Alors que chaque jour, le monde se confine encore un peu plus, sans savoir combien de temps cela va durer, les échanges commerciaux internationaux se tarissent. Sur le marché des matières à recycler, les mouvements sont presque au point mort. Toute l’industrie s’est mise en sommeil et de nombreux Etats ont fermé leurs frontières. Alors que la gestion des déchets ménagers fait partie des activités essentielles en période de Coronavirus, l’industrie du recyclage risque malgré tout, de lever le pied, contrainte et forcée.
Pour comprendre comment la situation évolue et risque d’évoluer en France, Federec, la principale organisation professionnelle des entreprises du recyclage qui recense plus de 1000 entreprises, a pris le pouls de ses adhérents. Entre le 18 et 19 mars, une enquête réalisée auprès de 106 entreprises (374 établissements) révélait à l’instant T que 67 % d’entre elles avaient mis en place un mode dégradé (arrêt des achats aux particuliers par exemple) ou des horaires réduits. Par ailleurs, 16 % avaient déjà fermé ou prévoyaient une fermeture à court terme. Plus de la moitié du personnel était en télétravail et déjà, la fédération enregistrait une baisse d’activité dans 61 % des cas. Sans compter les salariés en arrêt maladie ou pour garder les enfants, affectant près de 20 % des entreprises interrogées. Ces données changent au fil des jours, en fonction des mesures prises par les autorités nationales. Concernant les filières proprement dites, certaines semblent plus affectées que d’autres. C’est le cas à l’échelle nationale et internationale des métaux (ferreux et non ferreux).
Les ferrailles au point mort
En tout début de confinement en France, Federec avait déjà recensé une baisse d’activité de ses adhérents de la branche ferreux de l’ordre de 80 %. Et pour cause. Depuis le 17 mars, les fermetures jusqu’à nouvel ordre s’enchaînent à cause du Coronavirus. Parmi les usines consommatrices de ferrailles et non ferreux qui ont stoppé leur activité, figurent Invicta Groupe, Aubert et Duval Ancizes, Riva France, LME, Peugeot (site de Sept-Fons), Ascométal Hagondage, Industeel (Chateauneuf et Le Creusot), FMGC, Celsa Bayonne, Arcelor Luxembourg, Regeal et M Lego (groupe Aurea). Le groupe Galloo Recycling à cheval entre la France et la Belgique, suit à l’unisson les consignes de confinement dans les deux pays. Et face à la baisse d’activité dans l’automobile et le bâtiment par exemple, l’entreprise s’apprête à fermer l’ensemble de ses 25 sites. A cette raison, s’ajoute l’insuffisance de protection pour les salariés (manque de masques par exemple). « Nous avons commencé par les plus petits sites depuis une semaine et devrions finir par l’arrêt de notre plus grand chantier à Gand en Belgique où le dernier chargement de ferrailles pour la Turquie a été honoré » explique Olivier François, responsable environnement chez Galloo. En amont, la matière commence à se tarir, que ce soit du côté des VHU ou des DEEE.
Les déchèteries sont à l’arrêt ainsi que les collectes de déchets qui ne sont pas issus du secteur alimentaire. Dans la branche VHU, chez les broyeurs et les démolisseurs, l’activité devrait diminuer fortement. Seuls le parc de véhicules accidentés, provenant des assureurs, pourrait être pris en charge. Chez Unifer Environnement au Havre, récupérateur et recycleur multi-matériaux, l’activité se poursuit avec un service minimum pour assurer la réception et le traitement des déchets d’emballages industriels provenant de la grande distribution. « Nous travaillons actuellement avec 30 % de nos effectifs et un seul site sur trois est fermé à ce jour » explique Samuel Lebain, dirigeant de la société normande. La baisse d’activité générale entraîne malgré tout une diminution des stocks de déchets sur chantier. Sur l’ensemble des flux traités par Unifer, seuls les métaux ont du mal aujourd’hui à trouver des exutoires.
Continuité d’activité à l’épreuve
Pour le reste, notamment les matériaux d’emballages, il n’y a pas de problème, car la demande de l’industrie alimentaire est là. Même son de cloche chez Paprec, acteur du recyclage sur l’ensemble de la chaîne de valeur. « Au 25 mars 2020, indique Sébastien Petithuguenin, DG du groupe Paprec, 65% des volumes de collecte sélective sont triés. Chez Paprec, tous les centres de tri sont opérationnels. Les collectivités qui ont demandé de cesser la collecte sélective sont marginales et on constate même un retour en arrière. Les Dreal de certaines régions nous ont rapidement informé qu’il fallait poursuivre l’activité pour proposer des matières (cartons, plastiques) à l’industrie de l’emballage pour le médicament et l’alimentaire ». Concernant l’usine FPR (France Plastique Recyclage) à Limay, qui produit des granulés en R-PET aptes au contact alimentaire, l’activité se poursuit. C’est même plutôt plus intense que d’habitude selon Paprec, car les grands minéraliers clients ont tous appelé pour s’assurer d’être livrés dans le cadre de leur plan de continuation d’activité. Ils ont même anticipé des commandes. Résultat, le site FPR tourne actuellement à 3000 t/mois de matière.
