Entre 2018 et 2023, le réemploi de matériaux de chantier a progressé dans les mentalités et sur le terrain. C’est ce qu’observe Cycle Up, entreprise de reconditionnement et de réemploi après enquête au printemps dernier. Ces données incitent les professionnels du réemploi à apporter une réponse pragmatique et de qualité aux besoins futurs dans le bâtiment.
Le fondateur de Cycle Up, Sébastien Duprat, n’est pas parti de rien. Avant de se lancer dans le secteur du réemploi en 2018, il a étudié le marché, ses freins, ses opportunités, ses attentes. Nécessaire pour déployer les bonnes solutions et rendre le réemploi plus accessible et facile à mettre en oeuvre. A l’époque une étude avait été menée auprès des acteurs du bâtiment (hors travaux publics) susceptibles d’utiliser la future market place : entreprises de construction, entreprises de démolition, maîtres d’ouvrage publics ou privés. Ces derniers se disaient majoritairement en veille sur le sujet, tout en pensant que cela restait encore complexe à aborder. De leur côté, les constructeurs étaient informés des réflexions autour du réemploi de matériaux de construction, mais n’y voyaient pas encore de bénéfices évidents, et les demandes issues des MOA restaient plutôt faibles. Quelques démolisseurs précurseurs avaient intégré la démarche, dans une approche plutôt artisanale et opportuniste. Depuis cinq ans, Cycle Up est montée en compétences et en notoriété. Entre temps, plusieurs événements sont survenus, influençant considérablement les mentalités. Certains étaient prévus comme la loi AGEC et la création d’une filière REP pour les déchets du bâtiment (PMCB), d’autres totalement inattendus comme la crise sanitaire et la guerre en Ukraine.
Pour connaître précisément la manière dont évolue le secteur vis-à-vis du réemploi, Cycle Up a donc réitéré le sondage de 2018 en questionnant 200 professionnels du bâtiment. L’enquête a été réalisée en ligne entre mars et mai 2023, auprès d’artisans/entreprises, MOA, MOE et acteurs du réemploi. « Le panel n’est pas forcément représentatif du territoire mais reflète une tendance lourde au sein des PMI et PME ainsi qu’à l’échelle des principales métropoles françaises (Grand Paris, Lyon, Bordeaux, Rennes etc.), de plus en plus engagées sur le réemploi, à travers la commande publique » précise Sébastien Duprat.
Accéder aux matériaux
Premier constat : la difficulté d’accès aux matériaux et produits pèse encore sur l’activité des chantiers pour 44 % des professionnels interrogés. Avec comme conséquence, une expérimentation du réemploi pour plus de la moitié d’entre eux (57%). Seuls 11% avouent ne jamais avoir réfléchi à ce sujet. Avant 2018, les chantiers de construction n’étaient pas en pénurie de matériaux ou soumis à des problèmes de transport. Aujourd’hui, la situation a changé et le réemploi est perçu comme une alternative, en tout cas une possibilité de contourner ces difficultés. Cette tendance est en outre observée au sein du groupe prospectif encadré par le CSTB et l’Ademe et l’accès aux ressources stratégiques. En effet, il ressort que 48 % des entreprises du bâtiment sont confrontées à des problèmes d’approvisionnement. Chez Cycle Up, la croissance de l’activité a connu trois grandes phases, liées au premier confinement et à la fermeture des frontières internationales ; au blocage du cargo Ever Given dans le Canal de Suez et à la guerre en Ukraine. « On peut supposer à ce titre que la demande en réemploi corresponde à la forte hausse du prix de l’énergie qui a freiné la production de matériaux neufs et indirectement, aux problèmes de transport frappé par la perte de chauffeurs ukrainiens, repartis chez eux pour défendre leur pays » avance Sébastien Duprat. En tout état de cause, peu de chances qu’à terme, même après toutes ces crises, le prix de l’énergie redescende. Les réglementations fiscales et environnementales semblent avoir pris le relais pour inciter au changement de pratiques.
Acceptabilité
Pour répondre à cette évolution, les structures du réemploi comme Cycle Up cherchent moins à convaincre sur la transition écologique comme une fin en soi, qu’à répondre aux besoins du moment en étant pragmatique et compétitif. Organisés autour d’un syndicat, le SPREC, les professionnels du réemploi s’inscrivent pleinement dans la nouvelle REP PMCB en apportant des solutions logistiques, juridiques ou assurantielles dans la construction. « Il y a cinq ans, on nous riait au nez avec nos chemins de câbles de seconde main, plus chers que des produits neufs venant d’Asie. Aujourd’hui, on nous en demande et leur prix n’est plus un frein », insiste le fondateur de Cycle Up. Mais pour monter en puissance, il ne faut pas décevoir. Selon la dernière enquête, un tiers des répondants aimerait avoir davantage d’assurances et de garanties (32%) sur les produits. La même proportion souhaiterait une offre de matériaux reconditionnés et vérifiés pour éviter toute sorte d’aléas ou de déconvenues, liée à la durabilité et la qualité du produit. Pour 19%, le choix du réemploi doit passer par un avantage prix significatif par rapport aux matériaux neufs alors que 17% réclament des solutions de livraison pour recevoir les produits directement sur leur chantier.
