Malgré l’essor du réemploi, le monde de l’ESS s’inquiète

Ecrémage et disparité des soutiens financiers

Solution pour prolonger la durée de vie des produits, le réemploi intègre désormais tous les secteurs. De quoi apporter un nouveau souffle aux activités de la réparation et du reconditionnement. Pourtant, les acteurs historiques du réemploi issus de l’ESS s’interrogent sur leur avenir. Parmi les sujets d’inquiétude : concurrences déloyales, réduction des soutiens financiers, perte des valeurs sociales.

Selon le panorama de l’organisation ESS France, parue en mai 2022, intitulé « Ce que l’économie sociale et solidaire apporte à la société », le territoire recense 1742 structures de l’ESS qui redonnent une seconde vie aux objets. Autrement dit, 63 % des ETP liés au réemploi ou à la réutilisation des biens ménagers sont concentrés dans l’ESS. Il y a un an, ESS France et sept CRESS (Auvergne-Rhône-Alpes, Corse, Guyane, Île-de-France, Mayotte, Nouvelle Aquitaine et Pays de la Loire) soutenues par l’Ademe et les régions inauguraient Carteco, la carte des structures de l’ESS circulaire, classées par secteur et par activité. Aux dernières nouvelles, 500 recycleries ont été identifiées. Beaucoup de structures sont multi-flux ; 630 structures travaillent sur les flux d’appareils électriques et électroniques ; 490 sont spécialisées dans le jouet, 450 dans le matériel de sport et la réparation de cycles et 650 dans le mobilier. Une mise à jour est prévue en octobre 2022 pour affiner les données au niveau économique et social et intégrer de nouveaux secteurs comme l’agriculture et l’alimentaire. « Nous voulons obtenir des informations précises pour enrichir notre base de données et apporter plus de visibilité à l’ESS circulaire vis-à-vis des consommateurs, des entreprises privées mais aussi auprès des collectivités », insiste Aurore Médieu, responsable transition écologique et économie circulaire chez ESS France.

Ecrémage, l’ESS perdante

 

Ressourcerie à Paris (11e)

Les activités sur la seconde vie des produits sont au coeur d’importants bouleversements, liés aux évolutions législatives, à une sensibilisation accrue des consommateurs pour le marché de l’occasion et à l’émergence de nouveaux acteurs dans le reconditionnement. « La seconde vie des produits est un sujet ancré dans notre société. Les lois AGEC ou Climat encadrent ces pratiques et du coup suscitent de nouveaux marchés, et des opportunités commerciales en tous genres. Comment dans ces conditions nous positionner tout en gardant nos spécificités et nos valeurs d’insertion et de lucrativité limitée, inscrite dans la loi de 2014 ? » questionne Aurore Médieu. Il faut bien le constater, les acteurs historiques comme Emmaüs ou Envie qui ont contribué au réemploi des textiles, du mobilier et des appareils électro-ménagers ne sont plus les seuls sur la place. La concurrence a gagné du terrain, et se présente sous plusieurs formes : tout d’abord, l’accès aux gisements de qualité comme l’électronique et le textile est devenu très difficile. Des entreprises privées lucratives et des plateformes du e-commerce rachètent des équipements tels que des téléphones mobiles, qu’elles reconditionnent pour les revendre ensuite. Cette pratique entraîne de fait un écrémage qui prive de nombreuses structures, de matériels à forte valeur ajoutée d’une part et conduit à une diminution des dons de particuliers d’autre part. Autre source de concurrence, les grandes marques qui consacrent de plus en plus leurs espaces de vente à leurs produits de seconde main, ramenés par les consommateurs en échange de bons d’achat. Cela représente également une perte de matières de qualité pour les structures de l’ESS.

Le reconditionnement, à quelles conditions ?

