Depuis plusieurs mois, les plastiques sont sous les feux médiatiques, jugés responsables de toutes les pollutions visibles en mer et sur terre, en raison de leur faible recyclage. Le paradoxe, c’est qu’aujourd’hui, les recycleurs de déchets plastiques se retrouvent également épinglés, soupçonnés d’exporter illégalement vers l’Asie. Ces pratiques existent pourtant depuis des décennies. Mais en 2017, la Chine a décidé de stopper l’importation de plusieurs matières à recycler, dont certains plastiques, bouleversant ainsi les échanges mondiaux. Le grand export a connu son heure de gloire. N’est-il pas temps de passer à autre chose ?
L’ère industrielle a apporté son lot d’avancées technologiques, mais aussi d’excès en tous genres. Elle a amélioré la qualité de vie tout en créant une société de surconsommation dont on paye le prix aujourd’hui. L’émergence des plastiques a favorisé le meilleur comme le pire. Depuis la fin de la seconde guerre, la mise au point de plusieurs résines a permis d’importants progrès sur le plan médical, aéronautique, automobile, sanitaire, et sécuritaire. A l’inverse, d’autres activités sont devenues boulimiques de plastiques jetables. Les pays occidentaux ont été les premiers grands producteurs de déchets plastiques. En Europe, pendant des années, ces matières étaient revendues à l’Italie et à l’Espagne pour les besoins de petites entreprises familiales. Puis au début des années 2000, la Chine a ouvert ses frontières pour devenir l’usine du monde. En quête de matières premières, elle a fait feu de tout bois. Tout le monde y trouvait son compte. L’Occident y vendait ses déchets. La Chine recyclait à son tour cette matière dans ses usines pleines de main d’oeuvre bon marché. Les produits ainsi transformés inondaient ensuite les marchés internationaux.
En 1950, le monde produisait deux millions de tonnes de plastiques contre 380 millions de tonnes en 2015. Selon un rapport de l’OCDE*, en soixante ans, environ 6,3 milliards de tonnes de déchets plastiques ont été générées dans le monde, dont seulement 9 % ont été recyclés et 12 % incinérés, soit près de 80 % finissant en décharge ou dans la nature. La pollution aux plastiques est partout dans les océans, et entre 5 et 13 millions de tonnes viennent s’y ajouter chaque année. Les pays du G7 représentent 2 % de ce flux. La moitié provient des dix plus grands pays émergents, d’où la nécessité de développer des services de collecte et de valorisation dans ces pays. Le recyclage reste au final une activité économique marginale. Sur un gisement mondial estimé à 258 millions de tonnes par an, le taux de recyclage moyen est estimé entre 14 et 18 %, avec des performances plus élevées en Europe autour de 30 %. Le reste est incinéré (24%) ou mis en décharge et jeté dans la nature. Les plastiques sont les matières les moins bien recyclées contrairement aux métaux, au verre ou au papier, dont les taux dépassent 50 %.
L’export comme moyen de recycler
La pollution aux plastiques invite à prendre conscience de notre surconsommation et des inégalités structurelles entre pays. Sous pression environnementale, la Chine a choisi d’imposer des règles plus strictes sur la qualité des matières importées. Auparavant, peu soucieux des impacts sanitaires et environnementaux, le pays a connu de sérieuses dérives qu’il souhaite désormais endiguer. Les alertes chinoises ne sont pas nouvelles. Les premiers durcissements douaniers sont apparus ponctuellement jusqu’en 2010 mais ont été plus marqués à travers l’opération Green Fence en 2013. Des mesures temporaires de quelques mois décidées par les autorités chinoises visaient à réduire les contaminants dans les plastiques importés. Les recycleurs chinois et de pays limitrophes ayant toujours besoin de matières premières pour alimenter leurs usines de transformation, pas question à l’époque d’empêcher le commerce du recyclage ; juste garantir une qualité plus élevée de la matière entrante. Cela signifiait pour les exportateurs, une préparation plus rigoureuse des matières, associée à un seuil très bas d’impuretés. De son côté, l’industrie européenne du recyclage commence à investir dans des procédés technologiques innovants, poussée par une réglementation exigeante sur les objectifs de recyclage.
« En 2016, la Chine devient le premier importateur de déchets plastiques »
En 2015, sur les 300 millions de tonnes de déchets plastiques générés dans le monde, seulement environ 14 millions de tonnes ont été exportées à l’extérieur du pays d’origine. En 2016, la Chine devient le plus grand importateur, consommant 8 millions de tonnes de déchets plastiques soit 60 % du gisement mondial importé. Parmi les autres pays importateurs, Hong Kong (deux millions de tonnes), l’Allemagne (500 000 tonnes) et les Etats-Unis (400 000 tonnes). Les plus gros exportateurs vers la Chine en 2016 étaient Hong Kong, les Etats-Unis, le Japon, l’Allemagne, le Royaume-Uni (entre 500 000 et 1,3 million de tonnes) ; la France, le Canada et l’Italie ont envoyé respectivement 200 000, 100 000 et 50 000 tonnes vers la Chine. Les pays du G7 totalisent ainsi la moitié de toutes les exportations de plastiques vers la Chine en 2016, pour une valeur économique de 900 000 millions de dollars. Ce n’est qu’en 2017, que ce commerce est touché de plein fouet par une décision drastique et définitive de Pékin : la fermeture de ses frontières à plusieurs sortes de matières à recycler (scrap) incluant le plastique, le papier, et certains flux métalliques. Le plus regrettable, c’est le manque d’anticipation et de volonté politique des pays exportateurs pour accompagner le recyclage localement.
