L’interdiction de détruire les invendus non alimentaires entrera en vigueur en France au 1er janvier 2022. Inscrite dans la loi AGEC, cette mesure concerne en particulier l’industrie du textile. Prêt-à-porter, linge de table ou tissus d’ameublement, chutes de production et rouleaux de tissus sont concernés. Pour aider cette filière à déployer des solutions viables de recyclage, la toute jeune société française Weturn tisse des liens entre tous les acteurs de la chaîne. L’idée étant de favoriser à partir de gisements premium, le recyclage de produits textiles en bobines de fil de qualité.

Chaque année en Europe, quatre millions de tonnes de vêtements sont jetées. Seuls 20 % sont valorisés et sur ce gisement, moins de 3% des déchets textiles sont recyclés. Le reste part en incinération ou en enfouissement. C’est principalement le cas des invendus textiles provenant de grandes marques, ou de l’industrie du luxe. Ces produits souvent identifiables à leur logo ne peuvent suivre le chemin du réemploi. Le don à des associations ne représente qu’une infime proportion sous réserve que les textiles concernés soit dégriffés. Stopper la destruction des textiles invendus, comme l’exige la loi AGEC dès la fin de l’année, implique de trouver des solutions pérennes de valorisation. Le recyclage de textiles en nouvelles bobines de fil demande toutefois une organisation pointue en amont chez le détenteur de produits invendus, en termes de tri, de référencement par couleur et matière. Ensuite, il faut contacter un conditionneur, un transporteur et enfin en bout de chaîne, un filateur qui accepte de reprendre cette matière pour refabriquer un fil recyclé. Pour mettre en œuvre cette logistique, qui n’est pas le cœur de métier des confectionneurs ou des grandes maisons de couture, la toute jeune société parisienne Weturn a choisi d’y contribuer.
Invendus textiles haut de gamme

Créée en septembre 2020, cette start-up composée de six personnes (ingénieurs et commerciaux) se positionne sur ce nouveau créneau où tout reste à faire. Selon sa fondatrice Sophie Pignères, il s’agit du premier service en Europe qui accompagne les marques, maisons et fabricants dans le recyclage de leurs invendus textiles. « Nous nous intéressons essentiellement aux textiles de qualité de marque premium, ou issus de l’industrie du luxe, à l’opposé de la fast-fashion. Dans ce secteur, nous visons trois types de gisements : le prêt-à-porter associant également le linge de maison et les tissus d’ameublement ; les rouleaux de tissus siglés et les chutes de confection provenant des ateliers de couture ». Jusqu’à présent, une fois passés les collections et la saison, ces textiles finissaient en DIB et souvent incinérés. L’entreprise Weturn souhaite faire évoluer ces pratiques en conformité avec la législation, en créant une nouvelle filière de recyclage pour les invendus textiles. Weturn n’a pas perdu son temps. A peine fondée, la société accompagne plusieurs projets de recyclage de chutes de production d’un tricoteur breton, de tissus logotés d’une Maison de luxe française, et de produits finis d’un grand groupe de l’habillement franco-américain.
Cette transformation de textiles en bobines de fils recyclés n’est pas nouvelle en soi. Elle se pratique déjà avec des vêtements post-consommation. Mais actuellement, ce fil issu du recyclage reste grossier car la composition du textile usagé n’est pas d’assez bonne qualité, mal trié ou abîmé. Sur la base d’un cahier des charges exigeant au niveau des matières et des couleurs, Weturn veut ainsi prouver qu’on peut obtenir une meilleure qualité de fil recyclé, tout en étant économiquement viable, transparent et « made in Europe ». Cette démarche passe par une première étape de traçabilité, et par un référencement minutieux des produits textiles invendus, insiste Sophie Pignères. « Nous proposons à nos partenaires détenteurs d’invendus de réaliser un inventaire de leurs stocks, classés par matière et par couleurs. Pour garantir la qualité du fil recyclé, nous limitons notre périmètre à des compositions homogènes, comme la laine, le coton et le cachemire. Des mélanges inférieurs à 10 % sont tolérés par certains filateurs. En revanche, nous écartons tous les textiles synthétiques, qu’on ne peut pas recycler mécaniquement ».
Vers un recyclage « made in France »

