Regom met l’IA au service du réemploi de pneus

Le tri manuel des pneumatiques ne suffit plus pour déployer de nouvelles solutions de valorisation à plus forte valeur ajoutée. La filière des pneus hors d’usage est en quête d’innovation technologique. Au cœur de la Nièvre, la PME Regom a développé un procédé d’identification et d’analyse de données reposant sur l’IA. Après cinq ans de lancement, la filiale du groupe TC- Transports compte déjà une dizaine de machines vendues en France et en Europe, et pense doubler ses exportations en 2024.

Quand la gestion des déchets et leur valorisation riment avec haute technologie et IA, inutile d’aller chercher au sein des grands groupes. A Cercy-la-Tour dans la Nièvre, la jeune entreprise Regom casse les codes en proposant une nouvelle approche industrielle dans la filière des pneumatiques. Elle est née d’un constat du président de TC-Transports, l’un des principaux collecteurs pour la filière Aliapur : la manutention et le tri des pneumatiques aggravent la pénibilité et la complexité au travail ; il est temps de soulager les hommes et simplifier les chaînes de traitement. Détenteur de 13 sites en France, le groupe TC traite environ 10 % du volume national collecté. En 2020, son président Jean-François Cassier a créé Regom avec Arthur Wagner, qui en est aujourd’hui le directeur. L’idée est de travailler sur l’identification des pneus et l’automatisation de la chaîne de tri. Soutenue par la BPI et la filière Aliapur, Regom élabore alors une réponse industrielle pour améliorer le tri des pneumatiques et soulager les salariés. Coût de l’investissement en R&D : 3,5 millions d’euros.

Entre 1000 et 1200 pneus à l’heure

 

La première machine MTP-Tri a vu le jour à Cercy-la-Tour en 2021. Sur un convoyeur, les pneus sont alignés et défilent sous une caméra. Dotée de filtres spécifiques, cette dernière est capable de lire les informations présentes sur tous les pneus, quel que soit leur état. L’équipement travaille dans des conditions normales de production industrielle du secteur du recyclage, c’est-à-dire soumis aux intempéries et à la saleté. L’informatisation du tri, via le « machine learning » et l’IA, permet de récolter toutes les données propres aux pneumatiques et de constituer une base nationale. Cet ensemble apporte à l’entreprise un véritable avantage concurrentiel, aussi bien sur la durée que sur la complexité de mise en place des algorithmes. Mais pour garantir l’adhésion des clients, l’équipement doit être robuste, rapide, simple d’utilisation et stable.

« Notre système d’analyse se base sur la mesure au laser des profondeurs résiduelles, et contrôle le flanc du pneumatique, sa dimension, sait identifier la marque et le niveau d’usure. Ce procédé peut trier jusqu’à 1200 pneus à l’heure soit 10 t/h et analyser un pneu toutes les 3 secondes » souligne Arthur Wagner. Tout d’abord, la machine de tri se base sur la reconnaissance des caractères inscrits sur les flancs des pneumatiques pour les identifier. Une caméra Ultra HD prend des clichés, tandis qu’un profilomètre laser haute vitesse mesure le relief et l’usure de gomme restante. En moins de 1,5 seconde, plus de 40 mesures sont enregistrées pour un seul pneumatique. Les données sont ensuite envoyées dans un algorithme d’intelligence artificielle, puis analysées. En l’espace de 3 secondes, la réponse est renvoyée à la machine qui doit alors « décider » de la destination du pneumatique selon les règles de tri propres à l’utilisateur  et plusieurs critères comme la dimension, la marque, le modèle et l’usure.

Plus de débouchés

 

L’installation facilite et automatise ainsi l’aiguillage des pneumatiques en fonction de critères de sortie paramétrés et définis par les besoins du marché (réemploi, rechapage, recyclage, valorisation énergétique, pyrolyse, dévulcanisation). Réfléchie et construite pour répondre aux besoins des opérateurs de tri, MTP-TRI améliore les conditions de travail par une évacuation automatique des pneumatiques pouvant aller jusqu’à 30%. Conçue pour être simple et rapide à configurer et à utiliser, la machine fait remonter les données de tri en temps réel et augmente la qualité de celui-ci. Une part non négligeable de pneumatiques (plus de 20 % des flux traités chaque année) est remise en circulation sans rechapage après contrôles de sécurité. Délestés d’opérations fastidieuses comme la manutention, les opérateurs peuvent ainsi utiliser leurs compétences au profit de pneus éligibles à une seconde vie.

