Depuis dix ans, le réseau national des recycleries et ressourceries actualise les chiffres de son observatoire. Dans l’édition 2023 publiée en août dernier, les données recueillies ont été enrichies de nouveaux indicateurs. Ceux-ci vont servir non seulement à accompagner les futurs créateurs de structures, mais aussi à porter plusieurs messages pour renforcer les partenariats. L’enjeu pour le réseau est de mailler tout le territoire d’ici 2050 et de construire autour du réemploi solidaire, un modèle économique et citoyen d’avenir.
« Cet outil historique évolue. Depuis deux ans, une centaine d’indicateurs supplémentaires ont été ajoutés à l’observatoire. Cela permet d’analyser les chiffres tirés de l’enquête nationale. L’objectif est d’apprendre sur l’évolution des recycleries et de capitaliser sur les données pour porter un plaidoyer au niveau national et local » assure Gloria Taoussi, cheffe de projet plaidoyer au sein du réseau national des recycleries et ressourceries (RNRR). C’est ainsi que l’observatoire national des recycleries et ressourceries amorce un nouveau tournant. Depuis dix ans, le RNRR utilise ces données en interne pour aider les futurs créateurs de structures dans leur projet. Aujourd’hui, avec la mise en lumière du réemploi et de l’économie circulaire, l’observatoire peut jouer un rôle plus important dans la mise en perspective des ressourceries et recycleries en tant qu’acteurs incontournables d’un changement de modèle de consommation. Avec des chiffres analysés et des indicateurs mieux construits, ce support devient un outil indispensable pour tous les partenaires du réseau (collectivités, institutions publiques, bureaux de conseil, bailleurs, éco-organismes des filières REP etc.). « Désormais notre objectif est de le diffuser auprès de tous ceux qui souhaitent pérenniser le réemploi solidaire et contribuer à un nouveau modèle économique » souligne Gloria Taoussi.
Menée en mai 2023 auprès de 200 structures françaises, l’enquête du réseau national des ressourceries et recycleries dévoile un engouement et une diversification du secteur. En 2022, l’observatoire a recensé 215 ressourceries et recycleries et six en projet. Il est porté par un réseau national et neuf associations régionales *. La tendance est à la hausse puisqu’en 2023, 37 nouvelles structures ont rejoint le réseau et en 2024, la barre des 250 adhérents devrait être franchie. C’est en Ile-de France, en Occitanie, en Nouvelle-Aquitaine et en région PACA, que la progression est la plus forte depuis 2019.
A peine la moitié des tonnages est réemployée
Malgré cette progression, une ombre subsiste au fil dans années : à peine la moitié des tonnages collectés est réemployée. En 2022, les Ressourceries et Recycleries ont collecté 58 402 tonnes d’objets divers (contre 52 759 en 2021, soit une progression de 10,7%). Parmi les flux les plus importants, figurent les DEA ménagers (19373 t, soit +12,6%) et les TLC (16316 t soit +32,2%), ensuite les livres, les EEE ménagers, la vaisselle etc.) Les deux gisements les plus importants sont le flux de mobilier (DEA) avec 33% des tonnages (36% en 2021) et les textiles (TLC) avec 28% des tonnages (26% en 2021). Sur les tonnages collectés, 44 % ont été réemployés, 50 % recyclés ou adressés aux filières REP. Subsistent 3800 tonnes non valorisées, incinérées ou enfouies. Les raisons de ce faible taux de réemploi sont multiples selon la responsable plaidoyer. Tout d’abord, la qualité des équipements, en particulier du mobilier et des textiles ne permet plus de prolonger leur durée de vie. Cette détérioration est liée à la conception même des produits. Ensuite, l’émergence du réemploi lucratif a entraîné une érosion du geste de don ; les citoyens préférant revendre sur des plateformes comme Vinted ou le Bon Coin leurs objets de valeur. Le reste est donné aux ressourceries, ce qui augmente la part de recyclage. Enfin, la capacité à réemployer les objets dans une recyclerie est compromise par une augmentation des flux, et le manque de place pour stocker, remettre en état et vendre en boutique.
