Il paraît que l’économie et l’industrie vont mieux. En 2018, l’État français fait le constat d’un rebond qui a entraîné la création de plus de 1200 emplois. Ces signes encourageants restent néanmoins fragiles. Le gouvernement a choisi pour soutenir l’activité industrielle, de créer 18 comités stratégiques de filière. Parmi les tout derniers, le CSF sur la transformation et la valorisation des déchets, signé en janvier 2019. Six axes de travail ont été définis. Quatre mois plus tard, la filière se traduit dans l’action avec des appels à projets et une expérimentation dans les Hauts-de-France.
Ne pas perdre de terrain par rapport aux pays émergents sur le plan industriel et de la compétitivité, c’est le credo du gouvernement français qui travaille désormais sur cinq thématiques inscrites dans chacun des 18 comités stratégiques de filière. A l’occasion du Forum national des éco-entreprises le 4 avril dernier, Julien Tognola, directeur de l’industrie à la DGE-MINEFI (Ministère des finances et de l’industrie) a insisté sur l’innovation de rupture. Un fonds de dix milliards d’euros a été orienté dans ce domaine et tout particulièrement, dans le développement de l’intelligence artificielle. Celle-ci vise notamment à améliorer la cybersécurité, la santé et la mobilité. Autre axe de travail, la transformation numérique des entreprises et des PME. Le taux de robotisation qui est de l’ordre de 137 robots pour 100 salariés doit encore se déployer pour rattraper le niveau d’autres pays européens, plus en avance dans ce domaine. Les PME sont par ailleurs au coeur des attentions avec le soutien de la BPI dans le cadre de son programme Accélérateur de PME. Le responsable de la DGE souligne en outre que cette croissance ne peut se réaliser sans compétences. Aujourd’hui, l’industrie, tous secteurs confondus, dispose d’au minimum 50 000 emplois non pourvus. A court terme, cela pourrait atteindre 200 000 emplois. Cinquième thématique, le marché international peut servir de tremplin notamment aux éco-entreprises que ce soit pour l’énergie, l’eau ou les déchets. « Ces trois secteurs sont alimentés par un savoir-faire français que l’on doit mettre au service du grand export » a insisté Julien Tognola.
Le traitement des déchets délaissé par les fonds
Sur le marché des éco-industries en effet, les inégalités restent de mise. Depuis toujours, les cleantech destinées à l’efficacité énergétique semblent l’emporter au yeux des fonds d’investissements. Si les énergies renouvelables attirent les financements, affichant en 2018, un record à plus d’un milliard d’euros, le monde des déchets reste en retrait malgré les innovations et les enjeux du recyclage qu’il porte. Ce secteur représente néanmoins chaque année en France, plus de 325 millions de tonnes de déchets à valoriser. Selon Marine Glon, responsable d’investissement chez Supernova Invest, et partie prenante du comité d’orientation du CSF, l’industrie de transformation et valorisation des déchets est très morcelée et cloisonnée en grands groupes, PME régionales et start-up émergentes, non spécialisées à l’origine dans le traitement des déchets. « L’absence de collaboration entre ces entités affaiblit le secteur. Ces start-up innovantes ont besoin en effet de démonstrateurs et de partenariats avec des industriels pour valider leur technologie » selon elle.

Actuellement, les fonds d’investissement dans les déchets sont moindres que dans d’autres secteurs. Seuls émergent quelques levées de fonds sur l’économie circulaire mais sont loin d’être représentatifs. Le problème dans les déchets, c’est le risque non maîtrisé qu’il peut exister au niveau technologique, des approvisionnements et des débouchés. Les nouveaux gisements à valoriser se multiplient rapidement et la visibilité sur les débouchés sont faibles. Pourtant, les innovations et les signaux de modernité sont là. Le comité stratégique de filière (CSF) sur la transformation et la valorisation des déchets créé en janvier 2019 a d’ores et déjà posé ses marques et lancé sa feuille de route.
Appels à projets tous azimuts
Pour son vice-président, Jean-Philippe Carpentier (président de Federec), ce lancement est pour la profession un signal fort de reconnaissance des métiers du déchet : « nous portons 112 000 emplois directs pour un chiffre d’affaires de 19 milliards d’euros. Nos entreprises investissent environ plus 500 millions d’euros chaque année dans l’innovation et l’équipement pour améliorer la qualité et la performance ». Au programme de ce CSF : intégration de matières premières issues du recyclage dans l’industrie ; déploiement rapide d’une filière de CSR (combustible solide de récupération), instauration d’un comité d’expertise du recyclage pour contribuer à la recyclabilité et à l’éco-conception ; robotisation des centres de tri ; accélération de la croissance des entreprises à l‘export ; développement des compétences. « Il est crucial d’innover, à condition d’avoir en face le savoir-faire et des personnes opérationnelles. A l’instar d’autres industries, nous sommes des entreprises qui recrutent avec une hausse de 3,5 % d’emplois chaque année. Cependant, les difficultés à pourvoir les postes sont grandes » explique le président de Federec.
Pour tous ces sujets, le comité stratégique sur les déchets a choisi de passer par des appels à projets. L’un des premiers lancés a porté sur les CSR. Cette filière CSR doit être rapidement pérenne et compétitive. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas, déplore Jean-Philippe Carpentier. Pourtant, les gisements existent, mais les freins économiques et politiques empêchent ce déploiement. Cet appel à projets se clôture le 12 avril. Il est accompagné par le CME (Confédération des Métiers de l’Environnement). L’objectif est de sélectionner entre cinq et dix projets, répartis sur le territoire, pour expérimenter différentes situations de substitution des combustibles fossiles par un mix comprenant une part variable de CSR et d’autres intrants, tels que la biomasse et d’autres déchets comme le bois non dangereux. Même si les projets a priori envisagés sont de type combustion, les projets de pyrogazéification font aussi partie du scope de cet appel à projet. Le CSF se donne pour mission de soutenir les premières années de développement de la filière.
