Le réemploi de matériaux se structure à Lyon

Besoins croissants de stockage

La métropole lyonnaise génère 850 000 t/an de déchets du BTP. Depuis environ six ans, cette agglomération ainsi que la région AuRA accueillent des initiatives favorisant le réemploi de matériaux dans le bâtiment. Aujourd’hui, cinq structures professionnelles locales (Minéka, Made In Past, Re.source, Neo-Eco et Bobi-réemploi) ont choisi de travailler en réseau pour répondre plus vite et plus largement à la demande. Une difficulté subsiste : l’insuffisance des espaces de stockage.

Elles ont toutes été créés il y a moins de six ans pour redonner une seconde vie à des matériaux de déconstruction. Ces structures ancrées sur le territoire de la Métropole lyonnaise s’appellent Minéka, pionnière dans la récupération et le stockage de matériaux issus de la déconstruction depuis 2016, Neo-Eco implantée à Lyon en 2017, Re.source, Bobi-réemploi ou Made in Past depuis 2018. Expertes en architecture ou spécialisées dans le diagnostic ressources, la dépose, le stockage, l’identification et la revente de matériaux issus du réemploi, elles exercent leur activité sur plusieurs chantiers de construction publics et privés, engagés dans une démarche d’économie circulaire.

Depuis 2019, les créateurs de ces entreprises n’hésitent pas à collaborer sur des opérations d’accompagnement (diagnostic, conseil, dépose, stockage et réemploi de matériaux). Chaque acteur travaille de manière complémentaire pour répondre à des marchés sur la ville de Lyon mais aussi plus largement en région AuRA, voire sur quelques départements limitrophes de Bourgogne Franche-Comté. Les prestations en commun sont menées en fonction de la taille et des besoins des chantiers. Ce collectif BTP circulaire n’a pas aujourd’hui d’entité ou de statut juridique défini. Il permet simplement aux intéressés de répondre ensemble, parfois entre deux ou trois acteurs, pour augmenter leurs chances de remporter des marchés et d’être performants sur l’ensemble du chantier. Ils répondent souvent à des appels à projets pour de l’assistance à maîtrise d’ouvrage et du démontage.

Pour concevoir durablement les bâtiments de demain, cela nécessite de penser la déconstruction et la construction en amont, d’organiser les chantiers pour l’accueil des matériaux à déposer et des chutes de pose, de passer de la démolition à la déconstruction sélective et de garantir la qualité des matériaux à réemployer. C’est dans ce contexte que les cinq structures sont sollicitées sur le sourcing de matériaux, la faisabilité économique et environnementale, la sensibilisation des entreprises de travaux au réemploi et la démarche cradle-to-cradle. Elles interviennent aussi en déconstruction par des diagnostics Produits Equipements Matériaux Déchets (PEMD) et ressources, de la recherche de repreneurs et du démontage par type de matériaux.

Made In Past, expert en dépose

 

L’étape de la dépose et du démontage est notamment une spécialité de l’entreprise Made In Past. Fondée en 2018 par Maxime Cornut, ébéniste de métier, Made In Past effectue des diagnostics matériaux sur les chantiers de déconstruction, mais surtout de la dépose sélective de second œuvre et du reconditionnement de matériaux pour de la revente à des professionnels. Son champ d’action s’étend du sol au plafond : dalle de moquette, plancher technique, éléments de cloisons (bois, verre, etc), équipements électriques, huisseries, dalle de faux plafonds, chemin de câble, sanitaires, etc. Cette étape de dépose sélective garantit la viabilité des matériaux à réemployer, la maîtrise des coûts, réduit le tonnage du déchet du chantier et son impact environnemental, crée une circularité dans le cycle de vie des matériaux. Pour son fondateur, l’activité manque encore de visibilité : « la seule manière d’imposer notre démarche est de montrer que nous sommes économiquement viables et pas seulement renvoyer une image militante ». Depuis son lancement, l’entreprise cumule une cinquantaine de clients, et pas des moindres.

Parmi ses chantiers phares, ceux réalisés dans le cadre d’un partenariat avec la chaîne de cinémas UGC en France. Sollicitée en 2021 sur un UGC Cinéma de Lyon pour un changement de décoration avec récupération d’écrans, fauteuils etc, l’entreprise a enchaîné ses prestations avec le groupe en région parisienne, puis à Strasbourg cet été. Ainsi, un ensemble de matériels frigorifiques a pu être intégré dans une démarche de réemploi par le biais d’un curage écologique au sein des Cinémas UGC Ciné Cité Bercy (Paris) et Cinéma UGC Rosny 2 (Seine-Saint-Denis). Made In Past a assuré les déposes, l’évacuation, le transport ainsi que la logistique de stockage en vue du réemploi. Au total, ce sont 2,7 tonnes de matériel frigorifique (banque froide, système réfrigérant, …) ainsi valorisés. A travers son projet Racines, le groupe immobilier Carré d’Or à Lyon réhabilite son ancien siège social en espaces de bureaux. Livré en 2024, le chantier va offrir 9 000 m² de bureaux et un rooftop de 1 200 m². A chaque étape du chantier, Made In Past a pu sélectionner des éléments à préserver tel que du chemin de câble, des dalles de moquette et des panneaux en métal de la façade, des cloisons vitrées, des éléments sanitaires ou des faux plafonds. Au total sur cette opération d’envergure, ce sont 14 tonnes de matériaux collectés. Sur le plan financier, cela a permis de réduire le budget de curage de 24 %. Preuve que cette déconstruction sélective n’est pas plus coûteuse qu’une démolition classique, assure Maxime Cornut.