Premier enseignement, l’augmentation des structures révèle une volonté dans les territoires d’oeuvrer davantage pour le réemploi et la lutte contre la gaspillage. Un peu plus de 60 % de la population française est ainsi couverte par un service de recyclerie ou ressourcerie. Toutefois, l’organisation du secteur ne permet pas d’optimiser le réemploi des tonnages collectées par les ressourceries et les recycleries. D’autres gisements arrivent dans les structures, mais le réseau anticipe des différences de traitement. Pour les articles de sport et loisirs, le succès est déjà au rendez-vous avec la création de plusieurs recycleries sportives sur le territoire. Les équipements sont identifiés et regroupés dans des structures spécialisées. Le marché de l’occasion dans ce domaine fonctionne, tiré vers le haut par le cycle en particulier. Des structures sont devenues expertes dans la réparation et la vente de vélos de seconde main, favorisant de nouvelles compétences et la création d’emplois. « Ce qui n’est pas le cas des autres flux, plus compliqués à gérer comme les articles de bricolage et jardinage. La solution la plus adaptée serait le partage et la location via des objethèques. Mais pour l’instant, clairement, le modèle économique ne peut pas tenir, sans le soutien des pouvoirs publics ou des filières REP qui ne souhaitent pas s’engager sur cette voie » affirme Gloria Taoussi.
Une économie locale
Sur le plan commercial, le taux de transformation (part des personnes entrant dans le magasin qui ont finalement acheté quelque chose) est en moyenne de 69 %, alors qu’il est de 8 à 10 % dans un magasin traditionnel, de 1 à 3 % sur un site de commerce en ligne. Les ventes réemploi des ressourceries et recycleries représentent plus de 57 millions d’euros, soit une moyenne de 267 797 € par structure et 152 319 € par magasin. Le chiffre d’affaires magasin médian par structure est de 152 018 €. Le panier moyen est de 13,35 € (contre 12,10 € en 2021). Toutefois, les recettes commerciales de ces structures ne peuvent pas couvrir l’ensemble des coûts nécessaires à leur fonctionnement. Elles ne choisissent pas les biens en fonction de leur valeur. Puisque leur but est de valoriser tout ce qui est valorisable. Et c’est parce que les ressourceries acceptent tout type d’objet, les valorisent sans compter les heures et les vendent à des prix accessibles à tous que ces dernières remplissent une mission d’intérêt général et se différencient ainsi des acteurs du réemploi lucratif. D’où le rôle prépondérant des bénévoles, mentionnés pour la première fois par l’observatoire. Créatrices d’activité économique et d’emplois non délocalisables pour des personnes en difficulté, elles jouent un rôle actif dans la revitalisation de territoires ruraux particulièrement impactés par le chômage. Au-delà des tonnages de déchets évités, c’est donc la multiplicité de ces impacts que l’observatoire vise à mettre en avant.
« A la lumière des deux dernières versions, nous avons choisi de construire cet observatoire avec l’idée de raconter une histoire, avec une place croissante pour les témoignages et en mettant en valeur d’autres impacts que les tonnages de déchets évités » insiste la responsable plaidoyer. Les recycleries et les ressourceries évoluent dans le temps au fur et à mesure que le réemploi et la lutte contre le gaspillage ont gagné du terrain. Avec un total de plus de 7000 salariés (soit 4 698 ETP) les structures du RNRR ne se résument plus à une boutique désuète proposant uniquement de la fripe, de la vaisselle vintage ou de vieux vinyles. Elles innovent et s’inscrivent dans des projets de tiers-lieux, de FabLab avec des services d’impression 3D. Elles promeuvent l’up-cycling et de nouvelles activités autour de la réparation, avec l’animation d’ateliers de menuiserie, de couture et de remise en état de petits équipements électriques.
Des impacts au-delà des déchets évités
De plus en plus de structures se tournent ainsi vers l’auto-réparation. Actuellement, près de 30 % des structures proposent ce service d’auto-réparation (sur le vélo, le mobilier ou encore le textile), contre 23 % en 2021. Si 39 % ne le font pas encore, elles envisagent de développer cette pratique pour toucher de nouveaux publics, et mêler actions de valorisation et opérations de sensibilisation. Le principe est de permettre aux usagers de venir réparer leurs objets avec parfois l’aide de salariés/bénévoles (comme le font les Repair Cafés). Là aussi, une nouveauté dans les données précieuses de l’observatoire : la mise en lumière des bénévoles, sans qui rien ne pourrait se faire. Or cet indicateur, invisible jusqu’à présent, est pourtant crucial pour le réseau : « la valorisation est effectuée bien souvent par des gens qui offrent de leur temps. Sans eux, aucune recyclerie ne pourrait subsister car l’expertise nécessite de la formation et coûte chère. En 2022, notre réseau a été rejoint par 4 187 personnes bénévoles, soit 387 ETP (Équivalent Temps Plein) » précise Gloria Touassi. En parallèle, les ressourceries professionnalisent leurs activités en s’appuyant sur la traçabilité et des outils digitaux. Cela consiste à mesurer les tonnages entrants, à les catégoriser, à éventuellement identifier différents indicateurs (provenance, mode de collecte) et à suivre les tonnages sortants (réemploi, recyclage / envoi vers les filières à REP, non valorisé – valorisation énergétique, enfouissement). Le suivi des flux est utile pour objectiver l’impact des ressourceries et recycleries en termes de tonnages de déchets évités. C’est également un outil d’aide à la décision qui peut être utilisé dans le cadre d’actions de communication interne et externe. Les structures dans leur majorité l’ont bien compris : 95 % d’entre elles utilisent aujourd’hui un logiciel de traçabilité ou un outil interne (85 % en 2020).
