Quand la transition bas carbone oublie les enjeux circulaires

Une étude de l’INEC et Capgemini tire la sonnette d’alarme

Dans le cadre d’une démarche de neutralité carbone à l’horizon 2050 en Europe, plusieurs voies réglementaires sont au programme, mais souvent limitées à leur domaine d’expertise : climat, biodiversité, recyclage, énergie, économie circulaire. Alors que la révision de la Stratégie nationale bas carbone est prévue en France d’ici 2024, le rapprochement entre décarbonation et économie circulaire s’impose. Or à ce jour, peu de passerelles existent entre le développement d’une société décarbonée et la pression sur les ressources.

Comment réduire l’empreinte carbone sans réduire notre impact sur les ressources ? Comment passer d’une consommation d’énergie fossile au développement des énergies renouvelables sans maîtriser l’usage de certaines matières critiques, néfaste sur le plan social et environnemental ? L’Institut national de l’économie circulaire et le cabinet de conseil Capgemini tentent de répondre à ces questions dans une étude intitulée : « Stratégie nationale bas carbone sous contrainte de ressources ». Partant du constat que beaucoup de textes réglementaires sur l’environnement ont été établis depuis plusieurs années, en silos dans des domaines aussi pointus que l’économie de la ressource (Loi AGEC), la biodiversité, le climat (Loi Climat et Résilience), les directives déchets, etc., l’étude menée en 2021 permet de mesurer un peu mieux l’impact d’une transition énergétique au regard de l’utilisation des ressources critiques qu’elle implique. Selon The Circularity Gap report 2021, 70 % des émissions de gaz à effet de serre sont générées par l’extraction de ressources, leur transformation et la fabrication de biens de consommation. En outre, les chantiers de transformation nécessaires à la décarbonation sont eux-mêmes consommateurs de ressources, et donc dépendants de leur disponibilité.

Si on n’y prend pas garde, une transition bas carbone à faible circularité multiplierait les euros criticité par un facteur 6 sur l’ensemble du périmètre étudié et par 16 sur le seul périmètre des métaux et minéraux, ce qui pose la question de sa faisabilité

En ligne de mire, la Stratégie nationale bas carbone (SNBC) est issue des engagements européens qui imposent aux Etats d’élaborer des stratégies de développement à faible intensité de carbone. Introduite par la Loi de Transition Energétique pour la Croissance Verte (LTECV) en 2015, cette feuille de route de la France pour lutter contre le changement climatique, est censée donner des orientations pour mettre en œuvre, dans tous les secteurs, la transition vers une économie bas-carbone, circulaire et durable. La SNBC a été révisée la première fois en 2018-2019, en visant la neutralité carbone en 2050. La nouvelle version de la SNBC et les budgets carbone pour les périodes 2019-2023, 2024-2028 et 2029-2033 ont été adoptés par décret le 21 avril 2020. Seul hic, la disponibilité des ressources et les risques qui leur sont associés (tensions géopolitiques, ruptures d’approvisionnement, raréfaction de matériaux stratégiques, etc.), sont à peine mentionnés, déclarent les auteurs de l’étude en préambule. Prévue avant le 1er juillet 2024, la révision de la SNBC sera précédée d’une loi de programmation quinquennale sur l’énergie et le climat (LPEC) d’ici le 1er juillet 2023 et de la révision de la Programmation pour l’Energie (PPE) (2024-2033). « Pour l’instant, quelques points de vigilance sont mentionnés, mais cela reste insuffisant. La crise sanitaire et la récession consécutive, sans compter la guerre en Ukraine depuis trois mois, ne font que confirmer la nécessité de mettre en œuvre une transition bas carbone circulaire, reconnaît Emmanuelle Ledoux, déléguée générale de l’INEC. Nous ne sommes plus à l’abri de nouveaux bouleversements tout à la fois sanitaires, climatiques et économiques ».

Electrification, biomasse et construction

 

Pour réconcilier décarbonation et économie circulaire au sein de la transition écologique, l’étude s’est penchée sur trois secteurs clés : l’électrification, la biomasse et la construction. Ce qui représente au total une quinzaine de technologies (véhicules électriques, pompes à chaleur, production hydrogène par électrolyse, éolien, réseaux de chaleur, géothermie profonde, bâtiment neuf, rénovation etc.) et 14 ressources critiques au regard des réserves disponibles, de la concentration du marché, des conflits d’usages, de la recyclabilité, de la substituabilité et des impacts sociaux et environnementaux. On y trouve notamment des métaux comme le cobalt, le lithium, les terres rares, les platinoïdes, le cuivre et le graphite, mais aussi le bois-forêt, l’agriculture, les déchets urbains et industriels, l’acier et le béton.

