Les prochains défis circulaires en Afrique francophone

Un rapport de l'IFDD éclaire les enjeux pour le continent

Les politiques d’économie circulaire ne sont pas réservées au monde occidental. L’épuisement des ressources naturelles, et les changements climatiques touchent de plein fouet les pays exportateurs de matières premières (minerais, bois, aliments). Au premier rang, le continent africain paie un lourd tribut. Pour proposer des alternatives aux modèles actuels de production et de consommation, l’Institut de la Francophonie pour le Développement Durable s’est penché sur les enjeux et les défis de l’économie circulaire en Afrique francophone, avec le soutien de l’école des mines de Saint-Etienne et l’école de technologie supérieure.

L’économie circulaire en Afrique existe déjà, mais souvent axée autour de la gestion des déchets et du recyclage. Pour Jocelyn Blériot, directeur général à la Fondation Ellen MacArthur, le concept doit être élargi à de nouvelles technologies, à l’utilisation de fibres et de matériaux, au déploiement de la réparation et du partage. Le tout appliqué aux secteurs du bâtiment, de l’agriculture et de la mobilité. Les efforts développés par l’Alliance africaine d’économie circulaire (ACEA) et le réseau africain d’économie circulaire ACEN  portent aujourd’hui leurs fruits. Mais un cadre plus large doit permettre de mieux identifier les prochains défis. Alors que l’Afrique accueillera en 2060 une population estimée à 2,8 milliards d’habitants, l’adoption de pratiques de consommation et de production viables à long terme est impérative. Selon le rapport Circularity Gap 2021, l’économie mondiale ne serait circulaire qu’à 8,6 %. Mais dans les pays en développement, peu de données sont disponibles malgré le poids de l’économie informelle dans la circularité de flux de matières.

A travers les politiques circulaires menées en Europe, des mesures visent à réduire l’impact environnemental des modèles de production, en tenant compte également des externalités. L’impact des importations, et a fortiori de l’extraction des ressources a des conséquences sur le pays utilisateur, mais aussi sur celui qui exporte. Et c’est là que le bât blesse. L’Afrique est un continent extracteur de matières premières, qui mesure encore assez mal les répercussions sur ses écosystèmes, sa biodiversité et l’habitabilité de ses territoires. D’où l’intérêt d’un meilleur partage de l’information entre le Nord et le Sud, pour réduire les impacts à toutes les étapes de la chaîne de valeur, et engager des compensations si nécessaire. Ce continent est aussi importateur de produits finis considérés hors d’usage par les pays européens qui les envoient. Cela fait de l’Afrique, une région du monde très en pointe sur la consommation de produits de seconde main. Si cette pratique paraît vertueuse, en réalité, l’arrivée en masse de textiles, d’équipements électriques ou de voitures d’occasion sur le marché africain crée plus de pollutions et d’effets néfastes pour l’environnement et la santé. Le réemploi est un pilier fort de l’économie circulaire, mais dans ce cas précis, la seconde main permet à l’Europe de se débarrasser à bon prix de produits en fin de vie que l’Afrique ne peut pas écouler, ni valoriser dans les règles. D’où l’intérêt pour les sociétés africaines d’investir dans des infrastructures qui favorisent les 3R et une bonne gestion des matières résiduelles, selon le rapport de l’IFDD. Des stratégies sont actuellement développées pour diminuer la dépendance des économies africaines vis-vis de l’exploitation des ressources naturelles. Elles pourraient inclure des investissements dans l’économie circulaire, en lien avec des activités de proximité qui bénéficient directement aux populations, sur le plan social et environnemental.

Modèles d’inspiration

 

Pour mesurer les enjeux et les défis qui attendent l’Afrique francophone en matière d’économie circulaire, l’étude de l’IFDD s’est penchée sur plusieurs pays engagés dans une transition écologique. Des expériences et des actions ont émergé en Europe, en Asie, en Amérique et peuvent inspirer aujourd’hui de nouveaux modèles économiques en Afrique. Toutefois, ce continent n’est pas en reste. On dénombre actuellement au moins huit pays qui ont intégré des politiques nationales d’économie circulaire ou verte : Tunisie, Algérie, Egypte, Nigéria, Gabon, Kenya, Rwanda, Madagascar. Le rapport de l’IFDD souligne que les progrès demeurent modestes en la matière, mais entrevoit le réseau africain d’économie circulaire comme un bon outil pour partager les bonnes pratiques. Parmi celles-ci, figurent deux exemples sur l’accès à l’eau et à l’électricité : les kiosques à eau en Afrique de l’Ouest contiennent un dispositif technique de traitement de l’eau. Ils sont mis à disposition de micro-entrepreneurs locaux franchisés suivant le modèle de « pay as you go ». De même, les micro-réseaux de distribution de l’électricité fournissent un accès à l’énergie via des panneaux solaires et basés sur un paiement à la consommation. Ces actions reposent sur de la vente de services plutôt que de produits. L’économie de la fonctionnalité, étudiée notamment par l’Ademe pourrait se décliner dans de nombreux secteurs et favoriser de nouvelles opportunités économiques locales en Afrique. La gestion des déchets est particulièrement ciblée par des initiatives locales. Ainsi, pour pallier les problèmes de traitement et de valorisation, le Sénégal a choisi de réutiliser certains matériaux comme les pneus et les plastiques, dans des fondations d’habitations, ou des aménagements intérieurs.

