ESS : une étude inter-régionale sur le réemploi des matériaux

Identifier les gisements et coopérer sur la logistique et le stockage

Comme d’autres REP en France, la filière PMCB intègre des objectifs de réemploi. Les enjeux sont énormes tant au niveau logistique, technique que normatif. La pénurie de certaines ressources, la hausse des prix et la nécessité de limiter le gaspillage font du réemploi, un marché d’avenir dans le bâtiment. Et pourtant, la REP PMCB ne prévoit aucun fonds ad hoc. Principaux concernés, les acteurs de l’ESS jouent un rôle incontournable dans la chaîne de valeur. En régions Normandie, Bretagne et AuRA, une étude est en cours sur les gisements et les solutions de mutualisation.

Depuis plusieurs années, des structures de l’économie sociale et solidaire (ESS) travaillent dans le réemploi des matériaux du bâtiment. Bien avant l’idée de créer une filière REP en France consacrée aux PMCB, les acteurs de l’ESS ont développé des compétences sur l’intégralité de la chaîne de valeur : ingénierie de projets (avec diagnostics Produits-Equipements-Matériaux-Déchets), actions de collecte, inventaires ressources, activités de déconstruction sélective, assistance à maîtrise d’ouvrage sur le réemploi, transformation de matériaux, vente de matériaux de seconde main, etc. Carteco – la carte des structures de l’ESS qui font la transition écologique – a référencé en 2022 plus de 120 structures de l’ESS opérant dans ce secteur partout en France, territoires ultramarins inclus. Compte tenu de la pression exercée sur les matières premières vierges et la pénurie actuelle de certains matériaux, notamment dans le secteur de la construction, de plus en plus d’initiatives de ce genre se développent au cœur des territoires, selon ESS France. Tandis que 46 millions de tonnes de déchets de chantier sont produits chaque année, moins de 1 % du gisement fait actuellement l’objet de réemploi, d’après l’étude de préfiguration de la filière REP PMCB de l’Ademe (avril 2021). Les enjeux sont énormes à la fois pour réduire l’empreinte environnementale de la filière du bâtiment et organiser la REP PMCB en interne.

Plan d’actions

 

Avec un objectif de réemploi à 2 % en 2024 et 5 % en 2028, le cahier des charges des éco-organismes de la REP PMCB demande une étude d’évaluation en lien avec l’Ademe avant le 1er juillet 2024. Celle-ci portera sur les quantités de PMCB usagés faisant l’objet d’un réemploi ou d’une réutilisation, en distinguant les PMCB usagés relevant de chacune des familles de produits mentionnées au II de l’article R. 543-289 objet de son agrément. Cette étude prend également en compte les mesures mises en œuvre pour développer le réemploi et la réutilisation des PMCB usagés collectés sur les chantiers et auprès des entreprises du bâtiment qui les regroupent au sein de leurs installations, ainsi que les modalités d’accès et d’accompagnement des acteurs du réemploi et de la réutilisation. Au plus tard trois mois après cette échéance, l’éco-organisme élabore une proposition d’évolution des objectifs de réemploi et réutilisation afin de tenir compte des résultats de l’étude. Il propose également des objectifs pour les familles de PMCB identifiées comme les plus propices au réemploi.

Le collectif national des acteurs de l’ESS, spécialistes du réemploi des matériaux du bâtiment, et animé par ESS France, n’a pas souhaité attendre ces échéances. En début d’année 2023, il a publié son plan d’actions défini autour de six grandes orientations pour la période d’agrément 2023-2027  : structurer l’offre locale de réemploi en contribuant au bon maillage territorial ; harmoniser les outils et les pratiques de la filière en matière de caractérisation des gisements, méthodes de stockage et traçabilité ; soutenir financièrement les structures de l’ESS spécialistes du réemploi des matériaux du bâtiment pour garantir la pérennité de leurs modèles économiques ; accompagner la formation et la montée en compétences de l’ensemble des parties prenantes ; piloter une démarche ambitieuse d’études et d’expérimentations ; animer une dynamique forte de sensibilisation et de communication sur les activités de réemploi des matériaux du bâtiment.

L’ESS aux premières loges

 

Dans la foulée, et à la demande de quelques CRESS pionnières sur le réemploi des matériaux, une étude a été lancée jusqu’à la fin de cette année. Intitulée « Etude d’un schéma logistique et d’une organisation mutualisée entre acteurs de l’ESS pour le réemploi des matériaux du bâtiment », celle-ci est pilotée en régions par les CRESS Normandie, Bretagne et Auvergne-Rhône-Alpes en association avec ESS France. Objectif : répondre aux enjeux de développement et de massification du réemploi des matériaux du bâtiment, en analysant à la fois les gisements disponibles et les exutoires existants. L’idée est de réaliser un maillage territorial de solutions de stockage et de logistique, et de coopérations locales. Cette étude bénéficie de plusieurs soutiens à l’échelle régionale comme le Club Réemploi Bâtiment Normandie, les DREETS (Directions régionales de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités), et au plan national comme Valobat et Valdelia, deux des éco-organismes agréés, la Banque des Territoires et la Fondation de France. L’étude est menée par le bureau d’études TERRA (en partenariat avec Circoé et Elcimaï).