Près de quatre répondants sur dix considèrent que leurs clients sont ouverts à l’utilisation de certains matériaux issus du réemploi (38%). Ces clients y verraient une solution plus écologique selon un tiers d’entre eux (33%). En revanche, un quart estime que leurs clients ne sont pas encore prêts à l’utilisation de matériaux de seconde main (25%), mais ils pourraient changer d’avis si on leur montrait que le résultat est satisfaisant. Près d’un quart des professionnels interrogés envisage par ailleurs le réemploi de matériaux avant tout pour réduire les déchets de leurs chantiers (23%) et seulement 14% songent à cette pratique comme piste d’économies. S’ils ne sont pas encore prêts à payer plus cher pour des matériaux de réemploi, 53% des professionnels du bâtiment sont d’accord pour les acheter au même prix que du neuf s’ils sont de qualité. Un tiers cherche toutefois à faire des économies avec des produits moins chers, notamment dans un cadre de forte inflation des matériaux. Une grande majorité d’entre eux indique vouloir répondre aux enjeux écologiques de la construction (84%) quand plus des trois quarts souhaitent ne pas gaspiller des produits réutilisables (78%).
Réemploi et reconditionné riment avec confiance
Pour Sébastien Duprat, il était donc temps de refaire le point avec les acteurs du marché, et prendre le pouls de la profession vis-à-vis du réemploi : « ces nouveaux résultats nous confortent dans nos choix d’élargir l’offre produits et matériaux issus du réemploi et de développer le reconditionnement ». C’est le cas avec le lancement de son nouvel atelier à Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis) pour remettre à neuf du sanitaire et du luminaire. En 2018, le reconditionnement n’était pas encore d’actualité. Les attentes se situaient davantage autour de la création de fiches techniques de produits de réemploi, en partenariat avec un bureau de contrôle, et portaient sur les quantités disponibles. En 2023, le reconditionnement est entré dans le discours réglementaire et fait désormais partie de plusieurs activités industrielles. Cycle Up a donc choisi de se diversifier dans ce secteur, en proposant plusieurs gammes d’équipements issus du sanitaire (lavabo, toilette, bac de douche), de l’électricité (BAES, luminaires), du chauffage (radiateurs), et de l’aménagement intérieur (faux plancher). Ces matériaux doivent être irréprochables et faire l’objet d’un niveau de confiance maximum. Or à ce jour, la plupart des acteurs de la construction accordent une confiance plutôt modérée aux matériaux de récupération qui n’ont pas été vérifiés par des professionnels. Ils n’ont souvent pas les compétences ou les ressources en interne pour remettre en état et /ou en oeuvre des matériaux de seconde main.
Le développement de matériaux reconditionnés peut apporter des garanties attendues par le marché : un gisement ayant fait l’objet de contrôle, de réparation, de nettoyage et de requalification, disponible en quantités suffisantes pour répondre aux exigences du marché vers un produit d’avantage standardisé. En effet, 58% des répondants n’ont confiance dans les matériaux de réemploi que s’ils sont reconditionnés par des spécialistes. Cette confiance peut également être gagnée auprès de quatre professionnels sur dix, grâce aux garanties offertes par les vendeurs (40%). Cycle Up a mis en place un nouveau critère pour évaluer les matériaux lors de vos achats sur notre plateforme : l’indice de confiance. A chaque matériau en vente est associé un niveau de confiance allant de 1 à 3, en fonction des éléments suivants : sa source, son état et sa disponibilité. Selon le niveau attribué, les garanties proposées peuvent varier.
« La récente REP Bâtiment a permis de mettre le réemploi à l’agenda des professionnels du secteur, qui sont encore nombreux à considérer les matériaux comme des déchets. Mais depuis quelques années, nous sommes clairement en train d’assister à une transformation de la filière, se réjouit Sébastien Duprat. Et nous souhaitons que demain, le réemploi ne soit plus un secteur économique anecdotique mais crée de nouveaux emplois ». Les résultats de l’enquête « maison » Cycle Up sont maintenant voués à circuler pour informer et susciter de nouvelles vocations. Sans nul doute, le SPREC s’en saisira pour communiquer à ses adhérents et montrer aux investisseurs potentiels que le réemploi n’est plus une mode passagère mais un mode de consommation durable qui apporte des réponses pragmatiques et vertueuses à tous les niveaux.
Le CSTB pousse au réemploi
Le Centre Scientifique et Technique du Bâtiment a établi une nouvelle feuille de route à horizon 2030 qui a pour thème : « économie circulaire et ressources pour le bâtiment ». L’organisation professionnelle souhaite par ce biais lever les verrous techniques, normatifs, réglementaires, assurantiels ou économiques. La feuille de route porte sur la conception circulaire, la préservation des ressources en eau et l’ évaluation de la durabilité des matériaux. Le CSTB souhaite notamment évaluer, dès la phase de mise en œuvre, l’aptitude des produits à conserver durablement leurs performances techniques, fonctionnelles et sanitaires, pour allonger les durées de vie et mieux anticiper le réemploi des produits ayant déjà connu un cycle d’usage. Sur l’aspect circulaire, la feuille de route mentionne trois pistes de travail : maîtriser les flux de matière afin d’anticiper les futurs besoins et mieux structurer les filières possibles pour une massification ; valoriser la matière issue des bâtiments existants pour favoriser le passage à la déconstruction sélective et les démarches de valorisation matière, privilégier le réemploi et optimiser la gestion des eaux pluviales, grises et usées ; intégrer l’économie circulaire, dès la phase de conception des produits, des projets de bâtiments et d’aménagement des territoires.
Crédits : Les Bâtineurs, Association Remise, CM, OG, Minera
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