont LCMH insertion et Terrafolio (franchise du groupe Elise spécialisée dans la collecte des déchets d’entreprise), toutes deux parties prenantes au projet. LCMH souhaite proposer une solution francilienne à travers la collecte des masques par l’ensemble des franchises du groupe Elise ; la massification et désinfection par UV sur le site de LCMH insertion à Nanterre (92) ; le démantèlement, broyage et transformation en granulés sur le site de Terrafolio à Loges-en-Josas (78). A travers ce projet, LCMH veut développer une filière locale de recyclage des déchets plastiques, qui permettra de recruter à terme entre 10 et 20 personnes en insertion. La région aide à financer un système de désinfection par UV, une extrudeuse et un filtre pour le recyclage du polypropylène.
Déjà bien implanté en Ile-de-France pour son activité de collecte de déchets d’emballages en entreprise, Lemon Tri a répondu en consortium avec Cycl-add et Solution Recyclage. Les masques sont collectés dans des bacs dédiés puis transportés vers l’entrepôt de Lemon Tri à Pantin (93). Mis en quarantaine, ils sont lavés puis démantelés manuellement. La valorisation de la matière en fibre textile et/ou pièces plastiques est ensuite assurée par Cycl-add. La demande étant très forte, des investissements sont nécessaires pour augmenter les capacités de traitement du site de Pantin. Ce projet permettra la création de deux emplois en insertion pérennes dès 2021 et deux autres en 2022. La région soutient l’achat de matériel de collecte, d’une machine d’automatisation du tri et d’un nettoyeur haute pression, la réalisation des travaux d’aménagement du site de Pantin et l’édition du logiciel assurant la gestion des flux.
Encouragée par l’innovation des candidatures, la région Ile-de-France devrait distribuer une nouvelle enveloppe de 300 000 euros à l’issue de la commission de novembre. « En matière de gestion des masques et de recyclage du PP, nous avons tout à construire », souligne Anne-Sophie de Kerangal, responsable du service Economie circulaire et Déchets à la région Ile-de-France, ajoutant que l’AMI a mis en lumière trois types de démarches : la collecte et le tri en vue d’un recyclage hors région ; la création de nouveaux matériaux par up-cycling ; la mise en œuvre de nouveaux process de recyclage. La création d’une activité en circuit court pour transformer sur le territoire, la matière issue des masques et des EPI industriels de même nature pourrait être envisagée à terme. Pour cela, précise Anne-Sophie de Kerangal, il va falloir mettre dans la boucle les utilisateurs potentiels de PP recyclé, et sans aucun doute réfléchir à une stratégie pour rendre l’Ile-de-France, plus attractive dans ce secteur.
KeeNat, de la collecte au produit fini
Implantée en Gironde, la start-up KeeNat propose depuis quatre ans des solutions de collecte et de traitement pour certains déchets générés en entreprise comme les chewing-gum, les mégots et plus récemment les masques chirurgicaux à usage unique. R’Masque est ainsi né en 2020 en pleine crise Covid-19, suite à l’obligation de porter un masque au quotidien dans les rues, dans les espaces publics, au travail. KeeNat propose d’installer des points d’apports volontaires de masques au sein des structures d’entreprises, de collectivités ou sur des événements. Ces masques sont récupérés sur le site de KeeNat, près de Bordeaux, où les composants sont triés et la partie textile en PP est broyée. Des plasturgistes locaux transforment ensuite cette matière en nouveaux produits (panneaux d’affichage, support de communication) qui serviront à sensibiliser salariés et grand public à l’environnement.
Crédits :
KeeNat, Plaxtil, Greenwishes,
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« L’Echo circulaire a cessé sa parution mais l’actualité de l’économie circulaire continue d’être suivie par "Déchets Infos". »
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