 

Depuis que la loi AGEC s’est emparée du réemploi en incitant les metteurs en marché et les filières REP à prendre les mesures nécessaires, les acteurs de l’ESS s’inquiètent. « L’arrivée du fonds réemploi financé par les éco-organismes risque d’aggraver la situation paradoxalement, souligne Aurore Médieu, car les soutiens seront différenciés selon les spécialités et les éco-organismes, variant de 100 à 350 euros la tonne. Dans le même temps, la puissance publique se désengage. L’Ademe a en effet annoncé qu’elle ne financera plus à partir de 2023 les projets de l’ESS, puisque les fonds réemploi doivent en principe prendre le relais ». Dans ce contexte, plusieurs structures fragilisées risquent d’en pâtir avec pour conséquence, des fermetures ou des incapacités à remplir à 100 % leur mission, faute de moyens suffisants (logistique, personnel, etc). En parallèle, les recycleries sont de plus en plus encouragées par les filières REP et les collectivités locales, qui y voient la possibilité de détourner des flux de déchets. Ces différends pourraient ajouter de l’animation aux débats autour du fonctionnement et du financement de l’ESS au cours des prochains mois.

Réparation d’équipement médical chez Envie

L’association Avise (agence d’ingénierie pour entreprendre autrement) œuvre depuis vingt ans pour l’innovation sociale et solidaire à travers de l’accompagnement de projets d’entreprises de l’ESS. Elle propose les outils, les connaissances et les financements nécessaires (via des fonds européens, de fonds de gestion et de la banque des territoires) au développement de structures comme la Recyclerie du sport, Rejoué ou Api’Up. Depuis quelques années, Mickael Barth Responsable du pôle Consolidation et Changement d’échelle, observe un renforcement des demandes d’aides pour monter des start-up sociales dans les activités de réemploi : « les acteurs historiques de l’ESS ne sont plus les seuls à couvrir ce secteur, longtemps représentés par Emmaüs ou Envie ». Le périmètre s’étend à d’autres types de statuts depuis la loi 2014 et permet à certaines entreprises d’insertion par l’activité économique de se diversifier et de se professionnaliser dans de nouvelles filières (automobile, aéronautique, logistique, électronique) pour augmenter les sources de revenus. « Nous voyons également se développer de nouvelles relations commerciales entre entreprises privées et structures de l’ESS telles que des ESAT ou des EA (entreprises adaptées). Les raisons sont multiples : volonté de s’engager dans la RSE, bénéficier d’avantages fiscaux et de compétences à moindre coût » ajoute-t-il.

Modèles économiques hybrides

 

Les entreprises d’insertion qui ont investi dans du matériel performant et dans de la formation pointue et qualifiante pour leurs salariés souhaitent répondre à des contrats d’entreprises privées. Il y a alors une recherche de chiffre d’affaires et moins de subventions à la clef. Et de fait, un basculement vers des modèles économiques hybrides. Cette recherche de nouveaux marchés lucratifs se développe depuis une dizaine d’années dans tous les domaines, affirme Mickael Barth. Certaines structures arrivent à s’en sortir comme le réseau Envie, reconnu par la filière DEEE. Il investit dans des formations et du savoir-faire pour reconditionner plus d’équipements et travailler en partenariat avec des entreprises privées. Dans ce cas, un éventail de certifications et de labellisations est demandé. Or, ces exigences coûtent chères en procédures (de l’ordre de 5000 euros), ce qui pour une petite structure, est rédhibitoire.

