« On est en guerre » a répété le président Emmanuel Macron lors de son allocution télévisée le 16 mars 2020 pour annoncer le confinement en France. En attendant le recul de l’épidémie Coronavirus, notre société de production et de consommation est contrainte de s’adapter dans l’urgence. Dans ce contexte, la fermeture de nombreux commerces, de restaurants et d’usines, pousse à changer les habitudes. Ainsi, la réparation et la gestion des invendus alimentaires se retrouvent contre toute attente au coeur des solutions privilégiées à ce jour.
Quand les circonstances inattendues et brutales donnent un coup d’accélérateur à la loi anti-gaspillage et économie circulaire. Du jour au lendemain, restaurants, cafés et hôtels ont dû baisser le rideau. Avec comme conséquences immédiates, la perte de marchandises et produits frais non consommés. Dans ce contexte inédit à l’échelle de la France, plusieurs entreprises se retrouvent subitement au coeur d’un nouveau dispositif qui doit désormais être déployé à vitesse grand V. De quoi s’agit-il ? Permettre à très court terme au monde de la restauration d’écouler, de brader, de donner son stock de nourriture ; mettre en relation les associations caritatives qui pourront ensuite aider les plus démunis ; s’organiser pour que les pertes alimentaires soient les plus réduites possibles. Dans cette course contre la montre, des entreprises comme Phénix sont déjà sur le pont. La start-up connue pour lutter contre le gaspillage alimentaire, a rendu accessible gratuitement son application de mise en réseaux entre restaurateurs, commerçants et particuliers. Face aux risques d’invendus importants, Phenix a par ailleurs supprimé sa commission sur les ventes de paniers : concrètement, les commerçants peuvent donc récupérer l’intégralité du prix de vente de leurs invendus.
Invendus alimentaires en baisse

De son côté, l’entreprise Comerso qui aide à écouler les invendus de la grande distribution alimentaire et non alimentaire sous forme de dons, se prépare aux changements. Un groupe de travail a été créé pour gérer la crise et se réunit à distance trois fois par jour. Dès les premiers jours de confinement, de nombreux magasins alimentaires ont été dévalisés. « Ils souffrent eux-même de la désorganisation et dans ces circonstances, il y a finalement peu d’invendus. Les salariés ne font que remplir les rayons, ce qui leur donne moins temps pour gérer les invendus destinés aux dons » explique le cofondateur Comerso, Pierre-Yves Pasquier. En face, les associations elles-mêmes sont moins présentes, obligées de fermer pour protéger les salariés et les bénévoles. Sur une cinquantaine d’associations partenaires, 30 % actuellement sont à l’arrêt. Après quelques jours de confinement, on continue de récupérer les invendus mais en plus faible quantité, ajoute le dirigeant de Comerso.
Les flux non alimentaires provenant du textile ou d’autres équipements sont pour l’instant stockés. Le problème des invendus se posera sans doute plus tard. Les enjeux vont surtout porter sur l’entreposage. La priorité actuellement concerne l’approvisionnement en nourriture pour les plus démunis et la gestion à venir des produits frais invendus. Une réorganisation des circuits de logistique et de production est inéluctable. Une fois que le rythme des achats en magasin sera revenu à la normale, Comerso réfléchit déjà aux problèmes de gestion des invendus, si les associations ne peuvent plus assurer les dons en cas de poursuite de confinement et de retrait des bénévoles. « Cette situation inédite nous projette sur le devant de la scène brutalement. Malgré notre expérience, nous sommes aussi confrontés à des organisations inattendues qu’il faut apprendre jour après jour ». Et Pierre-Yves Pasquier d’espérer que cet événement entraîne une prise de conscience plus profonde vis-à-vis de nos modes de consommation et de notre environnement.

Malgré toutes ces initiatives, les pertes seront quand même au rendez-vous. Pour assurer la collecte de ces déchets dans l’urgence, l’entreprise Moulinot spécialisée dans la gestion des biodéchets en Ile-de-France, a dû au début du confinement, récupérer la casse de tous les établissements contraints de fermer. « Mais rapidement, notre activité va se réduire quasiment à néant tant que les restrictions gouvernementales sont en vigueur. Nous allons simplement conserver un service minimum pour assurer la collecte des hôpitaux et des ménages sur les villes où nous intervenons » indique Fabien Delory, directeur général.
Réparation, oui…

Dans le secteur de l’économie sociale et solidaire, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne pendant l’épidémie du Coronavirus. Hélas, pour les équipements non indispensables liés au sport, au textile ou tout autre appareil de seconde main, plusieurs recycleries et ressourceries ont été contraintes de fermer. C’est le cas des boutiques et ateliers de réparation de la recyclerie sportive en région parisienne et de la plupart des ressourceries physiques. La réparation et le reconditionnement dans certains secteurs sont autorisés (cycles, garages, télécommunication, appareils ménagers). Le marché de l’informatique et de la téléphonie dispose par exemple de plusieurs structures en ligne de vente d’appareils reconditionnés. Selon Benoit Varin, président de la fédération RCube (regroupant les acteurs de la réparation et du réemploi) et directeur de la plateforme de vente de portables reconditionnés Recommerce, la demande est déjà forte. « Surtout qu’en face, la concurrence du neuf en boutique physique a été considérablement réduite. Les grandes enseignes ont baissé le rideau. Chez Recommerce, les ateliers de réparation dans l’Essonne et à Genève continuent de fonctionner ainsi que la logistique, garantie par Chronopost et UPS », souligne Benoit Varin. Enfin, des offres de réduction sont désormais proposées sur le site de vente en ligne pour permettre au plus grand nombre d’acquérir un téléphone reconditionné et sous garantie pendant un an.
Réemploi, non
Côté Refer, le réseau des structures du réemploi en Ile-de-France, la situation s’annonce tendue. La plupart des associations ont tiré le rideau car elles n’entrent pas dans la catégorie des secteurs de première nécessité et de la réparation. En région francilienne, une quarantaine d’associations sont concernées. Toutes les collectes solidaires réalisées par les structures Emmaüs ou Envie s’arrêtent. Trop de risque pour nos salariés et nos bénévoles, affirme Martin Bobel, coordinateur du Refer : « nous sommes en train de faire le tour de chaque association mais à première vue tout le monde ferme boutique afin de protéger les salariés et participer à l’effort national de solidarité. Nous espérons que la crise n’oblige pas certains sites plus fragiles à fermer définitivement ».
Refer compte sur un soutien et une prise en charge par l’État pendant et après l’épidémie. Les structures qui réalisent du travail social comme de l’hébergement d’urgence gardent à première vue ces activités de première nécessité pour les plus précaires. Dans cet esprit de solidarité, la remise en état et la distribution des aides techniques médicales de seconde main proposées par Envie Autonomie sont maintenues. Un service après-vente est assuré pour les situations d’urgence dans toutes les agences, même si les magasins physiques sont fermés. Si nécessaire, un technicien peut se déplacer avec toutes les mesures de sécurité sanitaire et prêter une aide technique pour remplacer celle en panne. Il faudra sans doute attendre encore plusieurs jours pour que les activités autorisées telle que la réparation et de première nécessité liées à l’alimentaire trouvent leur marque. Pour toutes les structures et entreprises qui œuvrent dans l’ESS et luttent contre le gaspillage, un autre défi les attend. Celui de démontrer qu’un autre modèle économique est possible et peut aider à passer sans trop de dégâts, une crise sanitaire telle que celle-ci.
Crédit : Moulinot, Comerso, Envie, CM
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