Les pneus sont préalablement testés sur la base de 17 points de contrôle stricts (usure, arrachement, déformation et pression) imposés par la norme AFNOR relative à la classification des pneus de véhicules légers de réemploi. Selon le directeur de Regom, cette technologie qui associe automatisation et analyse pointue des données est un tremplin pour le marché de la seconde main, notamment les pneus de véhicules légers : « notre machine non seulement identifie les produits réutilisables, mais en plus, crée des fiches de caractérisation pour chaque article, validant la qualité du produit ». Grâce à cette documentation, la réutilisation des pneumatiques sans rechapage pourra devenir légale et normalisée à terme. Selon la direction de Regom, cela ouvre des perspectives importantes en particulier en Europe où pendant longtemps, a régné le pneu chinois bon marché et bas de gamme. En amont, un gros travail de développement informatique est également nécessaire pour le bon fonctionnement des convoyeurs et de la machine et le maintien de cadences très élevées. Toutes les informations collectées sont envoyées dans une base de données connectée à différents outils développés en interne. En sortie de machine, le pneumatique obtient un code barre, qui l’identifie et le trace. Enfin, pour cadrer et piloter l’ensemble de l’installation, des outils de gestion administrative simplifient le travail de saisie et de facturation. Des systèmes de reporting accompagnent la gestion des équipes, des stocks, du suivi client et des indicateurs de pilotage de l’activité de la ligne de tri.

Dix machines supplémentaires en 2024

 

Regom emploie 12 salariés et a déjà équipé cinq sites en France dont l’usine de reconditionnement Black Star dans le Nord. Au total, cela représente une dizaine d’usines livrées, dont deux sites de tri de pneus poids lourds en Italie et au Royaume-Uni et un site de réemploi de pneus VL en Hollande. Cette année, d’autres livraisons sont prévues en Pologne et en Suède. L’entreprise envisage prochainement l’ouverture d’un bureau aux Etats-Unis pour couvrir l’Amérique du Nord. « Il s’agit d’un marché à fort potentiel que nous souhaitons capter avant de nous attaquer à terme à l’Asie » souligne son directeur. Pour rester maître de cette activité de niche, Regom produit tout de A à Z, dans son usine de Cercy, de la R&D à la conception, de la fabrication à l’assemblage.

L’affinement du tri va entraîner de facto plus de réemploi des pneus en bon état mais aussi les diriger vers différentes solutions de traitement : granulés, CSR en cimenterie, recyclage en injection, et moulage etc. L’élaboration des fiches et l’analyse des informations réalisée par IA pousse encore plus loin le champ des possibles. Dans cette continuité, l’entreprise nivernaise travaille également sur un projet de plateforme commerciale en ligne pour revendre les pneus réutilisables, triés par MTP-TRI. « Lorsque nous aurons effectué toutes les fiches article certifiant la qualité et l’usage, alors le pneu de réemploi aura toutes les chances de trouver preneurs sur le marché » se réjouit Arthur Wagner. Regom cible tous les secteurs de la filière de gestion de pneus usagés comme les granulateurs, les rechapeurs ou les centres de pyrolyse qui veulent sélectionner certains flux selon la composition, la marque ou les modèles. En dehors de la filière de collecte et de valorisation, les manufacturiers du monde entier de catégorie PL ou VL montrent leur intérêt pour ce dispositif qui va les aider à mieux tracer leurs produits sur l’ensemble du cycle de vie.

Digital Product Passport

 

Cette demande va dans le sens de la réglementation européenne sur l’éco-conception et du Digital Product Passport, un outil obligatoire à partir de 2026 pour les entreprises de plus de 250 salariés et réalisant un chiffre d’affaires supérieur à 25 millions d’euros. Il servira à enregistrer, à stocker et à partager électroniquement des informations sur le produit tout au long de son cycle de vie (matières premières utilisées, poids, fournisseurs, lieu de fabrication, empreinte environnementale), à destination des entreprises, des autorités publiques, et des consommateurs. A ce jour, Regom propose la seule technologie capable de répondre à cette obligation dans l’industrie du pneumatique.

Depuis son origine, la filiale du groupe TC investit la majorité de ses revenus dans la R&D. « C’est un marché de niche, mais nous continuons d’innover pour garder la main » insiste Arthur Wagner. Parmi les projets en cours, il y a celui mené en partenariat avec une entreprise canadienne et une université belge. L’objectif est de développer un dispositif de détection automatique des contaminants, comme les jantes, les plaquettes de frein etc. qui lors du convoyage automatique des pneus dans le broyeur, peuvent causer de gros dégâts. Des travaux sont également effectués sur l’utilisation des rayons X associés à de l’IA pour identifier et analyser des défauts invisibles à l’œil nu comme les micro-fuites ou les blessures dans les carcasses.

Crédit : Regom

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