Avec une faible circularité et une population en croissance, l’Afrique francophone ne peut que gagner en instaurant des politiques d’économie circulaire en particulier dans trois secteurs clés en interaction : l’environnement bâti, l’agriculture et la mobilité. Ces domaines s’inscrivent jusqu’à présent dans une économie linéaire, synonyme d’utilisation massive des ressources, d’énergies et de gaspillage. Les constats sont chiffrés : l’Afrique francophone génère entre 20 et 37 % de déchets alimentaires, soit l’équivalent de millards de dollars, et qui finissent en majorité dans des décharges non contrôlées de zones urbaines. Pas d’infrastructures pour réduire les déchets de la ferme au marché ; faible recyclage des déchets organiques pour produire de l’énergie et utilisation extensive d’engrais synthétiques avec des impacts écologiques élevés. Concernant le bâtiment, 54 % de la population urbaine vit dans des bidonvilles en Afrique subsaharienne ; le manque d’infrastructures est général ; il existe une grande dépendance aux importations de clinker, de ciment, de bitume et de fer pour la construction tandis que peu de matériaux d’origine locale sont utilisés, malgré le potentiel (blocs de terre, bois etc.) ; l’énergie solaire PV en toiture est en outre peu exploitée. Sur la question de la mobilité, plus de 50 % des véhicules utilisés sont d’occasion en fin de vie importés (donc très polluants) ; il n’existe pas d’installation de recyclage pour ces véhicules, empêchant la récupération de matériaux à forte valeur ajoutée. Les pièces détachées sont toujours importées du Nord sans alternative disponible. Les infrastructures routières sont peu développées ou très dégradées.

Des aides extérieures indispensables

 

L’association internationale des maires francophones soutient les démarches de transition écologique et les initiatives dans le secteur de l’économie solidaire et circulaire. C’est à ce titre que l’organisation a financé ces dernières années plusieurs projets au Bénin, Burkina Faso, Burundi, Cameroun, Mali ou Mauritanie. Parmi les projets soutenus, la première station de traitement des boues de vidange installée à Yaoundé en 2021, pour un coût total de 3,9 millions d’euros. La création de cette nouvelle filière implique les entreprises de vidange grâce à un système de licences, développe des outils de monitoring grâce à l’usage du numérique. Cette station reçoit près de 300 m³ de boues par an. Après traitement, ces boues sont séchées et transformées en compost pour des amendements agricoles. Ce qui réduit l’importation d’engrais.

Les actions d’économie circulaire en Afrique francophone se concrétisent avec des partenariats européens ou grâce à des synergies entre Etats du Sud. En Côte d’Ivoire, la construction de biodigesteurs conteneurisés adaptés au traitement des eaux usées acides est en cours. Ils seront installés notamment sur les sites de transformation de manioc et les huileries permettront de réduire de 80 % le niveau de pollution, de produire de l’énergie et du biogaz utilisée par les usines. A ce jour, deux biodigesteurs de 16 m³ ont été mis en place. Le Rwanda est l’un des premiers pays à avoir élaboré une feuille de route pour une économie circulaire avec le soutien du PNUD. Le plan d’actions s’étale sur 14 ans avec un investissement de 211 millions de dollars. Il s’attaque aux déchets, à l’eau, à l’agriculture, aux textiles,au transport, à la construction et aux TIC (technologies de l’information et de la communication). En Egypte, le gouvernement a interdit de jeter les DEEE à la poubelle. Ce pays génère 90 000 tonnes par an de déchets électroniques, dont 23 % proviennent des ménages. Une application étatique E-Tadweer, développée avec le soutien de la Suisse, permet la collecte de ce gisement en vue d’un recyclage. Les gros appareils comme les réfrigérateurs devraient rejoindre la liste. Pour inciter la population à utiliser l’application, des bons de réductions sont distribués. L’Egypte pourra valoriser ses DEEE dans sept usines de traitement à terme. A Dakar (Sénégal), la gestion des déchets est en grande partie opérée par des acteurs du secteur informel, collecteurs de rue. L’État a choisi d’encadrer leur travail pour gérer la décharge à ciel ouvert de Mbeubeuss, faire un état des lieux et préparer les futures infrastructures de tri. De cette manière, une grande partie des déchets recyclables est collectée et revendue à des industriels du recyclage comme Proplast. Cette entreprise souhaite développer une filière de recyclage du plastique à l’échelle locale et créer des emplois avec de meilleures conditions de travail.

Selon l’IFDD, les pratiques d’économie circulaire tournent encore exclusivement autour du recyclage. Les autres R comme Repenser, Réduire, Réparer, Réemployer, peinent à se déployer. Les pouvoirs publics des pays d’Afrique francophone doivent travailler sur les lois pour influencer les habitudes et les changements de modèles économiques. De même, les coopérations Sud-Nord et Sud-Sud doivent être renforcées pour harmoniser les politiques publiques et développer la recherche et l’innovation technologique. Selon la banque mondiale, les pays africains sont parmi ceux dont le PIB dépend le plus des rentes économiques provenant des ressources naturelles. Cela augmente les risques liées aux externalités environnementales associées à l’extraction. Les investissements dans l’économie circulaire pourraient réduire cette dépendance, en misant sur des productions durables, en adoptant des modèles résilients et créateurs d’emplois non délocalisables.

Crédit : Pixabay, Arte France, Syctom

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