Cette mesure était prévisible sans aucun doute, mais aucune autorité occidentale ni aucune instance européenne ne voulaient s’en mêler au nom du principe de libre-échange. Le développement des capacités de traitement et les incitations à intégrer plus de matière recyclée dans l’industrie européenne auraient dû être pourtant envisagées et accompagnées il y a dix ans. Aujourd’hui, des solutions de réindustrialisation et de relocalisation émergent. Mais ne parviennent pas à absorber à ce jour l’ensemble des matières plastiques à recycler. Pour un recycleur français d’une PME de traitement multi-matériaux, il faut des capacités de traitement et surtout des débouchés industriels : « en France, les procédures administratives sont très longues pour créer une usine de tri et de recyclage. Entre les enquêtes publiques, les procédures d’obtention des autorisations préfectorales, les mises aux normes, la construction, et les essais avant démarrage, cela peut prendre au minimum cinq ans. Peut-on se le permettre ? ».
Changement de cap
Au final, la Chine a tranché. Les effets de sa politique n’ont pas tardé sur les marchés exportateurs. Les volumes importés par la Chine venant d’Europe sont passés de 100 000 tonnes en juin 2017 à moins de 10 000 tonnes en janvier 2018. entre janvier et juin 2018, les exportations américaines de déchets plastiques vers la Chine ont chuté de 92 %. En février 2018, les flux de plastiques importés par la Chine étaient de moins de 10 000 tonnes. Sur le marché mondial, cela s’est rapidement traduit par l’augmentation des stocks et la chute des prix. En attendant de construire des usines de recyclage et de convaincre les transformateurs d’utiliser du recyclé à grande échelle, alors que les cours de résines vierges sont au plus bas, des alternatives temporaires seraient nécessaires. Mais là aussi, l’inertie plane. En France, cela coïncide avec une réduction drastique de la mise en décharge et l’absence d’une filière rentable d’exploitation de CSR (Combustible Solide de Récupération). En Chine, les conséquences sont loin d’être nulles. Cela a entrainé des pénuries de matières pour l’industrie du recyclage et une hausse des prix des déchets plastiques domestiques. Des secteurs comme le textile ont été touchés, car dépendants du recyclage de PET issu de bouteilles. Le marché noir s’est également développé en parallèle, enregistrant 100 000 tonnes de déchets plastiques entrées illégalement sur le premier trimestre 2018.
Au lendemain de l’annonce chinoise, d’autres pays asiatiques ont pris le relais pour accueillir les plastiques (Thaïlande, Malaisie, Vietnam, Indonésie, Turquie et Inde), là où des recycleurs chinois ont délocalisé leur activité. Mais cela fut de courte durée. Le Vietnam a fermé ses portes aux déchets plastiques en juin 2019 ainsi que la Thaïlande, en l’absence d’infrastructures industrielles suffisantes pour assurer le recyclage. En 2018, la Malaisie de son côté a instauré un moratoire sur la délivrance de nouveaux permis d’importations. Les autorités environnementales ont bien délivré un nouveau permis préalable début 2019 concernant certaines expéditions vers la Malaisie, mais le processus reste complexe. Et depuis que le pays a décidé d’expulser de ses ports, plusieurs conteneurs occidentaux dont 43 provenant de France (chargés de déchets plastiques industriels non dangereux), pas sûr que les exportations se poursuivent.
Recycler sur place si possible
Selon Surendra Borad Patawi, président du comité plastiques du BIR (Bureau International du Recyclage), « dans les affaires, lorsqu’une porte se ferme, une autre s’ouvre ». Ces perturbations commerciales ont ainsi conduit à une augmentation des investissements dans la capacité de traitement des pays fournisseurs de déchets plastiques. Un nouveau commerce a vu le jour, celui des granulés plastiques recyclés vers l’Asie. On peut toutefois se demander si cette matière première ne pourrait pas rester sur place et bénéficier à l’industrie locale. Le marché mondial du recyclage des plastiques prévoit un taux de croissance annuel de plus de 6 % au cours des cinq prochaines années. Cela fait prendre également conscience de la nécessité de renforcer le recyclage à la source et de mettre en place des systèmes et des réglementations adaptés pour améliorer ce recyclage, surtout dans les pays en développement, indique Steve Wong, président de l’association chinoise des déchets plastiques. Pour autant, la direction du BIR estime que le libre-échange doit se poursuivre pour permettre à des pays qui en ont besoin, d’accéder à des matières en surplus ailleurs.
Si quelques milliers de tonnes de plastiques ont été refoulées de Malaisie, c’est l’aboutissement d’un processus déclenché il y a trois ans, et qui met fin à des années d’excès et de négligence de tous côtés. Les plastiques cristallisent aujourd’hui beaucoup de fantasmes, mais pendant des décennies, personne ne remettait en cause leur exportation, comme moyen fiable de les recycler. Car en effet, ils ont été recyclés. L’Occident doit maintenant assumer la gestion de ses matières sur l’ensemble de leur cycle de vie. Plusieurs objectifs poussent dans ce sens, à commencer par l’emploi de 10 millions de tonnes de plastiques recyclés dans l’industrie européenne en 2025. Il y a encore cinq ans, l’industriel n’avait que faire de son déchet ; désormais, il a le choix entre le réduire au maximum au cours de son process et contribuer à son recyclage. Le dossier malaisien, au-delà des polémiques récentes sur les cargaisons de plastiques, braque les projecteurs sur un commerce dont il faut changer les règles. Fin 2019, un nouveau partenariat a été lancé à Genève sur les déchets plastiques dans le cadre de la Convention de Bâle, et rejoint par 120 Etats membres. Cette première étape vise à garantir la bonne gestion des déchets plastiques dans les pays qui les accueillent, à renforcer les réglementations sur l’environnement et la santé et à déployer des solutions innovantes de collecte et d’éco-conception.
*Rapport OCDE : policy-highlights-improving-plastics-management
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