Quelle filière de traitement pour les engins de pêche usagés (EPU) ?

La profession planche sur une démarche volontaire

Filets de pêche, chaluts, matériels de conchyliculture, les engins de pêche usagés (EPU) à composante plastique devront être collectés et traités à partir de 2025. Poussée par la directive SUP, la loi AGEC a fixé pour ces produits, la mise en œuvre d’une REP mais n’en a pas défini le fonctionnement. Les professionnels du secteur ont jusqu’en 2024 pour proposer une démarche volontaire et éviter une REP réglementée. Le projet Recypech, dont le rapport vient d’être publié, donne déjà quelques pistes. Prochaine étape d’ici 2023, l’ébauche du futur éco-organisme pour gérer ces EPU.

Mieux connaître la quantité d’engins de pêche professionnels, réduire leurs impacts sur l’environnement en développant des solutions de traitement pérennes, c’est ce qui anime depuis au moins cinq ans, plusieurs collectivités du littoral, pêcheurs, conchyliculteurs et ports de pêche français. Soutenue par l’Ademe, l’association Coopération Maritime s’intéresse à la gestion des engins de pêche usagés (EPU) depuis 2016, avec les projets Pechpropre 1 et 2. Ces travaux ont notamment mis en évidence la pertinence de s’appuyer sur les territoires pour déployer une démarche volontaire, grâce à des opérations très localisées sur la collecte et la valorisation de certains flux. Mais en l’absence d’une filière structurée à grande échelle, les exutoires restent dispersés. La plupart des filets de pêche, chaluts, casiers et autres cordages ou accessoires de pêche constitués de plastiques sont encore majoritairement enfouis. Pourtant, la prise de conscience est bien là.

Les professionnels de la pêche s’efforcent de ramener leur outil de travail à quai. Les filets sont réparés le plus souvent mais en moyenne, la durée de vie ne dépasse pas huit mois. Après, quoi faire de ce matériel ? Le renforcement de la réglementation sur les plastiques avec la directive SUP, puis la loi AGEC ciblant la gestion des engins de pêches usagés (EPU) pourraient changer la donne. A partir de 2025, une filière REP sur la gestion des EPU (professionnels) sera en effet mise en œuvre – les équipements de pêche de loisir seront gérés par la REP sports et loisirs. L’État français laisse par contre la possibilité aux acteurs de la filière de s’organiser de manière volontaire mais imposera une REP réglementée au 1er janvier 2025, si aucun dispositif n’a été mis en place d’ici là. Mais de quoi parle-t-on exactement et à qui cela s’adresse ? La notion « engin de pêche » a été ainsi définie : « tout élément ou toute pièce d’équipement qui est utilisé(e) dans le cadre de la pêche ou de l’aquaculture pour cibler, capturer ou élever des ressources biologiques de la mer, ou qui flotte à la surface de la mer, et est déployé(e) dans le but d’attirer et de capturer ou d’élever de telles ressources biologiques de la mer ». Tous les professionnels de la pêche sont concernés, y compris les metteurs en marché de matériel de conchyliculture et de pisciculture.

Des quantités très floues

 

Si la France a pris de l’avance sur plusieurs actions, un état des lieux sur les flux, la qualité et les solutions de traitementdemeure indispensable. Selon des statistiques douanières, chaque année en France, environ 500 tonnes de filets de pêche sont mises en marché (ces produits étant tous importés). « Pour les autres engins de pêche, tels que les chaluts, cela reste compliqué à savoir, tant les industriels ont du mal à communiquer avec exactitude sur les quantités importées et commercialisées » assure Mathilde Gueguen, cheffe de projet à la Coopération Maritime. Dans la continuité de Pechpropre, l’association a démarré un nouveau projet entre 2020 et 2021, appelé Recypech. La motivation a pris une tout autre envergure puisqu’il s’agit de préparer la mise en place d’une filière nationale pérenne de gestion des engins de pêche usagés (EPU). Cela implique directement les metteurs en marché d’engins de pêche en tant que responsables de l’organisation et du financement de la gestion de ces produits en fin de vie. Pour les besoins de l’étude, une dizaine de metteurs en marché, la plupart français, ont été contactés et trois types de gisements ont été ciblés : filets fins, sennes à sardines et chaluts.

