Comment lutter contre le gaspillage de textile et la destruction d’invendus ? Outre le don et le recyclage, des initiatives locales autour du réemploi, de la réparation et de la mutualisation émergent depuis deux ans en France. Elles permettent de valoriser des textiles en tissant plus de lien entre collectivités, citoyens, créateurs et entreprises. A Sceaux et à Lyon, des ateliers d’upcycling créent de nouveaux réseaux. C’est le cas également à Nancy, où une société coopérative transforme des vêtements de travail usagés. Leur point commun : œuvrer pour des solutions et un savoir-faire relocalisés et éco-responsables.

Tout a démarré en 2020 avec la création de l’association Fibricoop dans l’agglomération de Nancy. Sa fondatrice Chloé Lelarge a identifié des gisements de vêtements et textiles usagés provenant des blanchisseries industrielles. Après plusieurs réparations et lavages, les vêtements de travail sont généralement envoyés en déchèterie pour un tri et un recyclage, ou incinérés. Face à cette situation, la présidente de Fibricoop a décidé de collecter ces textiles auprès de blanchisseries Elis de Meurthe-et-Moselle et a monté une activité locale autour du réemploi et de l’upcycling. Seuls les vêtements de travail colorés sont repris tandis que le blanc est recyclé dans une filière de chiffons d’essuyage. Le flux coloré est donc envoyé chez APF France Handicap à Ludres (54), association qui emploie des personnes en situation de handicap ou en insertion professionnelle. Depuis le début de la pandémie, il dispose d’ateliers de couture où les textiles sont alors découpés et transformés en sacs de course, et bientôt en tabliers, sacs à langer et sacs à bière. Cela devrait représenter à termes quelques tonnes par an de matière ainsi valorisée. L’idée est de commercialiser des objets du quotidien durables et fabriqués localement. « Nous cherchons des partenariats avec des entreprises du territoire pour vendre nos produits. Des distributeurs et des commerçants locaux sont déjà intéressés. A terme, nous souhaitons élargir notre collecte dans le Grand Est, augmenter la production et créer plus d’emplois » souligne Fabien Potiez, chef de projet, salarié de Fibricoop. Depuis fin décembre 2021, l’association est devenue société coopérative d’intérêt collectif (SCIC). Cette gouvernance partagée entre parties prenantes permet à la filière de co- construire une chaîne de valorisation et qui inclut les citoyens, les entreprises partenaires, les collectivités et les salariés dans les prises de décision et le capital.
Dans sa démarche, Fibricoop a été soutenue par un réseau local d’acteurs de l’ESS et des subventions de la Région Grand Est, la Métropole du Grand Nancy et de France Active Lorraine. « Pour l’instant, les élus locaux encouragent notre action et suivent de près son évolution. Mais le basculement vers de l’achat public reste encore peu visible. Autre frein, celui du prix. Nous nous concentrons sur des produits à plus forte valeur ajoutée, utiles et résistants pour rentrer dans nos coûts de collecte et de transformation » insiste Fabien Potiez. Fibricoop cherche désormais à mettre en lumière sa démarche et ses produits. Dans le Grand Est, la tradition textile devrait lui faciliter les choses. Des discussions ont démarré avec France Terre Textile, implanté notamment dans les Vosges, pour étudier la mise en route d’un projet de labellisation.