Le foncier reste le nerf de la guerre
Ces nouvelles activités nécessitent par ailleurs des surfaces foncières conséquentes. L’espace est un peu le nerf de la guerre pour une ressourcerie qui veut développer la réception des dons, la zone de tri, le stockage, la vente, sans oublier les espaces de bureau et de formation. A ce jour, le RNRR comptabilisent 437 sites différents, soit près de 2 sites par structure (739 m² en moyenne par site). La surface médiane des ressourceries est de 1 200 m² en 2022 : la moitié des structures ont plus, la moitié dispose de moins. Là encore, la disparité est forte : la plus petite ressourcerie de France dispose de 95 m², tandis que la plus grande possède 10 000 m² disponibles. Sur l’ensemble des sites occupés par les structures, la location est le mode d’accès le plus utilisé (64 %), tandis que 25 % sont propriétaires et 12 % bénéficient d’une mise à disposition gratuite, principalement par des collectivités territoriales. Cet indicateur mérite d’être encore approfondi pour détailler les différences selon les zones géographiques, et les milieux. La pression reste plus forte en zone urbaine. A ce titre, les collectivités locales jouent un rôle historique. En imposant une zone de réemploi dans les déchèteries, la loi AGEC ne fait qu’officialiser ce qui se pratique déjà depuis longtemps. Cela a permis de renforcer les liens et institué un cadre contractuel. En 2022, 64,6 % des ressourceries et recycleries ont collecté en déchèterie (53 % il y a 10 ans). D’autres sources d’approvisionnement génèrent des flux, comme l’apport volontaire (plus de 50 % des tonnages) et les rendez-vous chez le particulier (environ 35%). Témoin de l’ancrage local et de la mise en oeuvre d’un service de proximité indispensable, l’apport volontaire est le mode de collecte largement prioritaire et s’est considérablement développé ces dernières années (14% des tonnages il y a 10 ans).
Construire un modèle d’avenir
A travers une réactualisation annuelle des données, des graphiques, de nouveaux indicateurs et des analyses de la situation, l’observatoire du RNRR donne des pistes d’amélioration pour pérenniser les ressourceries en France et les multiplier. D’ici 2050, le réseau vise un maillage complet du territoire. « Toutes ces informations enrichies d’année en année vont nous aider à porter un nouveau modèle de société durable, devant tous nos partenaires historiques et futurs comme les CAF, les départements les instances citoyennes » souligne la cheffe de projet. Pour le RNRR, les structures du réemploi solidaire doivent s’adapter localement et impliquer les habitants le plus en amont possible. C’est la garantie d’intégrer une ressourcerie sur le long terme dans le paysage local.
* Acteurs du Réemploi solidaire Hauts de France (ARESO) ; Collectif Ressourceries Acteurs du Réemploi Normandie (CRAR) ; Réseau francilien du Réemploi (REFER) ; Réseau des Acteurs du Réemploi Centre-Val-de-Loire (RAR-CVL) ; Association des Acteurs du Réemploi Bourgogne Franche- Comté (ARAR-BFC) ; Réseau Nouvelle-Aquitaine des Initiatives Territoriales du Réemploi (ReNAITRe) ; Réseau Régional des Ressourceries et Recycleries en Auvergne Rhône Alpes (RéSolution) ; Association Régionale des Ressourceries et Recycleries de Provence-Alpes-Côte-d’Azur (ARRR PACA) ; Réseau Régional des Ressourceries d’Occitanie (RROC)
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