Ils sont 16 milliards de pots de yaourt consommés chaque année en France, dont 75 % emballés dans du polystyrène (PS). Soit un gisement de 50 000 t/an. Hier, personne ne se préoccupait de ce petit emballage en plastique, qui finissait incinéré ou enfoui. Aujourd’hui, il fait partie des nouvelles consignes de tri des ménages. Avec des enjeux environnementaux et économiques significatifs pour toute la chaîne de valeur, du fabricant au distributeur, du collecteur au recycleur. La filière française de recyclage du PS prépare désormais son avenir. Avec encore beaucoup d’incertitudes.
La mise en œuvre de l’extension des consignes de tri en France touche aujourd’hui 30 % de la population. En 2022, l’ensemble des Français pourra alors trier tous les déchets d’emballages plastiques (pots de yaourt, barquettes, films, bouteilles et flacons). Cette évolution du geste de tri implique un changement de pratique fort dès à présent pour le consommateur mais également pour les fabricants metteurs en marché. Si avant 2012, aucun fabricant de produits laitiers ne se souciait des pots de yaourt en fin de vie, aujourd’hui le dispositif de Citeo les engage davantage. Sans compter les législations en cours en France et au niveau européen qui ciblent notamment les plastiques et leur fin de vie : de la feuille de route sur l’économie circulaire visant à recycler 100 % des plastiques d’ici 2025, en passant par la stratégie plastique européenne 2030 sur les emballages, sans oublier la directive SUP (plastiques à usage unique) prévue pour une entrée en vigueur en 2022. Celle-ci pourrait notamment instaurer dans son article 4, des mesures de réduction pour les yaourts vendus à l’unité, en fonction du risque qu’ils deviennent des déchets sauvages.
Majoritairement composé de PS, le pot de yaourt français passe progressivement de la poubelle grise à la poubelle jaune. Si le gisement collecté n’est pas encore à son maximum, la filière de gestion des emballages en plastique Valorplast et Citeo cherchent d’ores et déjà des solutions de traitement et de recyclage pérennes. Pour le syndicat des fabricants de produits laitiers frais, Syndifrais *, il est temps de clarifier le message destiné aux consommateurs. C’est ainsi que l’organisation professionnelle a demandé à l’éco-organisme Citeo de modifier l’info-tri, en mentionnant sur les emballages de pots de yaourt, « A recycler », au lieu de « A jeter ». Ce changement doit être réalisé à l’horizon 2020, lorsque 50 % des Français seront concernés par ce geste de tri, affirme la déléguée générale Véronique Fabien-Soulé, lors d’une assemblée générale sur le recyclage des emballages.
Recyclage anecdotique
Dès lors que les metteurs en marché demandent à ce que la collecte s’intensifie, en aval, les pots de yaourt doivent être effectivement recyclés. Selon Valorplast et Citeo, des filières de traitement du PS post-consommation existent. Au Syctom de Paris, par exemple, le flux PS est actuellement trié ans les centres de tri en ECT (extension de consigne de tri) avec le flux PE/PP. Le PS est ensuite séparé du flux PE/PP chez les repreneurs pour être recyclé mécaniquement (par broyage et extrusion) afin d’être recyclé en cintres, pots de fleurs, éléments de mobilier. Pour d’autres opérateurs et exploitants de centres de tri, c’est un autre son de cloche. A ce jour, les pots de yaourt en PS issus de la collecte sélective ne sont pas recyclés. Au mieux ils finissent en CSR (combustible solide de récupération). Contrairement à ce que Valorplast laisse entendre, le recyclage n’est pas automatique. Quelques tonnages peuvent être vendus en mélange avec du PE et du PP chez des régénérateurs allemands, mais pas en France. Le gisement est alors stocké en attente d’un possible repreneur. Les débouchés existent en effet dans l’industrie du cintre ou des boîtes mais seulement pour les déchets PS d’origine industrielle. Ils sont propres et de qualité. Le problème est qu’actuellement, les emballages ménagers en PS se retrouvent mélangés à du PSE ou du film en PS et ne représentent dans le lot de PP et PE, que 5 % du poids. « A ce jour, nous n’avons aucune offre de reprise pour ces résines, avoue Sébastien Petithuguenin, directeur général du groupe Paprec. Les pots de yaourt sont trop petits et mélangés à leurs étiquettes, qui nuisent à la qualité de la matière à recycler ».
Vers des produits mieux éco-conçus
Et c’est bien là que le bât blesse. « L’éco-conception doit être entièrement repensée, ajoute-t-il. On ne disposera d’une chaîne de recyclage performante que si les produits sont éco-conçus ». Dans ce cas-là, il serait pertinent de revoir la composition des opercules et des étiquettes qui contaminent le lot d’emballages en PS. D’ailleurs, c’est bien là-dessus que Citeo et les metteurs en marché représentés par Syndifrais, se penchent actuellement. Le syndicat s’est engagé l’an dernier avec la DGE pour augmenter la collecte de PS, et prendre en compte les besoins de la collecte pour l’éco-conception des emballages. Dans ce domaine, c’est donc la variété des composants du pot de yaourt qui est ciblée. Des pistes sont à creuser (étiquette détachable, emballage monomatériau etc.) pour rendre le pot à 100 % recyclable, déclare Thomas Etien, responsable du développement du recyclage chez Citeo. Si ces étapes en amont sont bien réalisées, il en résultera une meilleure qualité du produit à recycler, que ce soit par voie mécanique ou chimique. Car la dépolymérisation implique un gisement entrant pur à 95 %. Cela signifie la mise en oeuvre incontournable d’opérations de lavage, de tri et de broyage, telles qu’elles existent déjà pour le recyclage matière.