La filière de recyclage des plastiques continuera ainsi de fonctionner tant que la collecte sera assurée, selon Valorplast en charge de la gestion et du recyclage des plastiques ménagers. A ce jour, indique Catherine Klein, directrice générale de Valorplast, 44 % des centres de tri en France sont fermés, ce qui correspond à 35 % du tonnage des plastiques repris : « pour l’instant, en aval, le transport assure l’approvisionnement chez les régénérateurs, même si on observe quelques retards de chargement de balles ». Toutes les matières plastiques reprises par les usines sont traitées et le cas échéant stockées. Mais en raison de la forte demande de fabrication d’emballages en PET et Pehd, l’activité n’est pas affectée. Les équipes de Valorplast suivent au jour le jour les évolutions sur le terrain, notamment au niveau de la collecte. C’est le maillon de la chaîne le plus important qui alimente tout le reste. De l’autre côté de la frontière, les partenaires industriels de la filière française en Italie, Allemagne, Espagne et Portugal parviennent à maintenir l’activité pour l’instant.
Le traitement du calcin se poursuit

Parmi les matériaux sollicités par l’agro-alimentaire et l’industrie pharmaceutique, le verre est produit actuellement dans 160 usines en Europe. La Feve (fédération européenne des industriels du verre) met en garde contre le risque de devoir arrêter les fours produisant pour la filière emballage. Si en période d’épidémie, les verreries devaient stopper ces fours, cela pourrait endommager les installations et réduire leur durée de vie. Plusieurs vieux fours ne seraient pas en capacité de repartir. Le temps de remplacer un four prend plus d’un an et coûte jusqu’à 25 millions d’euros. En France, la situation n’est pas encore critique, même si sur le segment verre plat pour l’automobile et le bâtiment, l’activité est faible. La filière emballage quant à elle reste approvisionnée, la collecte des bornes en apport volontaire fonctionne et les 14 centres de traitement du calcin aussi. Selon Jacques Bordat, président de la Fédération des industries du verre, il est encore trop tôt pour évaluer les impacts du Coronavirus : « avec l’arrêt de la production de bouteilles pour la restauration, un report de consommation sur d’autres produits en verre de la grande distribution est possible. Nous y verrons un peu plus clair dans quelques semaines. Dans ce contexte complètement inédit, les pratiques des consommateurs, désormais confinés, pourraient encore changer, ce qui oblige la filière à s’adapter presque au jour le jour ».
Inquiétudes sur les plastiques recyclés
En Europe les impacts du confinement commencent à se faire sentir sur les marchés du recyclage. Selon ICIS, cabinet britannique de consulting dans la pétrochimie, plusieurs acteurs ont exprimé leurs inquiétudes sur les entrées limitées des volumes de plastiques collectés, des ruptures logistiques et une baisse de la demande de produits dans les secteurs autres que l’emballage. Sur le marché du R-PET par exemple, résine la plus sollicitée, des changements sont déjà perceptibles sur les habitudes d’achats et de recyclage. Outre-Rhin, les consommateurs achètent de l’eau en bouteilles mais ne les ramènent pas. Ils les stockent, indique un recycleur. En Allemagne, les bouteilles en PET sont consignées, ce qui risque de créer un impact différé sur la déconsigne et l’approvisionnement en matière recyclée. Par ailleurs, la demande en PET vierge a déjà augmenté en mars alors que les Européens achètent en masse des produits de consommation de première nécessité.

Si le confinement et la distanciation sociale perdurent cet été, souligne ICIS, les habitants pourraient donc moins sortir, freiner le retour des bouteilles PET consignées, et par conséquent, ralentir la disponibilité de matière recyclée. Une diminution de la collecte des emballages pourrait aussi impacter d’autres plastiques recyclés comme le R-PE et le R-PP. Cela signifie que des pénuries de matières pourraient apparaître au moment du pic saisonnier. Avec le risque d’un repli sur la bouteille en verre – encore que celle-ci pourrait vivre la même situation. Certains analystes pensent également que le manque possible de matières recyclées pourrait favoriser l’emploi de résines vierges meilleur marché. Dans d’autres secteurs comme l’automobile, la demande de plastiques recyclés a chuté fortement en raison des fermetures de sites en Europe. La construction semble un peu plus protégée pour l’instant, mais pourrait être affectée par un déclin économique. La demande de matières liées aux activités de plein air est en forte baisse à cause des mesures de confinement.