Avant de lancer cette filière, qu’elle soit issue d’une démarche volontaire ou réglementée, quelques conditions préalabless’imposent, à commencer par un sondage des territoires pour mesurer les avancées et les solutions de traitement existantes, souligne Mathilde Gueguen. Cofinancé par l’Ademe, les ministères de la Pêche et de l’Ecologie, France Filière Pêche et la Coopération Maritime, Recypech achevé en octobre 2021 s’est articulé autour de trois axes : la R&D pour identifier les exutoires de valorisation/recyclage matière pour les chaluts usagés, ceux qui posent problème ; la préparation du futur éco-organisme en collaboration avec les acteurs de la mise en marché ; le déploiement au niveau local d’opérations pilotes pour favoriser la pré-collecte et le tri des EPU dans les ports pilotes retenus.

Chaluts pour cible

 

Si pour les filets de pêche, des solutions de valorisation existent déjà sur le littoral français, le projet Recypech a choisi de se concentrer davantage sur un gisement plus problématique : le chalut. Celui-ci désigne uniquement la partie de l’engin qui contient du plastique, soit uniquement la partie filet de forme conique. Ils sont composés de différents polymères : polyamide (PA), polyéthylène (PE), polypropylène (PP) et/ou mix PE/PP. Quels sont les principaux enseignements de ces travaux préparatoires à la filière REP EPU ? Tout d’abord, du fait de la diversité des plastiques présents dans les chaluts (une majorité de PA pour les chaluts pélagiques de couleur blanche ou noire et une majorité de PE pour les chaluts de fond et à perche, le plus souvent verte), leur séparation est un préalable indispensable au recyclage. Pour cela, des opérations de démontage ont été réalisées, et plusieurs tonnes d’alèses ont été envoyées en test de recyclage (une tonne d’alèzes blanches et noires, quatre tonnes d’alèzes vertes). Les premiers retours sont encourageants, mais l’intégralité des résultats n’a pas encore été obtenue.

Noostrim revalorise les nappes de filets dans le Sud-Ouest

Fondée en 2018 par Vincent Duguay, plasturgiste de métier, la société Noostrim travaille en partenariat avec l’Université de Pau (UPPA) et fabrique aujourd’hui des barquettes en PP à contact alimentaire, réutilisables et intégrant des adjuvants naturels. Destinées aux entreprises, à la restauration collective, aux cantines, ces barquettes sont proposées en location. Elles restent la propriété de Noostrim qui les récupère, les nettoie et les change si besoin. Depuis quatre ans, la société basée à Pau teste la viabilité du recyclage des filets de pêche en PA6 (Nylon) récupérés sur le port de Saint-Jean-de-Luz. Ainsi des nappes des filets de pêche ont été démontées dans l’atelier de Ciboure, en partenariat avec la structure d’insertion Adeli. Après analyse du matériau et test d’extrusion sur une machine expérimentale, Vincent Duguay espèredévelopper localement une filière de recyclage pour ce filet de pêche en objets et accessoires de type boutons, supports tablettes, sacs etc. L’ambition est de pouvoir traiter une quinzaine de tonnes par an et fournir cette matière à des transformateurs locaux. Des discussions sont en cours pour collecter les filets sur Cap Breton, le port de la Cotinière et Arcachon. Un partenariat pourrait voir le jour avec Eurosima, association européenne des industries des sports de glisse (planche, surf), pour créer de nouveaux débouchés. « Nous souhaitons que cette activité reste sur notre territoire etfavorise avant tout l’emploi social ». A terme si la machine de granulation donne satisfaction, Vincent Duguay imagine le déploiement de petites unités mobiles à installer près des ports pour traiter la matière sur place.

Dans le cadre de la préparation de la maquette de l’éco-organisme, un premier groupe de travail a été constitué avec une quinzaine de metteurs en marché (fabricants, importateurs et distributeurs sous marque). Cette étape a permis de clarifier les modèles de filière dite volontaire et de filière dite réglementée. La forme juridique de l’éco-organisme a été abordée et des discussions ont été menées en particulier sur le statut d’association et de SAS. L’épineuse question du financement doit également se poser. Qui paiera la collecte et le traitement ? Comment cela se répercutera sur les produits commercialisés, et dans quelle proportion ? En s’inspirant de démarche volontaire comme celle d’Adivalor en agriculture, ou de filière réglementée comme APER Pyro qui gère les fusées de détresse pour bateaux, certains metteurs en marché ont évoqué l’idée de pouvoir s’adosser à des filières opérationnelles pour mutualiser les collectes ou les procédés de recyclage. Une réflexion est en cours sur le choix d’une filière REP financière pour certains EPU, ou d’une filière REP opérationnelle et financière, compte tenu des solutions existantes pour les filets fins et des difficultés opérationnelles liées aux très faibles volumes de gisement à traiter. « Si la démarche volontaire n’est pas possible, les contraintes seront plus importantes, car subies. La filière s’engage aujourd’hui à montrer des avancées significatives d’ici fin 2023 » assure Mathilde Gueguen.