CSR et matières recyclées
Un deuxième appel à projets sera lancé dans quelques semaines sur la robotisation et la digitalisation des centres de tri. Un autre devrait suivre sur l’incorporation de matières recyclées. Quatre secteurs seraient concernés : l’automobile, l’emballage, la construction et l’électronique. C’est à ce titre qu’une expérimentation pourrait être engagée d’ici à la fin de l’année dans les Hauts-de-France. A l’origine, la région a émis le souhait dans le cadre du Sraddet de réduire ses émissions de CO2 en passant entre autres par le recyclage*. Avec la plus grande aciérie d’Europe, située à Dunkerque, la région est directement concernée par le recyclage de l’acier mais aussi par celui des métaux stratégiques et des matières plastiques. L’intégration de matières recyclées dans l’industrie implique en amont des efforts soutenus sur l’éco-conception en vue d’une meilleure recyclabilité. Il s’agit d’un travail collectif à initier entre toutes les parties prenantes, y compris avec le volet scientifique, insiste Jean-Philippe Carpentier.
La présence du pôle de compétitivité Team2 dans ce secteur en témoigne. Plusieurs travaux sont en cours à la fois sur le traitement des composites et plastiques complexes, mais aussi sur le recyclage des métaux stratégiques ainsi que sur la gestion des biodéchets. Le comité stratégique de filière intègre de fait un pilotage de projets, réalisé entre autres par les pôles Team2 et Axelera. Y viennent se greffer à travers leur expertise, notamment le CEA, le BRGM, ChimieParisTech ou encore les Instituts Carnot. Selon Michel Cathelineau, directeur de recherche au sein d’Institut Carnot Icéel (Ingénierie durable au service de l’innovation), pas moins de 18 projets Carnot sont en lien avec le recyclage, en soutenant par exemple les technologies de tri de Pellenc ST, de biomasse ou de séparation de déchets avec MTB : « cependant, le manque de confrontation entre l’industrie et la R&D est récurrent. Nous devons susciter des partenariats non seulement par matériau, mais aussi par filière ».
Pour aborder cette transversalité, d’autres appels à projet au sein du CSF seront lancés au cours de cette année, avec notamment, un focus sur l’accompagnement des start-up. Si le monde du déchet parle moins aux start-up ou paraît hermétique, l’économie circulaire semble plus attractive dans ses implications. Ce nouveau modèle s’appuie sur un grand nombre d’adaptations et d’évolutions majeures dans toute l’industrie de la gestion des déchets. Ainsi, la collecte sera de plus en plus connectée, le tri devra se concentrer et s’automatiser, sans oublier la régénération des matières premières et le commerce international des matières premières de recyclage. Toutes ces thématiques entraînent des innovations de toute nature (collecte innovante, procédés de rupture, technologies de la communication et de l’information). Le CSF a donc choisi de sélectionner et d’accompagner une quinzaine de start-up, dans leur découverte du marché et dans leur modèle de développement. Chaque start-up sera épaulée par une entreprise unique. Cet accompagnement est prévu sur une durée de 24 mois, à partir de la sélection des start-ups courant 2019.
Certificat d’incorporation de matières recyclées
Malgré une visibilité encore faible à certains égards, parce qu’au coeur de l’actualité politique et réglementaire, la valorisation et la transformation des déchets a plus que jamais besoin de financements, explique Jean-Philippe Carpentier : « c’est maintenant que nous devons fixer collectivement les orientations durables pour faire émerger l’innovation ». Un enjeu crucial aussi bien pour l’économie, l’emploi que pour le climat. Le recyclage est à la croisée de ces chemins, puisqu’il permet d’économiser du CO2 pour les entreprises et de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Ce n’est donc pas un hasard si la profession souhaite rapidement faire valoir sur le marché, des certificats d’incorporation de matières recyclées (CIM), inspirés des fameux certificats d’économie d’énergie. Ces mécanismes, déjà éprouvés dans le secteur de l’énergie, sont désormais soutenus par les pouvoirs publics. Ces derniers pourraient vraisemblablement valider leur mise en œuvre fin avril. Une manière pour l’industrie du recyclage de franchir une étape importante et de se déconnecter enfin du marché des ressources primaires et d’origine fossile.
- Rapport environnemental du schéma régional d’aménagement, de développement durable et d’égalité des territoires (Sraddet). Ce schéma a pour vocation de fixer des objectifs de moyen et long termes sur le territoire de la région en matière de « maîtrise et de valorisation de l’énergie, de lutte contre le changement climatique, de pollution de l’air ». Le Sraddet régional au travers de l’objectif « Déployer l’économie circulaire » et la mise en oeuvre du volet « recyclage » du PRPGD encourage l’économie de la matière première et la préservation de la ressource par le recyclage ou le réemploi de produits en « fin de vie ». Les objectifs de maîtrise de l’énergie peuvent prendre des formes générales mais précises (« Atteindre 114g CO2/km sur les véhicules »), sectorielles (« Valoriser un million de tonnes d’acier en recyclage »).
- Comités stratégiques de filière : aéronautique, alimentaire, automobile, bois, chimie et matériaux, eau, ferroviaire, industries électroniques, industrie et technologie de santé, industries de la mer, industries pour la construction, industries de sécurité, infrastructures du numériques, mines et métallurgie, mode et luxe, industries des nouveaux systèmes énergétiques, nucléaire, transformation et valorisation des déchets.
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