L’économie de la fonctionnalité amorce un tournant

L’Ademe souligne les avancées de la région PACA

En 2017, l’Ademe publiait ses premiers documents d’initiation et de prospective sur un concept économique encore anecdotique mais prometteur en termes de compétitivité, relocalisation, préservation des ressources, bien-être sociétal et création d’emplois. Depuis, l’économie de la fonctionnalité a parcouru du chemin sur le terrain. Pour en témoigner, l’agence de l’environnement vient de dresser un état des lieux en France, valorisant les actions de plusieurs territoires et entreprises.

L’économie de la fonctionnalité, dite aussi d’usage ou servicielle, ne date pas d’hier. Elle relève d’une démarche qui consiste en règle générale à ne plus vendre un produit, mais un service ou une performance. Pourtant, cette terminologie reste pour le plus grand nombre, quelque peu abstraite ou confuse. Pour mieux comprendre ce que signifie et recouvre l’économie de la fonctionnalité, l’Ademe la relie à d’autres concepts, comme l’économie circulaire, elle-même en lien avec l’écologie industrielle et territoriale, l’éco-conception, etc. Dans d’autres cas, l’économie de la fonctionnalité peut être associée au développement durable, dont l’image est parfois brouillée. Selon les acteurs qui la portent, l’économie de la fonctionnalité recouvre des définitions différentes, et non stabilisées. Deux courants de pensée existent en la matière, celui des « Systèmes Produits-Services » (bouquet de services et de biens, location, offre orientée résultats) et celui de l’Economie de la Fonctionnalité et de la Coopération (EFC), basé sur la performance d’usage et les implications sur les questions de soutenabilité et de dynamique territoriale.

Une composante de l’économie circulaire ?

 

« Le fléchage d’actions publiques vers l’économie circulaire et la promotion de cette terminologie a retardé l’identification de l’économie de la fonctionnalité comme thématique autonome » explique l’Ademe dans son panorama national sur l’économie de la fonctionnalité publié en février 2020. Bon nombre d’interlocuteurs ne comprennent pas pourquoi l’économie de la fonctionnalité est présentée comme une composante de l’économie circulaire alors qu’elle prend en compte d’autres dimensions que le facteur environnemental (la valeur créée pour le marché, le facteur humain, les ressources immatérielles etc.). Avec la mise en œuvre des premières démarches, les structures d’accompagnement (organismes d’intermédiation, cabinets de consultants) ont appris à mieux expliquer l’originalité des concepts et la capacité de l’économie de la fonctionnalité à répondre aux questions environnementales, sociales (le travail), sociétales (le territoire notamment) et économiques (modèle d’affaires responsable). Par ailleurs, les relations entre économie de la fonctionnalité, économie circulaire et transition énergétique et écologique ont été clarifiées au sein de plusieurs documents de référence, issus de l’Ademe, mais aussi de l’Afnor (Norme XP X30-901) ou encore du ministère de la transition écologique et solidaire (Feuille de route économie circulaire, loi relative à la lutte contre le gaspillage à l’économie circulaire).

Dans certaines régions (PACA, Occitanie, Hauts-de-France et AURA), l’économie de la fonctionnalité est portée par les directions du développement économique et/ou les agences de développement et d’innovation, preuve que le concept a pris une relative autonomie vis-à-vis de l’économie circulaire. Toutefois, rappelle l’Ademe dans son étude, le portage par les directions économiques n’est pas le fait de la seule économie de la fonctionnalité, et en région PACA par exemple, les dispositifs d’appels à projet « Transition économiques et écologique des entreprises » (TEEE) intègrent l’ensemble des piliers de l’économie circulaire. Ce qui va dans le sens d’une convergence souhaitable entre impératifs écologiques (dont climatiques), optimisation de l’usage des ressources et relocalisation de la création de valeur, assure l’Ademe.

Filière bâtiment en première ligne

 

De 2013 à 2018, l’Ademe indique avoir soutenu 40 actions collectives et individuelles soit un total de 174 organisations (169 entreprises, 4 collectivités territoriales et 1 association). Parmi les entreprises accompagnées, les petites et moyennes entreprises sont les plus nombreuses, suivies des très petites entreprises puis des grandes entreprises. Celles-ci sont cependant peu nombreuses dans les accompagnements dédiés aux transitions vers l’économie de la fonctionnalité. Seules deux d’entre elles ont été intégrées à un accompagnement collectif financé par l’Ademe (Tournaire en PACA et la Mie Câline en Pays de la Loire). L’entreprise Seb a bénéficié quant à elle d’un accompagnement individuel dédié à de la recherche-action.