Retisser du lien social et local
A côté du marché de la seconde main ou du recyclage industriel des fibres, la filière textile permet ainsi d’innover en misant sur une valorisation locale, non polluante et la création d’emplois de proximité à forte dimension sociale. Certaines collectivités ont compris l’enjeu autour de ce gisement pour tisser des liens sociaux et redynamiser des cœurs de ville. Inaugurée en novembre 2021, et soutenue par la Métropole du Grand Paris et la région Ile-de-France, la Manufacture Fablab Fibres & Textile de Sceaux est un lieu d’échanges et de promotion de l’ESS autour du textile. Dans cette bâtisse rénovée de la Belle Epoque, appartenant à la ville, machines à coudre, à broder, à floquer, mannequins de couture, accessoires de mercerie et chutes de tissus donnés par des commerçants ont emménagé au premier étage. L’ambition ici est d’optimiser l’usage du textile par du réemploi, de la réparation, de la transformation et sensibiliser grand public, entreprises, étudiants à l’achat responsable. A l’origine de ce projet, la mairie de Sceaux et le Comité Consultatif des Transitions (CCT) ont eu l’idée de créer un tiers-lieu en centre-ville, pour tisser des liens multi-acteurs et créer des synergies autour du textile et de son impact sur l’environnement. Aux manettes de ce chantier, Florence Presson, maire adjointe en charge des transitions et de l’économie circulaire, souhaitait renforcer la présence de structures de l’ESS dans la ville avec le textile comme fil conducteur : « aujourd’hui, le consommateur et en particulier la jeune génération perçoit le vêtement comme un objet que l’on peut facilement échanger, acheter et revendre. Cette pratique me semblait une très bonne porte d’entrée pour faire passer d’autres messages sur l’économie circulaire. Car le tissu ne se limite pas au vêtement ; il est finalement très transversal et s’intègre dans différents domaines : décoration, bâtiment, objets usuels, etc. ».
La réparation va faire bouger les lignes
Unique en son genre à l’échelle nationale, cette initiative suscite de l’attention de la part de la filière REP TLC Refashion. « Toutes les actions promouvant le réemploi sont à encourager. Nous nous faisons le relais auprès des citoyens, dès que nous en avons connaissance, et parfois aussi auprès des metteurs en marché qui sont à la recherche de solutions pour les invendus par exemple » souligne Sandrine Baldini, directrice marketing et communication chez Refashion. Et d’insister sur le fait qu’à court terme, le volet « réparation » impulsé par la loi AGEC, tout comme la dimension ESS vont certainement faire bouger les lignes. « Depuis l’année dernière, nous proposons à l’ensemble des acteurs impliqués dans la seconde vie des textiles et des chaussures, de rejoindre la campagne nationale que nous pilotons », indique Sandrine Baldini. Pour l’instant les chutes de production ne sont pas dans le périmètre de l’éco-organisme, mais c’est un sujet potentiel, dans le cadre du prochain agrément et des évolutions des périmètres : « nous allons mettre en place des expérimentations au second semestre 2022 pour tester des pistes avec les collectivités et d’autres acteurs comme les ressourceries ».
Après trois réunions de travail rassemblant une cinquantaine d’habitants, le projet de la Manufacture a été lancé en 2021 et aujourd’hui, le fablab accueille tous les publics. Des ateliers sur le zéro déchet et sur la confection d’objets en tissu sont proposés et des espaces bureaux peuvent être privatisés. Le lieu est accessible gratuitement les week-ends, et en semaine, est mis à disposition moyennant un coût, sous forme de trois contributions possibles : en argent (selon tarif) ; en temps – la personne occupe un bureau ou utilise une machine pendant 1/2 journée ; elle contribuera, en présence, à l’ouverture du lieu pendant une 1/2 journée ; en expérience – la contribution sera sous la forme d’un atelier gratuitement offert à des citoyens. « Nous souhaitons également attirer les étudiants et les écoles de design textile, pour la réalisation de projets ou tout simplement aider de jeunes créateurs à se lancer dans la vie active. Ils peuvent ici réaliser leurs prototypes et utiliser les machines sans investir à la base » explique Florence Presson. De la même manière, la maire adjointe espère des synergies avec les entreprises locales, et notamment les commerçants de la ville. Prochaine étape, accueillir les clubs sportifs de la ville pour floquer leurs T-shirts. Pour Florence Presson, la ville de Sceaux doit être moteur et facilitateur de projets d’entreprises : « nous espérons à court terme contribuer à la fabrication d’objets estampillés Made in Sceaux, et créer une véritable communauté autour du textile ».