Une fois déposé, le matériel est acheminé jusqu’à l’entrepôt de Made In Past, à Loire-sur-Rhône (69) pour trier, compter, conditionner en lots et ranger les matériaux en vue d’être commercialisés ou stockés temporairement pour servir de ressourcerie de matériaux à certains de ses clients. Le site de 1600 m², dont 600 m² de bâtiment, permet d’accueillir les matériaux et de les reconditionner après nettoyage (dalles moquettes par exemple) et tri. L’entreprise a également fait l’acquisition de machine à bois pour retailler au format standard, parquet, solives, poutres.

Enjeux de stockage

 

Pour les acteurs du collectif, l’enjeu principal dans leur activité concerne la disponibilité d’espaces de stockage. Les capacités seront amenées à augmenter pour faire transiter les quantités de matériaux nécessaires aux chantiers lyonnais actuels. Made In Past a cette chance de disposer d’un site pour accueillir les matériaux déposés. Ils y restent environ six mois, à la disposition d’autres professionnels du bâtiment. S’ils ne trouvent pas preneurs, ils sont donnés ou recyclés. Le stockage temporaire est également utile pour des clients qui souhaitent reprendre certains de leurs matériaux déposés pour les réintégrer sur leur nouveau chantier, explique Maxime Cornut. Le transit des matériaux ne peut pas se faire en flux tendu. En effet, le démontage d’un chantier ne correspond pas forcément à la construction d’un autre et il n’est pas systématique que les matériaux puissent rester sur place. Actuellement, les structures nécessitant du stockage pour traiter les matières se retrouvent à court d’espace à Lyon. De son côté, Minéka peut favoriser ce regroupement de matériaux, mais est uniquement réservé aux particuliers. Les lieux de stockage sont devenus des atouts indispensables pour mettre en place une filière de réemploi de matériaux dans le bâtiment. Bien situés, ils aident à massifier les volumes et à répondre aux demandes des plus grosses structures. C’est également un moyen tampon dans la gestion du temps du projet afin de mieux coordonner les étapes de dépose vers celles de repose d’un chantier à un autre, comme c’est le cas chez Made In Past.

Un syndicat pour peser dans la REP

 

S’engager à plusieurs sur des chantiers pour promouvoir le réemploi des matériaux apporte une plus grande visibilité aux pratiques circulaires dans le bâtiment, mais cela reste insuffisant. Alors que la REP PMCB se profile, les entreprises impliquées dans le réemploi et une utilisation plus vertueuse des ressources ne se sentent pas assez représentées auprès des instances du BTP, de l’industrie de la gestion des déchets, du grand public et du législateur. C’est pourquoi, un groupe de professionnels réunissant Cycle-Up, REMIX, SKOV avocats et Raedificare ont lancé en mai 2022 à Paris, le premier syndicat des professionnels des acteurs du réemploi dans la construction (SPREC). Leur objectif : défendre leurs intérêts professionnels communs via une action collective. Au-delà, c’est le modèle du réemploi dans la construction qui sera valorisé.

Le syndicat mènera ses travaux autour de trois principales thématiques : la promotion d’une filière de réemploi à travers des échanges, des groupes de travail, la création d’annuaire, une veille réglementaire et technique ; la représentation des acteurs professionnels vis-vis des instances publiques et des autres organisations professionnelles (Seddre, Federec, Capeb etc.) ; le soutien au développement de nouvelles pratiques et de standards de qualité (normalisation CSTB/AQC/Afnor, indicateurs et outils communs, certification des formations). Le SPREC s’adresse aux déconstructeurs, valoristes, bureaux d’études, architectes. Les adhésions devraient être lancées d’ici à fin septembre. Parmi les sujets sur le feux de cette rentrée, figurent la consultation pour le diagnostic PEMD et la feuille de route bas carbone pour le bâtiment, dans le cadre de la loi climat et résilience. Chez Re.source, réseau d’architectes implanté en région AuRA et investi dans les projets circulaires, la création du syndicat est perçue comme un soutien salutaire aux futures actions de réemploi. Même avis pour Maxime Cornut qui s’apprête à adhérer : « cela va nous donner plus de force et peser dans la balance, alors que la construction de la REP PMCB s’est faite sans nous jusqu’à présent ».

La région AuRA se mobilise

Depuis 2020, dans le cadre de son action collective Réemploi, le réseau Ville & Aménagement Durable mène l’enquête pour recenser les démarches de réemploi de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Cette initiative vise à renforcer la prise en compte du réemploi dans les projets de construction et d’aménagement. Elle s’articule autour de plusieurs axes : capitalisation et analyse de projets régionaux, mise en visibilité des dynamiques et des acteurs, soutien aux initiatives territoriales, développement d’outils, de méthodes et d’une offre de formation, etc. Une première enquête a été diffusée entre septembre 2020 et novembre 2021 à l’ensemble des professionnels de la région, pour recenser les opérations de réemploi de la région, abouties ou non. Celle-ci va permettre d’alimenter le « VADomètre du Réemploi », publication annuelle diffusée à toute la profession. Parue en mars 2022, la première édition inclut une base de données sur 36 opérations de la région et des acteurs impliqués, des fiches de retours d’expériences sur de la déconstruction sélective et de l’intégration de matériaux de réemploi, ainsi qu’une analyse croisée (indicateurs clés, matériaux réemployés, points bloquants, bonnes pratiques, etc). Par ailleurs, VAD organise le 22 septembre 2022, un atelier sur le site de stockage de Made In Past en partenariat avec Cycle-Up. Objectif : sensibiliser les professionnels au réemploi, en se basant sur des REX, des témoignages et des mises en situation. La thématique du jour portera sur les besoins en espaces de stockage indispensables entre la première et la seconde vie des matériaux.

Enquête VADomètre du réemploi

Crédit : Made In Past, CM

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