Tournaire, fondée en 1833 à Grasse travaille au coeur de la distillation des plantes à parfum. L’entreprise a choisi dès 2015 de concevoir et fabriquer des solutions pour créer et protéger les produits issus de la parfumerie, du bien-être, des cosmétiques, des arômes, de la pharmacie, de l’agro-alimentaire ou encore de la protection des cultures ou de la chimie fine. Cela a conduit à repenser complètement sa division emballages afin de mieux comprendre les enjeux d’utilisation des emballages aluminium et des accessoires connexes ainsi que les besoins fins des clients. Chez Briane Environnement dans le Sud-Ouest, une action collective appelée Diapason, a été menée avec sept autres PMI de la région Occitanie. Cela a permis à l’entreprise, recycleur multi-matières, d’améliorer conjointement les conditions de travail des salariés et la performance de l’entreprise. Les investissements sur le site ont avant tout porté sur des équipements de type passerelle ou échelle pour procurer plus de confort et de sécurité aux salariés. Avec comme résultat, une augmentation de la production.

Avec 26 entreprises ayant participé à des actions collectives ou individuelles, la filière bâtiment est la plus représentée. Parmi les secteurs demandeurs, ceux des travaux de construction spécialisés, des services relatifs aux bâtiments et aménagements paysagers, de la construction de bâtiments et génie civil. Trois autres activités émergent à parité : équipements industriels (fabrication d’équipements électriques entre autres), alimentaire (industrie, commerce de gros et de détail et restauration) et métallurgie (fabrication de produits métalliques, à l’exception des machines et des équipements). Les démarches engagées en 2019 et celles dont le lancement est programmé pour 2020 ont été recensées et identifiées, mais non intégrées dans les calculs statistiques de l’étude.

Le déploiement de l’économie de la fonctionnalité en France passe par la mise en œuvre d’actions collectives et individuelles. La première catégorie correspond à un accompagnement de plusieurs projets individuels d’entreprises ou de collectivités. Le portage est assuré par une seule organisation (structure d’animation territoriale sur l’économie de la fonctionnalité, chambre consulaire…). Les entreprises ou les collectivités engagées dans cette démarche étudient les mutations possibles en termes d’offre, d’achat, de partenariat et coopération, de production et travail, de partage de la valeur et des revenus. Les premiers changements se font au fil de l’eau. Les actions individuelles concernent des projets d’acteurs économiques mono-partenaires ou pluri-partenaires. Le projet comprend souvent une phase exploratoire et une phase expérimentale de test en situation réelle d’une nouvelle offre avec des futurs clients et partenaires. Il peut s’agir de projet d’entreprises sectoriels ou inter-sectoriels, de projets de filière ou de projets de territoire coordonnés par un acteur chef de file.

L’Ademe, principal financeur

 

L’organisation et la réussite d’une transition impliquent l’existence d’organismes accompagnateurs sur le terrain. Le principal est l’Institut Européen de l’Economie de la Fonctionnalité et de la Coopération (IE-EFC) qui anime des communautés d’acteurs au niveau national (entreprises, collectivités, consultants) mais aussi un ensemble de structures territoriales d’animation et d’accompagnement (Club Noé/Hauts-de-France, Terres EFC Occitanie/Occitanie, Terres EFC Bassin d’Avignon Arles Nîmes/PACA, club CLEF /AURA, club EFC Grand Est/Grand Est, prEFics/Centre-Val de Loire, club INNE/Normandie, club EF&DD/Ile-de-France). Immatera est une société coopérative d’intérêt collectif, qui rassemble des entreprises et des consultants animateurs à l’échelle nationale et régionale. Elle se trouve principalement en PACA et en Bretagne.

L’Ademe participe également à ce développement en soutenant plusieurs projets. Les montants totaux investis s’élèvent à 9,3 millions d’euros (4,9 millions d’euros à la charge des financeurs, pour l’essentiel publics, et 4,4 millions d’euros dépensés par les bénéficiaires des actions). L’Ademe a financé à elle seule à hauteur de trois millions d’euros. Ainsi en l’espace de six ans, l’agence de l’environnement a aidé 40 actions dont trois provenant de collectivités. Les territoires sont encore inégaux dans le déploiement de l’économie de la fonctionnalité. La région PACA cumule près de la moitié des actions réalisées au total (18 sur 40). Mais la région Hauts-de-France, hors périmètre de l’étude, est aussi reconnue pour son fort dynamisme sur l’économie de la fonctionnalité. Les territoires d’outre-mer n’ont pas investi la thématique avant 2018, mais des projets sont en cours, par exemple sur l’île de La Réunion. Les directions régionales Bourgogne-Franche-Comté, Normandie, Nouvelle-Aquitaine et Ile-de-France souhaitent par ailleurs développer en 2019-2020 de nouvelles dynamiques en s’appuyant sur des structures locales d’animation de l’économie de la fonctionnalité. La plupart des régions souhaitent faire perdurer la thématique sur le territoire comme en PACA, Grand Est, AURA, Normandie ou Occitanie, qui lancent des opérations régulièrement.

