Eco-conception : l’industrie textile en quête de bon sens

Refashion lance un baromètre annuel auprès de ses adhérents

Il y a un an, la filière REP des industriels du textile a créé sa plateforme eco design pour encourager les metteurs en marché à plus d’éco-conception. Cette banque de données aide les fabricants dans leur choix de matières et de process. Pour sa part, l’éco-organisme Refashion incite par le biais de différents outils comme l’éco-modulation, à la durabilité des produits et à leur recyclage. De plus en plus visibles, ces actions n’en sont pas pour autant devenues la norme. Un nouveau baromètre annuel lancé en octobre 2021 va mesurer les avancées sur l’éco-conception, avec une publication prévue fin 2022.

Elles sont déjà plus de 1600 inscrites, issues de marques textiles, de chaussures et de l’habillement. Les entreprises de l’industrie textile, au sens large du terme, semblent accueillir positivement la nouvelle plateforme en ligne destinée à encourager et accompagner l’éco-conception. Pointée du doigt comme l’une des activités les plus polluantes, tant au niveau de sa production que dans sa gestion des déchets, la filière textile veut mettre davantage l’innovation au service l’économie circulaire. Réduire l’impact environnemental implique pour les entreprises du secteur de rendre leurs produits plus durables, réparables et recyclables. Avec Refashion, l’éco-organisme en charge de la filière REP en France, cinq axes de progrès ont été définis sur l’ensemble de la chaîne de valeur : oser l’éco-conception en se donnant des objectifs ; formuler sa stratégie d’éco-matière ; donner aux produits une vie plus longue ; rendre tous les textiles et chaussures recyclables ; responsabiliser la filière à travers l’affichage environnemental.

A l’occasion d’une rencontre avec des chefs d’entreprises et responsables de marques le 5 octobre 2021 à Paris, Refashion a souhaité mettre en lumière quelques initiatives prometteuses et bannir certains préjugés existant dans la profession. A commencer par le recours aux analyses de cycle de vie. « Comptons d’abord sur notre savoir-faire et le bon sens avant de lancer plusieurs ACV, assure Marie-Emmanuelle Demoures, directrice produits et RSE chez Balzac Paris. Cela signifie par exemple prendre conscience que des matières dites naturelles, biosourcées ou biologiques comme le coton ou le cuir végétal ne signifient pas pour autant une empreinte carbone faible. Une analyse de cycle de vie peut aider à mesurer ce bilan carbone, mais ne doit pas empêcher de se remettre constamment en question sur ses choix ».

La réparation a besoin de formations

 

Avant de poser tout diagnostic, l’éco-conception reste indissociable d’une exigence sur la qualité élevée, synonyme de longévité. Cela se traduit par plusieurs pistes possibles : l’évolutivité du vêtement avec la croissance de l’enfant ; le choix des matières pour éviter le boulochage, la dégradation des teintures, et assurer un assemblage efficace ; le déploiement de la réparabilité ; la promotion de l’usage qui permet le partage ou la location de produits, à l’image de Bocage pour les chaussures et Imajeans pour tous les vêtements en jean.

Dans ce registre, la toute jeune entreprise Tilli valorise la réparation et un métier presque oublié : la couture. A travers un réseau de 150 couturières et couturiers en France, Tilli propose des services de réparation textile pour les particuliers, moyennant un forfait selon le type de prestation réalisée. « Face un ourlet défait, un bouton manquant ou un accroc, c’est souvent un vêtement délaissé dans son armoire parce que la flemme ou l’incapacité de le réparer », souligne la fondatrice de Tilli, Beryl de Labouchère. Mais de fil en aiguille, cette retouche peut aussi rapidement prendre la forme d’une opération de up-cycling. Cela peut aller d’un changement de doublure à l’allongement d’un pantalon ou au relooking d’une veste ou la confection d’une nouvelle pièce à partir de rideaux ou chute de tissus. Tilli a associé dans son activité une cinquantaine de marques comme Fago ou Aigle qui ont créé de leur côté des ateliers de réparation. « On se rend compte avec l’expérience, que la réparation est facilitée par la qualité du produit. Cette qualité a pour nous plusieurs facettes : une couture effectuée dans le fil du tissu, une marge suffisante laissée sur les vêtements en vue de l’agrandir ». En travaillant avec des marques, Tilli souhaite influencer cette démarche de réparabilité en changeant certaines pratiques auprès du consommateur, et en particulier les jeunes générations habituées au prêt-à-jeter, mais aussi au sein des ateliers de confection. Pour cela, l’entreprise veut accompagner la formation dans le secteur de la couture et proposer aux marques, la fourniture de kits de réparation lors de l’achat d’un vêtement ou autre pièce textile.

Des matières pas si écolo

 

La nouvelle chaussure de marque Salomon est conçue pour être entièrement recyclée en fin de vie

La fabrication de produits textiles recyclables fait partie des démarches d’éco-conception. Logiquement, le recours à des mono-matières facilite la tâche. Encore faut-il que cette matière soit réellement recyclée dans une filière techniquement et économiquement viable et dans l’idéal, pas trop éloigné du gisement. C’est ce que propose la marque Salomon avec ses nouveaux sneakers urbains, Index.01 : « Nous voulions à la fois réduire le nombre de matières, et permettre une collecte en fin de vie pour un recyclage en boucle fermée, assure Olivier Mouzin, responsable du programme économie circulaire chez Salomon. Pour ce faire, nous avons dû réfléchir sur le choix d’une matière recyclable en l’état, et reconcevoir la chaussure pour faciliter la séparation et le démantèlement ». Lancée au printemps 2021, cette chaussure est composée majoritairement de polyester, issu de bouteilles PET recyclées, et d’une semelle en mousse TPU recyclables par exemple dans des chaussures de ski. A condition bien sûr que le consommateur joue le jeu en ramenant ses Index.01 usagées en boutique. Pour le savoir, Salomon devra attendre sans doute encore un ou deux ans, afin de récupérer sa matière. Si aujourd’hui, cette action reste peu rentable par rapport à la fabrication de ses autres modèles, le produit a un bilan carbone plutôt favorable bien que fabriquée en Asie (9,4 kg CO2 contre 12 kg pour une chaussure de même gamme standard). Sa fabrication en France réduirait encore un peu plus ses émissions, assure-t-on chez Salomon, même si ce n’est pas encore à l’ordre du jour.