Weturn a élaboré une méthodologie de tri et de référencement pour faciliter la tâche des fabricants et des distributeurs. « A court terme, nos outils digitaux permettront à nos clients de suivre les avancées de leurs projets de recyclage en temps réel, de la collecte de leurs produits à la distribution des bobines de fils sortantes » insiste Sophie Pignères. Dans un espace dédié, les clients pourront par ailleurs, observer les résultats économiques de leurs opérations de valorisation, ainsi que les mesures d’impact associées à chacun de leur projet. Aujourd’hui, Weturn recueille les informations et les traite sur une base de données en cours de développement. De cette manière, l’entreprise peut d’ores et déjà identifier des lots à conditionner, les quantifier et mettre en place un dispositif de collecte à partir de 500 kg de matière.

« Nous travaillons avec des partenaires spécialistes de la collecte et du conditionnement de déchets comme le francilien Nordechets, qui fait partie du même groupe que Cedre. Nous avons aussi fait appel au transporteur français Jacky Perrenot pour garantir un maillage et une logistique optimale. Enfin en bout de chaîne, nous avons choisi de collaborer avec des partenaires filateurs, Manteco en Italie pour la laine et EcoLife en Espagne pour le coton ». Les vêtements dégriffés, lorsque cela est nécessaire, sont transformés dans ces deux pays, mais l’objectif de Weturn est de recycler dans l’hexagone. Les Filatures du Parc, fermés depuis un an, en raison d’un incendie qui a ravagé une partie de l’outil de fabrication, devraient relancer l’activité au printemps 2021. D’ores et déjà en relation avec l’équipe de production, Weturn espère bien rediriger rapidement une grande partie du gisement vers le filateur français, dans le cadre d’un projet pilote.
Création à terme d’un label Weturn
Ces matières neuves de très grande qualité pourront d’ici à deux ans, intégrer de nouveaux produits textiles avec deux configurations possibles. « Nous proposons des applications en boucle ouverte et boucle fermée. Dans le premier cas, le fabricant se débarrasse de ses invendus et nous nous chargeons ensuite de trouver un nouvel acheteur pour les bobines de fil recyclé. Dans l’autre cas, le fabricant nous livre ses invendus dans l’optique de récupérer un fil pour sa propre confection ». Weturn se rémunère sur la prestation de collecte et de transport des invendus, puis au moment de la vente de la bobine de fil recyclé. Le détenteur d’invendus touche une partie de la vente de fil recyclé dans le cas d’une boucle ouverte, ou réalise des gains en matière première s’il s’agit d’une boucle fermée. « Dans tous les cas, chacun y trouve son compte », souligne Sophie Pignères. Actuellement, Weturn cherche ses marques et tisse des liens.

D’ici un à deux ans, l’entreprise compte déployer son activité dans le monde du textile en distribuant les bobines de fil recyclé sous son propre label. Gage de traçabilité et de transparence d’information sur les procédés, les acteurs et intervenants, les méthodes, les résultats et les impacts. « Les acheteurs des fils recyclés Weturn seront des fabricants, tisseurs et tricoteurs, eux-mêmes sollicités par les différents acteurs de l’industrie pour plus de matières recyclées de qualité et totalement traçables » se réjouit Sophie Pignères. Par ailleurs, tous les ans, Weturn s’engage à publier un rapport d’activité sur les projets réalisés, les volumes traités et redistribués, et l’impact écologique de la filière. Créée il y a à peine un an, cette jeune entreprise ne souhaite pas s’arrêter là. L’expérience acquise au fil des prochains mois dans le textile lui permettra de décliner conseils et prestations pour d’autres matériaux, comme le cuir ou la soie. Ces industries commencent à sortir du bois, sensibles à des pratiques plus circulaires et à une gestion plus responsable de leurs déchets et de leurs futurs invendus. Sans nul doute, Weturn ne manquera pas de proposer son aide pour franchir le cap.
Crédit : Belda Llorens
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