Les atouts en PACA

 

Pour mener à bien une action d’économie de la fonctionnalité, l’Ademe insiste sur la conjonction de plusieurs facteurs, à commencer par la présence de partenariats institutionnels stables. Le binôme Ademe / Région, associé dans certains cas à l’implication des Dreal, permet une complémentarité des modalités d’interventions et la mise à disposition de moyens humains et financiers. Ce partenariat s’est avéré pertinent entre 2013 et 2018, favorisant l’émergence puis l’ancrage de l’économie de la fonctionnalité en région PACA. Sur le terrain, des acteurs locaux ont pris le relais comme le Club des Entrepreneurs du Pays de Grasse, l’Institut Régional des Chefs d’Entreprise (IRCE), l’Institut INSPIRE ou encore Sagacité ( structures qui ont depuis cessé leur activité). Mais d’autres structures sont apparues comme par exemple Terres d’EFC. L’Ademe souligne également le développement de l’association et du projet FinEF (association issue du rapprochement de 4 PME en région PACA : Innovaclean, Enogia, Suchanek et Totem Mobi), qui propose des solutions sur mesure concernant le financement de l’économie de la fonctionnalité. Par ailleurs, la dynamique de clusterisation forte en région PACA, avec des relais comme le CRITT Novachim, les pôles de compétitivité Terralia et Cap Energie ont été favorables.

Solution isotherme Isovation

Parmi les démarches concrétisées, celle d’Isovation. L’entreprise basée à Avignon, est spécialiste de solutions isothermes pour le transport de médicaments et de produits alimentaires (vaccin, insuline, produits frais divers, chocolat, glaces etc.). En 2016, l’entreprise a créé Ship Track & Control pour passer à l’économie de la fonctionnalité. Sa démarche a été de basculer de la vente d’un emballage à celle d’une offre intégrant le conseil, la formation, le transport du produit de son client. Ship Track & Control s’appuie sur un éco-système, composé de plusieurs acteurs, et de l’expertise d’Isovation en associant à la solution isotherme autonome, une multitude de services qui eux-mêmes sont associés à de l’IoT (enregistreur en temps réel de la température, géolocalisation et lumière). Selon Philippe Carles, président d’Isovation, on ne parle plus d’emballages isothermes, mais d’un service isotherme. Pour la livraison de vaccins, d’insuline et autres produits nécessitant un contrôle thermique serré, Isovation vend désormais un service de livraison couvrant les besoins du client. Dans un autre registre, la société Pignatta spécialisée dans l’éclairage public, s’est engagé dans de nouveaux contrats avec les acheteurs publics. Avec l’économie de la fonctionnalité, l’entreprise est passée à une obligation de résultats, c’est-à-dire qu’au lieu de vendre des ampoules, elle propose de la qualité d’éclairage.

Tournant quantitatif et qualitatif

 

A travers son étude, l’Ademe estime que le développement de l’économie de la fonctionnalité est aujourd’hui à un tournant, tant quantitatif que qualitatif. L’agence se félicite de la mobilisation des entreprises et des réseaux d’entreprises nationaux ou territoriaux, à travers des actions collectives significatives. La maturation des nouvelles offres demande du temps, insiste l’étude, et il est essentiel de ne pas se laisser rattraper par des enjeux de très courts termes qui feraient passer les entreprises à côté de l’objectif. Seule la qualité et la proximité de l’animation peuvent aujourd’hui tenir les entreprises à l’écart de ce risque. Certains réseaux nationaux comme le CJD, ou locaux comme Initiatives durables ou le Club Noé, ont déjà largement mobilisé leurs adhérents. D’un point de vue plus qualitatif, l’économie de la fonctionnalité invite à de nouveaux agencements d’acteurs autour d’enjeux comme la santé, la qualité de vie, l’alimentation, l’accès à l’habitat ou à la mobilité, ou encore l’employabilité et l’autonomie. Dans ce cadre, les collectivités territoriales ont un rôle naturel à jouer, et des opportunités à saisir. Cela suppose un changement de posture, allant au-delà du « donneur d’ordre » dans une relation client-fournisseur, pour adopter une posture de stratège, d’animateur et de facilitateur.

Eclairage de l’aéoroport Schipol d’Amsterdam

Si le bilan peut sembler encore modeste en France, avec seulement quelques dizaines d’entreprises disposant d’une offre en économie de la fonctionnalité, le succès est néanmoins au rendez-vous. Après plusieurs années d’efforts, les démarches amorcées ont permis aux entreprises de progresser dans des domaines connexes, comme leur relation client, leur culture de l’innovation, leur partenariat, leur agilité organisationnelle, leurs ressources immatérielles (compétences de salariés), leur sensibilité environnementale ou encore leur lien au territoire. En effet, une majorité de bénéficiaires reconnaissent avoir avancé sur leur visibilité stratégique, le renforcement de leur culture de l’innovation, leur capacité à coopérer et à déléguer, leur agilité et capacité à s’adapter au changement ou la prise en compte des enjeux environnementaux spécifiques à leurs activités. Les entreprises qui choisissent l’économie de la fonctionnalité veulent anticiper des menaces ou des pressions. La saturation des marchés, l’érosion des marges, l’évolution des attentes des consommateurs, conduisent de plus en plus d’entreprises à basculer vers un autre modèle. L’Ademe pointe entre autres les futures ruptures technologiques qui risquent de remettre en cause les modèles économiques, dans le bâtiment ou la mobilité, mais aussi dans la fabrication avec l’impression 3D.

Crédit : Isovation, Philips

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