Quatre ports pilotes supplémentaires

 

Pendant un an, des tests et des actions de communications ont été menés sur les différents territoires, pour faire connaître les dispositions à venir. Des opérations pilotes ont été lancées sur quatre ports : Boulogne sur Mer, le quartier maritime de Paimpol, Lorient et Port la Nouvelle. Elles s’ajoutent à celles déjà réalisées dans huit ports dans le cadre des projets Pechpropre. Ces actions seront désormais suivies dans le temps. A Boulogne sur Mer, un enclos dédié aux chaluts et filets usagés a été créé. Leur démontage et la mise en big bags ont été effectués par une structure d’insertion. Sur le quartier maritime de Paimpol, un atelier de démontage des filets en polyamide (PA) a été organisé pour les pêcheurs. Le but étant de les valoriser dans les Côtes d’Armor.

A Lorient, trois tonnes d’alèzes de chaluts en PE ont été collectées. Certaines ont été démontées par une structure d’insertion et transférées avec des chutes neuves déclassées dans une usine danoise Plastix Global, spécialisée dans le recyclage mécanique des cordages et chaluts en PP et PE. Après broyage, la matière est transformée en granulés et recyclée à hauteur de 30 à 40 % dans de nouveaux engins de pêche. « Cette entreprise est la seule en Europe à ce jour à proposer une chaîne de recyclage industrielle pour ces déchets et traite près de 10 000 t/an de matière actuellement » explique Mathilde Gueguen. Premier enseignement de l’expérimentation : identifier les étapes préalables, les composants et le temps passé au tri et au démontage pour favoriser le recyclage de ce matériel. Si à plus long terme, un partenariat avec cette usine est envisagé, reste une difficulté taille à surmonter : la pérennité des débouchés. Toutefois, l’incitation réglementaire à intégrer plus de matière recyclée dans les nouveaux produits industriels pourrait faciliter la tâche.

Quelles filières de recyclage pour les EPU ?

 

Actuellement, une fraction importante d’EPU générés en France est éliminée par enfouissement selon le rapport Recypech. L’incinération est plus compliquée sur ce type de déchet, car la structure en maille pose problème : les mailles s’enroulent autour des machines et provoquent des pannes. Par ailleurs, la valorisation énergétique via le CSR, testée en juillet 2018 avec PechPropre avait montré que le modèle économique n’était pas viable. L’autre portion, constituée d’une partie du gisement des filets fins en Polyamide 6 (PA6 ou Nylon), est collectée et pré-traitée avant d’être envoyée en recyclage (mécanique ou chimique). En valorisation matière, des solutions locales ont pu émerger et commencent aujourd’hui à porter leurs fruits. Parmi les plus prometteuses, figure celle développée par Fil & Fab. Dans le port du Conquet près de Brest, la jeune entreprise a posé ses valises en 2019 pour tenter de recycler localement les filets de pêche. Rapidement, les trois fondateurs, originaires de ce territoire, ont décidé de passer à l’échelle supérieure en montant un atelier de transformation de la matière pour en faire un granulé prêt l’emploi et approvisionner des entreprises engagées. Pour commencer, Fil & Fab a noué un partenariat avec l’opérateur Guyot Environnement, chargé de la collecte des filets sur le port du Conquet et d’autres ports bretons.

Granulés Nylo issus du recyclage de filets de pêche en PA6

Après validation du process de recyclage, Fil & Fab a monté son atelier près du port finistérien pour gérer l’étape de tri et de broyage. L’extrusion est sous-traitée. La région Bretagne et le Feampa (Fonds européen pour les affaires maritimes, la pêche et l’aquaculture)* ont soutenu le projet à hauteur de 140 000 euros. Les granulés en PA recyclé sont revendus directement à des plasturgistes français pour de l’injection dans des produits de grande série (montures de lunettes, pièces de montres de luxe). « Nous avons comme ambition de fournir à des industriels qui veulent donner du sens environnemental à leurs produits en intégrant 100 % de matière recyclée » souligne Yann Louboutin, co-dirigeant. Depuis, Fil & Fab a élargi son périmètre d’approvisionnement en récupérant des filets sur les ports de Lorient et de Roscoff, toujours en partenariat avec Guyot. En 2021, l’entreprise a pu traiter 30 tonnes de filets. En 2022, l’objectif est de multiplier par trois ce résultat. « Nous misons sur la qualité du produit et des secteurs de niche en adéquation avec notre vision, explique le co-dirigeant. Nous souhaitons passer maintenant à un niveau supérieur, pour garantir un approvisionnement régulier de matière et en quantité suffisante ». Des discussions sont aujourd’hui engagées avec plusieurs ports français et une prospection est en cours en Occitanie et en Normandie. « Notre stratégie s’inscrit totalement dans la perspective de la REP EPU. Pour 2022, nous voulons créer plus de valeur, toucher plus de ports, développer de nouveaux débouchés et des partenariats pour recycler plus » insiste Yann Louboutin. A ce jour, l’entreprise emploie sept personnes.