Pas de recyclage chimique sans qualité du tri
La dépolymérisation serait-elle la panacée pour le recyclage du PS ? C’est en tout cas ce que pensent les fabricants de produits laitiers frais, estimant qu’ils pourront réutiliser la matière en contact alimentaire. « Le polystyrène est le plastique idéal pour ce type de traitement, affirme Xavier Lefebvre, directeur qualité et sécurité chez Cedap (transformateur plasturgiste). Ce serait donc dommage de s’en priver. Surtout qu’à la clef, l’industrie française des produits laitiers frais pourrait fournir 50 000 t/an de PS à la filière ». En 2018, l’éco-organisme Citeo, Total, Saint-Gobain et Syndifrais se sont donc associés pour faire émerger une filière de recyclage chimique du PS en France d’ici à 2020. Le groupe teste la faisabilité du procédé à l’échelle industrielle sur ses sites français de Carling et belge de Feluy. Dans son communiqué officiel il y a un an, le pétrolier avait annoncé la fabrication de 4 000 tonnes de produits contenant au moins 20 % de polystyrène recyclé d’ici à fin 2019.
En parallèle, d’autres travaux de R&D ont été engagés pour multiplier les applications à plus forte valeur ajoutée. Par exemple, avec Valorplast et le consultant Amalur, Syndifrais a répondu à l’appel à projet de Citeo pour développer le recyclage et la valorisation des emballages ménagers en plastique. Leur projet Recyqualipso vise à améliorer le recyclage du PS issu des emballages de produits laitiers frais et développer de nouveaux débouchés. A condition de pouvoir mesurer l’impact environnemental. Réponse de Citeo fin avril. Les transformateurs s’activent également. La société Cedap transforme en co-extrusion, des feuilles de PS pour les futurs pots de yaourt. L’entreprise dispose de quatre usines dans le monde pour 170 salariés. Sa préoccupation aujourd’hui : réduire son empreinte carbone, en recyclant d’une part les chutes de production de ses clients et d’autre part en s’attelant au recyclage des déchets post-consommation. Actuellement, il est impossible de réincorporer de la matière PS issue du recyclage mécanique dans la production de pots de yaourt. Cependant, l’entreprise importe d’ores et déjà du PS dépolymérisé provenant de l’Américain Agilyx. « Nous achetons cette matière sans surcoût assure Xavier Lefebvre. Mais d’autres pistes sont à l’étude avec l’un de nos fournisseurs pour produire du PS à partir de biomasse. On espère du nouveau l’automne prochain ».
Pas question de changer de résine
Au bout du compte, chacun y va de son opinion et de son action pour tenter de rendre ce pot de yaourt en fin de vie parfaitement vertueux. Sans pour autant remettre en question le choix du matériau PS. A court terme, la visibilité reste donc assez brumeuse. Citeo ne lésine pas sur les idées au demeurant. L’éco-organisme étudie toutes les solutions possibles, y compris d’éventuelles substitutions de matières (PET, PLA ou PP). Pour rappel, la France est le seul pays en Europe avec l’Espagne à utiliser du PS pour ses pots de yaourt, plutôt que du PP largement recyclé. Mais pas question pour les fabricants français de changer de résine. On ne peut pas remplacer du jour au lendemain un matériau qui répond à un cahier des charges précis et qui est transformé à hauteur de 50 000 tonnes par an. Selon Eric Janssen, directeur Projet Opérations chez Danone Produits frais France, les lignes de thermoformage sont souvent réglées pour une seule résine. Cela impliquerait des modifications de paramètres sur les lignes de conditionnement et des investissements supplémentaires : « nous sommes conscients qu’il faut passer à des emballages recyclables et facilement recyclés, tout en tenant compte du coût final, environnemental et financier. Si nous devions passer à une autre résine plus vertueuse que le PS actuellement, mais qui occasionne un surcoût de 20 % pour le consommateur, nous passerions à côté de l’objectif ». Pourtant quelle que soit l’issue, le financement de la filière sera inéluctable. Reste à savoir qui va payer. Si le recyclage chimique est envisagé comme l’une des issues probables, les coûts liés à la préparation de la matière, et ceux du process ne seront pas négligeables. D’un autre côté, si aucune filière pérenne n’est mise en œuvre d’ici à 2022, il n’est pas impossible que Citeo dégaine son arme, le malus, pour ces emballages ménagers en PS. L’industrie du yaourt devra donc, quoi qu’il arrive, mettre la main au porte-monnaie.
- Syndifrais regroupe 22 coopératives ou entreprises qui représentent 80 % du secteur des produits laitiers frais en France (yaourts, fromages blancs, desserts lactés et crème fraîche).
Crédit : CM
A lire aussi :
Le recyclage chimique des plastiques redevient pertinent
Mieux trier les emballages ménagers
« L’Echo circulaire a cessé sa parution mais l’actualité de l’économie circulaire continue d’être suivie par "Déchets Infos". »