« Nous avons ainsi voulu remettre sous les projecteurs les contraintes de ressources par une évaluation en tonnes, en euros et en euros.criticité, insiste Alain Chardon, directeur Transition énergétique chez Capgemini Invent. Cette unité de compte est inédite. Elle permet de corriger la valeur par la criticité géostratégique et environnementale, sur des solutions engagées par kwh, km et m². La valeur d’importation est également prise en compte pour les métaux et les minéraux hors béton ». A partir de ces indicateurs, l’étude dresse deux scénarios : faiblement circulaire, et à circularité renforcée. Sur le premier modèle, l’étude montre jusqu’en 2050, des besoins moyens annuels par ressource de l’ordre de 52 millions de tonnes, avec une très forte dominante béton, ce qui représente 47 milliards d’euros critiques par an. Le cuivre arrive en tête des matières en euros.criticité. Deux domaines sortent du lot en termes de contraintes et de criticité : le bâtiment et le véhicule électrique selon l’étude. « Nous ne sommes pas très surpris d’observer un impact en termes de criticité des ressources, plus fort dans les solutions énergétiques high-tech que les solutions biomasse. En revanche, sur les nouvelles énergies renouvelables, le solaire photovoltaïque et l’éolien sont moins vertueux que le mix électrique actuel représenté à 80 % par le nucléaire », souligne le directeur Transition énergétique de Capgemini Invent. Autre constat dans les transports, le véhicule électrique affiche une très mauvaise note sur son impact ressources tandis que la construction neuve est plus consommatrice que la rénovation, notamment en ce qui concerne le béton. Des paramètres assez logiques mais qui sont ici confirmés par des mesures en euros.criticité.

« Si nous continuons au rythme actuel de notre consommation, nos besoins nets en métaux et minéraux seront multipliés d’ici 2050 par 3 kt/an, 10 millions d’euros/an et 16 millions euros.criticité par an » met en garde Emmanuelle Ledoux. Sur la base du second scénario intégrant plus de circularité, comme le recyclage, la réduction, le réemploi, l’étude révèle une situation plus soutenable pour la préservation des ressources, et la protection de l’environnement. Ainsi, grâce à une réindustrialisation s’appuyant sur le réemploi (des matériaux dans le bâtiment et des pièces détachées) et la valorisation des déchets (recyclage et énergie), la dépendance aux imports en euros de métaux et minéraux baisserait de 76 % (par rapport au premier scénario), passant de 63 000 à 14 800 millions d’euros.criticité (3 800 millions actuellement) et de 39 % pour le volume de déchets générés (passant de 21 Mt/an à 12 Mt/an contre 16 Mt/an actuellement).

Souveraineté, sobriété et réindustrialisation

 

Cela peut sembler évident, mais l’étude tient à le rappeler dans ses conclusions : une stratégie bas carbone intégrant des leviers efficaces de l’économie circulaire doit comprendre à la fois des objectifs quantitatifs (éviter, réduire, recycler, réemployer) et travailler sur de grands chantiers tels que l’éco-conception intégrale (pour allonger la durée de vie et mieux recycler), l’organisation de filières territoriales, le digital, la R&D et formation, ainsi que les aspects réglementaires et économiques. Cela doit surtout passer par trois approches simultanées : la souveraineté, la sobriété et la réindustrialisation. Sur la première, l’indépendance en métaux et en minéraux est primordiale, tout comme l’autonomie en gaz grâce à la valorisation de 96 % de la biomasse disponible pour les usages en énergie. A ce jour, seulement 50 % de la biomasse en France est exploitée. La sobriété fait appel à la réduction et à l’évitement qui peuvent se traduire par un allongement de la durée de vie, ou plus d’économie de la fonctionnalité. Cette approche s’inscrit dans une transformation des business models. Enfin, la réindustrialisation doit passer selon l’étude d’un mode linéaire à un mode circulaire, via des flux circulaires (hors béton) multipliés par 9,34 et 92 en tonnes, valeur et criticité. La construction doit multiplier par 10 les flux industriels de déconstruction sélective, le tri et la reconstruction ; tandis que les filières biomasses doivent se développer pour passer de 102 TWh à 382 TWh d’ici 2050.

Pour l’INEC et Capgemini, cette étude constitue désormais un challenge ambitieux pour tous les secteurs d’activités mentionnés. « Nous souhaitons que cela bouscule les certitudes des filières et pousse les industriels de l’éolien, du bâtiment ou du véhicule électrique à jouer la carte de la transparence. Nous espérons ainsi que cet outil suscite le lancement de nouvelles études plus approfondies sur le sujet et qu’il serve de base à l’enrichissement de la SNBC » ajoute Alain Chardon.

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Crédit : INEC, Capgemini

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