Des pistes industrielles durables
A Lyon, berceau historique français du secteur textile, la Maison Ma Bille est née en août 2020. A l’origine de ce projet, Camille Marion-Vigne et Nina Jouan souhaitaient créer un tiers-lieu tourné vers l’écologie, la responsabilité et le réemploi dans le textile. Cette structure s’engage auprès des professionnels dans des démarches de formation, d’accompagnement, de conseil, de mise en relations, de confection, et de recyclage. L’entreprise participe également à la sensibilisation des consommateurs et les aide à développer un vestiaire porteur de sens, grâce à des ateliers participatifs, à l’accès à des ressources professionnelles, et par la production d’objets textiles upcyclés. La Maison Ma Bille abrite à ce jour cinq activités : l’atelier pour la production et un bureau d’étude textile ; un fablab constitué par des espaces collaboratifs et boutiques partagées éphémères ; du conseil pour accompagner les entreprises et des projets issus de tous secteurs ; une académie pour former et sensibiliser ; une pimperie pour promouvoir la seconde main et l’upcycling.

Dès le départ, en pleine pandémie et crise économique, la Maison Ma Bille a dû répondre aux demandes du marché textile en lien avec la relocalisation, l’entrepreneuriat, la réinsertion professionnelle et l’environnement. Depuis l’été 2021, l’entreprise s’est agrandie en investissant un deuxième espace à Lyon afin d’organiser des ateliers de production et de formation. « Nous sommes confrontés à une forte demande des entreprises à cause de la pandémie mais aussi avec le renforcement de la loi sur l’économie circulaire sur l’interdiction de détruire les invendus, insiste Camille Marion-Vigne. A ce titre, nous travaillons notre réseau pour devenir un lien efficace entre le créateur en quête de sourcing et les détenteurs de matières à valoriser ». L’upcycling est une solution ponctuelle mais insuffisante si elle reste artisanale. Pour les fondatrices de la Maison Ma Bille, l’enjeu porte sur des solutions industrielles durables qu’il faut inventer dès maintenant. Et pour cela, l’entreprise veut jouer un rôle actif dans la mise en réseau des acteurs de la filière. Pour trouver de nouvelles pistes, il faut également former à des compétences délaissées depuis longtemps sur le territoire. La Maison Ma Bille souhaite ainsi participer à la réinsertion de publics éloignés de l’emploi, en recrutant et en formant des personnes aux métiers de la confection textile, ou en créant des synergies avec les structures de l’IAE (échanges de matières, recyclage de chutes, etc.). Prochaine étape : basculer en entreprise d’insertion et aider les entreprises à trouver des exutoires pérennes et circulaires pour leurs matières textiles usagées ou invendues.
feat.coop : coopération, proximité et mode durable
Construire une chaîne de valeur locale autour d’une filière textile responsable, c’est l’ambition de la SCIC feat.coop lancée en 2020 à Lyon avec le soutien de WeDressFair (site de mode éthique possédant une boutique à Lyon), d’Alter’Incub (incubateur d’innovation sociale de la région AuRA) et la Fondation pour l’Université de Lyon. Cette structure regroupe un collectif de marques éco-responsables, des entreprises de l’économie sociale et solidaire et des acteurs historiques de la filière textile rhônalpine et auvergnate. Avec déjà une vingtaine de marques sur sa plateforme de sourcing, feat.coop accompagne pendant six mois des projets de marque, et permet l’accès à de nombreux outils (base de données qualifiée des textiles et savoir-faire locaux, tissuthèque physique et numérique…) et des compétences mutualisées (développement produit, création d’image, développement web…).
Aller plus loin :
Les tiers-lieux et réseaux multi-acteurs se multiplient en France pour donner une seconde vie au textile. En voici quelques-uns : Atelier Re-Née (Thonon-les-Bains) ; Tissons la solidarité (Paris) ; Ateliers Fashion Green Hub (Hauts-de-France et Paris) ; Renaissance (Laval) ; We turn (recyclage des invendus) ; Cluster Recycl’Occ (Occitanie)
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