Une industrie stratégique en Europe
Sur le plan de la logistique, plusieurs pays européens ont fermé leurs frontières et ont restreint les mouvements de marchandises et de personnes. Pour les unités de recyclage des plastiques, c’est un challenge supplémentaire à relever. Les conséquences à plus long terme sur les décisions d’investissements sont incertaines. Les dépenses engagées sur le recyclage mécanique et chimique sont vitales si l’industrie doit remplir les objectifs législatifs. Or les matières recyclées à contact alimentaire risquent de manquer à moyen terme.
La confédération européenne des industries du recyclage, Euric, appelle la Commission européenne et les Etats (y compris le Royaume-Uni, la Norvège et la Suisse) à considérer comme activité essentielle, la gestion et le recyclage des déchets ménagers et industriels. L’économie européenne joue un rôle crucial selon Euric en tant que fournisseur de matières premières secondaires qui peuvent devenir critiques pour certaines industries engagées dans la lutte contre le Coronavirus. C’est pourquoi, la confédération a demandé le renforcement de la sécurité des salariés du secteur des déchets (collecte, transport, traitement) par la distribution d’équipements adaptés et l’aménagement des heures de travail. Euric appelle la Commission à dresser une liste des industries stratégiques qui inclut le recyclage des déchets (papiers, cartons, plastiques, métaux, textiles etc.). Le soutien de ce secteur permettrait ainsi de maintenir l’activité européenne des fonderies, des papeteries ou des sites de transformation des plastiques. Dans la plupart des pays touchés par le Coronavirus, les sites de production sont fermés, entraînant un ralentissement de l’activité des recycleurs. Les autorités pourraient accorder des dérogations pour augmenter les capacités de stockage de matières comme les ferrailles sur les chantiers. L’industrie du recyclage, créatrice d’emplois non délocalisables, devrait être éligible pour des aides d’État et intégrer la liste des entreprises soutenues en cas de difficulté économique, plaide Euric.
Confinement presque mondial
A l’échelle de la planète, le BIR (Bureau International du Recyclage) suit de près les impacts du Coronavirus sur l’économie du recyclage. Aux Etats-Unis, la situation varie d’un Etat à l’autre. La Californie a notamment fermé toutes ses industries dites non essentielles, mais l’industrie du recyclage est jugée essentielle dans la chaîne de valeur. Pour autant, l’activité tourne au ralenti. Aux dernières nouvelles, il est encore possible d’acheter et de vendre mais l’export devient limité sans aucune disponibilité de conteneurs. En Europe, l’Italie a fermé tous ses sites d’affinage et de fonderie, afin de contrôler au maximum la propagation de l’épidémie. Les entreprises non essentielles sont également fermées. Au Danemark, grand importateur de déchets, les acteurs du marché prévoient du retard dans le traitement des procédures d’importation. Alors que ce pays dispose d’une grande capacité d’incinération des déchets, il semble donner la priorité à la valorisation énergétique et faire passer le recyclage au second plan.
Après l’annonce d’un confinement complet en Arabie saoudite, des mesures de plus en plus strictes, associant des dispositifs de couvre-feu ont été mises en place. Toutefois les usines et les ports restent en activité. Aux Emirats, les sites de Sharjah sont toujours opérationnels, mais l’activité fonctionne au ralenti pour les ferrailles et les non ferreux. Les exportations sont faibles en l’absence d’acheteurs. Même les consommateurs coréens et malaisiens qui d’habitude paient à l’heure, sollicitent des reports. Les sites de recyclage sont fermés au Koweït et au Liban, bien que les ports de ce dernier restent ouverts. Pour le Moyen-Orient en général, les décisions politiques changent tous les jours, créant de vraies incertitudes sur le marché mondial. En Inde, le mot pour décrire la situation est « panique ». Bombay est totalement confiné et personne ne peut sortir dans de nombreux endroits du Gujarat. Le gouvernement a annoncé une série de mesures drastiques de fermetures y compris l’arrêt des trains. Le Pakistan reste en confinement partiel mais les sites ne fonctionnement pas au rythme normal. Pas de confinement officiel à Singapour, et les chantiers de scrap continuent techniquement de fonctionner. Mais en pratique, ce n’est pas le cas car une majorité de travailleurs chinois ne sont pas revenus depuis le nouvel an, et les ouvriers malaisiens restent chez eux après la fermeture des frontières. La logistique liée à la gestion des conteneurs maritimes est très perturbée. La Malaisie n’importe désormais que de la nourriture. Les déchets métalliques n’étant pas considérés comme essentiels, ne sont plus autorisés à voyager pour le moment.
Crédit : CM, Ordif
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