Parmi les partenariats entre ESS et secteur privé, on peut également citer la joint-venture sociale RépareSEB créée en 2021entre le groupe SEB et le groupe Ares (Association pour la Réinsertion Économique et Sociale),  sur la réparation des appareils électro-ménagers au nord de Paris avec le soutien de la Ville de Paris – le groupe SEB collabore depuis 2017 avec Envie Anjou – mais aussi le travail en commun entre la Camif et Api‘Up pour promouvoir du mobilier upcyclé. Spécialiste du reconditionnement de produits high-tech dont les téléphones mobiles, Recommerce vient de signer avec Gestform, entreprise engagée pour l’insertion de personnes en situation de handicap, éloignées de l’emploi. Celle-ci emploie actuellement 64% de personnes handicapées. Avec ses trente ans d’expérience dans la maintenance numérique et électronique, cette entreprise implantée en région Occitanie, sera chargée de réparer certaines catégories de Iphones (changement de batterie, testing, logistique, diagnostic) dans ses ateliers de Toulouse. Depuis 2014, Recommerce travaille également avec Realise, partenaire d’insertion par la formation à Genève, pour assurer la partie logistique au plus près de la filiale Suisse du groupe. Recommerce collabore par ailleurs avec des ateliers de réparation en Allemagne, en Angleterre et en Roumanie. « Nous avons commencé en France avec des partenaires de l’ESS en 2010, mais nous avons fait une pause, car les prestations souhaitées n’étaient plus au niveau, assure Benoit Varin, co-fondateur de Recommerce. Nous partageons de nombreuses valeurs sociales dans notre activité pour aider des personnes à retrouver un métier, mais dans le même temps, nous exigeons des compétences, des garanties de qualité et de sécurité, sur lesquelles nous ne pouvons transiger. En face, nous avons une concurrence féroce venant d’Asie et présente sur nos marchés via des plateformes de e-commerce spécialisées. Si nous n’offrons pas un minimum de garantie sur la qualité, la performance et la sécurité des produits pour nos clients consommateurs, nous ne pourrons pas rivaliser. »

Traçabilité et assurance

 

Atelier de réparation de vélos Bicyclaide

Le recours plus fréquent au réemploi fait apparaître des freins sur la traçabilité, la sécurité et l’assurance. Des travaux sont actuellement menés par des éco-organismes comme Refashion pour les textiles ou Valdelia sur le mobilier professionnel. « La situation n’est pas tout à fait mature, mais nous sommes sur la bonne voie au niveau sanitaire, sécuritaire et normatif, car le réemploi intégré à la réglementation va faire bouger les lignes » assure Mickael Barth. Pour l’instant, difficile pour tous les acteurs de l’économie sociale et solidaire de trouver l’équilibre et la pérennité dans un contexte toujours plus exigeant et concurrentiel. « Le paradoxe, c’est qu’on demande à certaines structures d’être plus performantes pour répondre aux besoins du réemploi, alors que l’ESS est par essence tournée vers l’insertion sociale et des rémunérations basses par rapport aux filières économiques classiques » nuance Mickael Barth.

Résultat : des disparités entre l’offre et la demande, une attractivité moindre et une pénurie de personnel qualifié. Alors que Recommerce vient de renouer avec l’ESS en France en signant avec Gestform, Benoît Varin nuance sur le fait qu’au sein de l’ESS, tout le monde ne pourra pas tout faire : « de plus, ce secteur doit rester une période de transition pour les personnes en insertion, ce qui n’empêche pas de professionnaliser certaines activités de reconditionnement pour répondre aux cahiers des charges ». Cet engouement représente pour l’ESS, un point de bascule qui va sans aucun doute faire coexister deux catégories de structures : celles qui pourront s’autofinancer grâce aux contrats passés avec des marchés publics ou privés et les autres, qui bon an mal, devront vivre grâce aux fonds réemploi et au soutien des collectivités locales, espère Aurore Médieu : « il en va de l’intérêt général et des politiques de prévention et de lutte contre la gaspillage sur le terrain ».

Rappel :

La loi du 31 juillet 2014 définit l’économie sociale et solidaire (ESS) comme un mode d’entreprendre et de développement économique adapté à tous les domaines de l’activité humaine, auquel adhèrent des personnes morales de droit privé qui remplissent les conditions cumulatives suivantes : un but autre que le seul partage des bénéfices, une gouvernance démocratique, une lucrativité limitée. Sont concernées les associations, mutuelles, coopératives, fondations, entreprises solidaires (ESAT, EA, SIAE), entreprises commerciales (ESUS).

A savoir :

En mai 2022, l’Avise a lancé un programme d’accompagnement national pour la consolidation des entreprises de l’ESS ayant une activité d’upcycling dans le cadre du CR DLA IAE (centre de ressource dédié à l’insertion par l’activité économique du DLA – Dispositif local d’accompagnement de l’ESS). Il doit aboutir à la conception d’un outillage pour favoriser le développement du secteur.

Crédit : Envie, CM, Triselec

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« L’Echo circulaire a cessé sa parution mais l’actualité de l’économie circulaire continue d’être suivie par "Déchets Infos". »

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