Mobilisation de tous les instants

 

Atelier de tri et broyage chez Fil&Fab

La valorisation des filets de pêche semble sur la bonne voie et quelques essais menés sur le traitement de chaluts se montrent prometteurs. Le rapport Recypech a ainsi permis d’identifier au moins cinq solutions de traitement en Europe : Plastix Global au Danemark (PE et PP) est la plus aboutie, car fonctionne à l’échelle industrielle ; Fil&Fab en France (PA) ; JJ Chicolino en Espagne (PE, PP, PA) permet une réutilisation des engins en conchyliculture ; Aquafil Global en Italie (PA) pratique du recyclage chimique par dépolymérisation ; Sea2see en Espagne (PA). Dans cette filière, la collecte est une étape clé, impliquant une réorganisation de l’espace et une logistique spécifique pour conditionner et transporter les EPU à moindre coût économique et environnemental. L’enjeu est double d’ici à deux ans, souligne Mathilde Gueguen : identifier les solutions de traitement et les leviers financiers. Recypech a mis en lumière la nécessité de massifier les flux pour garantir un modèle économiquement viable. Après un an de travaux, un premier consensus autour de la filière volontaire a été obtenu. Et pour plusieurs acteurs de la profession, des synergies ou un adossement à une filière existante doivent être envisagés au vu des faibles volumes d’EPU. Mais plus que tout, la réussite de cette démarche dépendra aussi et surtout d’une forte mobilisation de l’ensemble des territoires et professionnels concernés.

Les actions de l’APAM en Méditerranée

L’APAM (Association pour la Pêche et les Activités Maritimes) met en œuvre des projets en faveur d’activités maritimes durables et de la préservation de l’environnement marin. Depuis 2015, avec le soutien de la Région Sud, de l’Ademe et de plusieurs collectivités territoriales, elle travaille sur la valorisation des filets de pêche usagés. La collecte et le stockage ont été mis en place dans 16 ports méditerranéens. Résultat : six tonnes de filets de pêche usagés récupérés en 2021 et trois tonnes en 2020. L’APAM collabore avec Sea2See, une entreprise qui fabrique des lunettes optiques à partir de plastiques issus de déchets marins. Soutenue par le Conservatoire du Littoral et la ville de Martigues qui mettent à disposition un terrain de stockage des filets, cette opération a permis de réaliser des lunettes à base de 100 % de filets de pêche usagés.

En 2019, l’association a lancé le projet Filidéchet, en vue d’une filière de recyclage des pochons à moules usagés (déchets plastiques issus de l’activité mytilicole) en partenariat avec la Région Sud et l’Ademe. Ce projet a mené en zone portuaire, au sein de la Coopérative Aquacole de Port Saint-Louis du Rhône et dans la Ferme Aquacole de Tamaris de La Seyne-sur-Mer. L’APAM s’est associé à l’entreprise MP Industries à Gardanne pour tester le recyclage des pochons. Une première expérimentation a permis de trier et broyer les pochons avant extrusion puis moulage. Le produit fini était une cale en plastique renforcée pour répartir la charge d’un échafaudage au sol. D’autres tests sont en cours pour trouver de nouvelles applications dans le secteur maritime. Par ailleurs, les pochons en bon état sont transformés sacs de ramassage de macro déchets, utilisés pour des opérations de nettoyage en milieu marin ou terrestre.

A savoir :

Que dit la loi AGEC (art.62 ) ?

Les nouvelles REP concernent notamment : « Les engins de pêche contenant du plastique à compter du 1er janvier 2025. Un organisme qui remplit les obligations de responsabilité élargie du producteur conformément à un accord conclu avec le ministre chargé de l’environnement avant le 31 décembre 2024 n’est pas soumis à agrément tant que cet accord est renouvelé. Les clauses de cet accord valent cahier des charges au sens du II de l’article L. 541-10 ».

*Le FEAMPA offre une aide financière aux projets innovants qui favorisent l’exploitation durable des ressources aquatiques et maritimes.

Crédits : Fil&Fab

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