Sur le choix des matériaux proprement dit, le débat reste entier selon Quentin Hirsinger, président de Materi’O, base de données sur plus de 9000 matériaux et technologies, associant un service de veille sur les innovations matières. Si la tendance porte de plus en plus sur des matières plus naturelles, biologiques ou végétales, pas sûr qu’en terme bilan carbone, le résultat soit meilleur qu’un polymère d’origine fossile issue du recyclage et recyclable lui aussi. « On ne peut dire que telle ou telle matière soit plus vertueuse qu’une autre. Il n’y a donc pas de bon ou de mauvais matériau au départ. Il faut juste l’utiliser en connaissance de cause et avec intelligence, en observant ses impacts sur toute la chaîne de valeur » assure Quentin Hirsinger. Ce qui conduit aujourd’hui à des aberrations, n’a pas été mûrement réfléchi ou obéit à une forme de plastic-bashing contre-productif. L’exemple du cuir végétal reflète cette mode écologique mais n’est rien d’autre qu’un composé à base de peau de banane ou de pomme, enduit d’un revêtement en PU, et pour le coup non recyclable.

Afficher pour mesurer et communiquer

 

Si l’industriel fait des efforts pour alléger son produit, réduire son empreinte carbone, fabriquer local et intégrer plus de matière recyclées, il en a fait aussi un argument marketing de poids. L’affichage environnemental est un outil efficace qui sert d’abord à mesurer nos avancées et à communiquer auprès de nos fournisseurs et de nos futurs clients, indique Gauthier Bedeck, responsable innovation pour le groupe Eram. De plus en plus utilisé pour livrer des informations environnementales, l’affichage a fait l’objet d’une expérimentation en France, initialement prévue jusqu’en août 2021, dans le cadre des nouvelles législations sur l’économie circulaire et le climat. En raison de la crise sanitaire, les essais ont été poursuivis jusqu’en juin 2022 dans la filière textile. Alors qu’en amont, la filière REP met tout en place pour favoriser l’éco design avec sa plateforme de conseil et de veille, elle souhaite également suivre de près les évolutions de ses adhérents. Un baromètre de l’éco-conception vient d’être lancé pour mesurer tout au long de l’année les avancées des industriels dans ce domaine. Une publication est attendue dans un an. Ce baromètre, premier du genre dans le secteur, va nous servir à identifier les besoins spécifiques pour mieux conseiller et accompagner les acteurs du textile, indique Adèle Routhiau, cheffe de projet éco-conception chez Refashion. Tous les professionnels de la filière sont invités à mettre la main à la pâte pour délivrer leurs données et leurs pratiques. « Nous comptons sur ces indicateurs pour nous aider à faire des choix plus rapides et efficaces face aux différentes crises que nous traversons (transport, matières premières, dérèglement climatique) », assure Didier Souflet, président de Refashion, et directeur industriel chez IDkids.

Upster, une chaussure éco-conçue made in Brest

Des chaussures en cuir éco-conçues, durables, réparables et valorisables, telle est l’ambition de la marque bretonne Upster qui a démarré son activité en 2021 avec trois modèles : deux derby avec trois et quatre oeillets et des sneakers blanches avec inserts de Spi. Tous les modèles sont conçus à Brest (29) et fabriqués en Espagne à partir de cuir français de haute qualité, provenant de la Tannerie du Puy en Haute-Loire. Misant sur la qualité et le confort de ses produits pour les faire durer, Pierre Durrmann, fondateur de la marque, podo-orthésiste depuis 15 ans, souhaite accompagner aussi ses clients dans une démarche vertueuse, grâce à des forfaits réparation, et en fournissant des guides d’entretien. La marque va plus loin dans la gestion en fin de vie des produits, puisqu’elle propose à ses clients de lui expédier les paires de chaussures dont ils souhaitent se débarrasser, quelle qu’en soit la marque ou leur état. Ces envois seront récompensés par des bons d’achat à valoir sur les produits Upster. Une fois réceptionnées, les chaussures qui peuvent encore servir seront réparées, puis remises à des associations qui en feront bénéficier des personnes dans le besoin. Les chaussures non réutilisables seront elles données à l’association ABI 29, association d’insertion, qui se chargera de trier et séparer les différents matériaux (cuir, caoutchouc, micro-fibres, métaux…) en vue de les recycler en matériaux isolants.

En plus :

Refashion devra renouveler son agrément en 2023. En 2020, la filière REP a collecté 204 291 tonnes de TLC sur un gisement de 517 200 tonnes mis sur le marché.

Crédit : Benjamin Deroche (Upster)

A lire aussi :

Weturn aide la filière textile à recycler ses invendus

« L’Echo circulaire a cessé sa parution mais l’actualité de l’économie circulaire continue d’être suivie par "Déchets Infos". »

Partagez cet article