« Bien avant le lancement de la REP PMCB, les acteurs de l’ESS engagés dans le réemploi des matériaux ont prisconscience qu’il fallait changer d’échelle et développer la coopération entre tous les acteurs et non la concurrence » insiste Aurore Médieu, responsable Transition écologique et Economie circulaire chez ESS France. Face aux nouvelles opportunités de gisements créés par la mise en œuvre d’une filière REP, la mutualisation de solutions logistiques est un enjeu crucial pour l’ESS. L’étude inter-régionale doit s’achever en fin d’année 2023. Elle se déroule en deux temps. Une première phase de diagnostic avec caractérisation du gisement est cours jusqu’à l’été : « nous voulons connaître les besoins du terrain et définir une méthodologie duplicable à d’autres territoires. D’autres régions comme l’Occitanie et les Pays de la Loire seraient intéressées pour se greffer à ces travaux, explique Aurore Médieu. D’ici là, plusieurs entretiens sont prévus avec tous les acteurs de la filières, à commencer par les éco-organismes, soumis à de nouvelles obligations de réemploi, mais démunis sur le savoir et les actions à mener ; les bailleurs ; les collectivités pour connaître le potentiel de réemploi matières ». Au cours d’une seconde phase, l’étude portera sur l’animation à travers des accompagnements de projets, avant de passer à l’action au sein de la REP avec les deux éco-organismes partenaires Valobat et valdelia.

Pas de fonds Réemploi

 

ESS France a déjà alerté sur les enjeux du réemploi au sein de la filière PMCB qui contrairement à plusieurs autres REP ne dispose pas de fonds réemploi. Lors de la publication de son plan d’actions en mars dernier, Jérôme Saddier, président d’ESS France n’a pas manqué de rappeler que la mise en place de la filière REP PMCB doit s’appuyer sur les initiatives existantes en matière de réemploi, permettre leur déploiement sans pour autant déstabiliser les modèles économiques existants et générateurs d’emplois locaux non délocalisables ». Autrement dit, les structures de l’ESS n’auront pas un euro à la tonne réemployée, mais pourront être intégrées aux circuits de collecte et de revente des matériaux, et contribuer aux expérimentations de terrain. « Notre feuille de route et nos études doivent inspirer la filière REP et les éco-organismes qui travaillent sur leur propre plan d’actions. Une planification écologique oui, à condition de financer la mise en œuvre des projets et des expérimentations » souligne Aurore Médieu. Certes, les accès aux zones de réemploi en déchèteries sont cruciaux pour l’activité de l’ESS mais les gros enjeux vont surtout se trouver sur les chantiers, assure ESS France. Les partenariats sont indispensables dans cette configuration et en tant qu’opérationnels de l’ESS, nous sommes avant tout des défricheurs sur lesquels les grands groupes et le secteur privé peuvent compter pour rejoindre le mouvement du réemploi, ajoute Aurore Médieu.

Les Bâtineurs, pépite de l’ESS normande

 

Aux côtés des collectivités territoriales, architectes, démolisseurs, bureaux d’études et intervenants de la filière, les acteurs de l’ESS sont réunis et mènent des actions communes au sein du Club Réemploi du Bâtiment Normandie. Cette région fait partie des territoires pionniers grâce à plusieurs acteurs engagés depuis au moins quatre ans, comme le Club Neci, les collectivités, et cinq structures de l’ESS dont le plateau circulaire à Caen, le Syreen dans le Sud du Calvados et les Bâtineurs au Petit-Quevilly près de Rouen.

Déconstructeurs valoristes depuis 2021, l’entreprise d’insertion Les Bâtineurs intervient dans le curage sélectif (hors amiante) du second œuvre du bâtiment (cloisons, menuiseries, coffrages, habillages, plomberie, réseaux électriques, sanitaires, plafonds suspendus, revêtements de sols, de toitures, mobilier), dans un rayon de 30 km en général. Avec l’augmentation de la demande, son activité a évolué rapidement vers de la préparation de produits déposés et la construction de projets autour de la réutilisation. En plus du tri à la source sur les chantiers, l’entreprise propose ainsi des diagnostics ressources, référencées et caractérisées avec leur indice de réemployabilité (état, difficulté de dépose, ressource recherchée ou non, etc.). Ce document permet l’émergence des gisements principaux. Sollicités localement sur des chantiers de déconstruction sélective et de réemploi, Les Bâtineurs ont créé un bâtishop où sont entreposés les matériaux et les mobiliers déposés accessibles sur rendez-vous pour les artisans et les particuliers. Cette plateforme physique de 1700 m² au total accueille également des ateliers de préparation des matériaux. Une activité spécifique sur le travail du bois devrait voir le jour dans ce cadre.

« Il s’agit d’un marché émergent avec encore beaucoup de freins techniques et assurantiels. La filière du bâtiment met du temps à faire évoluer ses habitudes et nous sommes conscients que la vente de produits neufs favorise par exemple l’augmentation de marges pour les fournisseurs. Mais nous constatons aussi que la situation évolue avec des projets locaux sur le réemploi, initiés par des bailleurs sociaux ou des collectivités » assure David Groix. Et de citer l’exemple d’un bailleur social du territoire qui a demandé aux Bâtineurs de déposer 60 doubles vitrages de fenêtres pour les stocker pendant deux ans, le temps de la rénovation, afin de les réutiliser ensuite sur le nouveau chantier en aménagement intérieur. La structure emploie aujourd’hui quatre personnes sur chantier, quatre personnes en insertion et trois salariés à l’administration. Mais l’objectif est de doubler l’équipe d’ici 2024 pour répondre aux besoins croissants.

Crédits : Les Bâtineurs

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