Politique durable et circulaire au menu de l’AP-HP

L'hôpital au chevet de ses déchets

« Si le développement durable était jadis un sujet périphérique, nous devons désormais changer de paradigme et le placer au coeur des sujets de soins quotidiens. Charge à nous de trouver des solutions innovantes pour réduire notre empreinte, et agir pour la santé de tous et la protection de l’environnement », écrivaient collectivement les personnels de l’AP-HP dans leur lettre d’information interne datée de mai 2019. Déchets, énergie, pollution, gaspillage, bâtiment, mobilité, sont autant de sujets que l’hôpital souhaite désormais inscrire dans une stratégie de gestion à long terme. Les six lauréats révélés par l’AMI AP-HP sur le Développement Durable en témoignent.

L’hôpital, c’est un peu une ville dans la ville. On y consomme de l’énergie, de l’eau, des produits, des équipements, de la nourriture. Emetteur de CO2 et producteur de déchets, son impact carbone n’est pas neutre. Il y a dix ans, le monde de l’hôpital n’en prenait pas conscience. Aujourd’hui, son empreinte environnementale est identifiée et des objectifs pour la réduire sont fixés. En 2013, la consommation énergétique des 39 établissements de l’AP-HP s’élevait à 1142000 MWh. Cela représentait l’émission de 175000 teq CO², soit la consommation d’une ville comme Lille ou Strasbourg. En quelques années, cette consommation a été réduite de 45 315 MWh soit 4%. L’hôpital Necker pour sa part, émet à ce jour 65 000 Teq CO2 par an. Un appel à manifestation d’intérêt (AMI) consacré au développement durable a été lancé en novembre 2018 par l’AP-HP. Six lauréats* et six coups de coeur du jury ont été dévoilés en mai dernier avec à la clé des financements de 10 000 à 30 000 euros, dans six catégories (énergies eau et air ; mobilités ; produits de santé et soins respectueux de l’environnement ; restauration durable ; réduction et gestion des déchets ; construction durable). La direction de l’AP-HP compte sur ces projets pour réduire à terme cette consommation énergétique de 12,5 %. Déjà plusieurs initiatives ont été développées au sein de l’hôpital pour le rendre moins énergivore.

L’AP-HP vise une réduction de sa consommation énergétique de 12,5 %

Le groupe hospitalier Saint-Louis/Lariboisière a été certifié en 2017 selon les exigences de la norme ISO 50001 (Système de Management de l’Energie). Il s’agit du premier groupe hospitalier de l’AP-HP certifié. Dans le cadre d’un appel à projet de recherche publié par l’Ademe « Vers des bâtiments responsables à l’horizon2020 », l’AP-HP a également déposé avec un consortium, un projet de recherche de « façades actives » concernant l’efficacité et le confort thermique des bâtiments hospitaliers des années 1960-1970. La rénovation de bâtiments Haute Qualité Environnementale comme le bâtiment E3M à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière en témoigne. Par ailleurs, l’AP-HP investit progressivement dans des sources d’énergies renouvelables. Par exemple, le bâtiment « Larrey B » à l’hôpital Avicenne a été raccordé en énergie à la chaufferie biomasse du groupe hospitalier. Une chaufferie biomasse a également été mise en service à l’hôpital Charles-Foix, pour un investissement total de 3,2 millions d’euros. Elle permet de couvrir les deux-tiers des besoins de l’hôpital en chauffage et production d’eau chaude, évitant ainsi le rejet de 2 200 tonnes de CO2 par an.

Panneaux solaires et biomasse

 

Dans le cadre de l’AMI, le projet Zephyr, porté par Sustain’Air, propose d’instaurer un système bioclimatique de Chauffage Ventilation Climatisation (CVC). Il est alimenté par une source de chaleur renouvelable constituée de panneaux solaires thermiques, d’une chaudière biomasse et d’un réseau de chaleur urbain. Par rapport aux équipements conventionnels, il permet de réduire les consommations d’énergie de 30 à 60%, et les émissions de gaz EqCO2 de 50 à 80% tout en améliorant la qualité globale de l’air intérieur. Le projet d’Engie consiste à installer des panneaux solaires au sein des hôpitaux de l’AP-HP. Cette source d’énergie verte peut être couplée à des bornes de recharge pour véhicules. Les établissements pourront alléger leur consommation d’énergie, et du même coup réduire leur facture et leur impact environnemental.

Autre source de consommation énergétique, le transport. Dix groupes hospitaliers sur douze ont mis en place leur Plan de Déplacement d’Entreprise (PDE), sur au moins 30 sites. Il s’agit d’optimiser les transports inter-hospitaliers et de favoriser le covoiturage ou la mise en place de parcs à vélos sécurisés. Par ailleurs, une trentaine de véhicules électriques sont déjà en circulation, notamment destinés à l’hospitalisation à domicile qui représente plus de 30% de la flotte de l’AP-HP, composée de plus de 1 000 véhicules. En parcourant plus de 10 millions de km, ce parc de voitures consomme un million de litres d’essence. L’objectif est de réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) des déplacements en facilitant l’usage des transports collectifs et le recours à des modes des mobilités « douces ». Les émissions de GES sont suivies annuellement. Les transports de biens sont aussi concernés en utilisant des véhicules plus propres. Une expérimentation est également en cours avec la Ville de Paris et la RATP pour tester des ZOE autonomes. L’AMI contribue à cette mobilité douce avec le projet de remplacer une partie du parc de véhicules utilitaires diesel par des vélos bi-porteurs à assistance électrique. Ces vélos seraient destinés à transporter les prélèvements de biologie d’un site à l’autre.

Achat responsable, nerf de la guerre

 

Les achats responsables n’échappent pas au monde hospitalier. Ils concernent principalement les produits hôteliers, les médicaments et les dispositifs médicaux, en ciblant les substances polluantes et l’éco-conception. Mais aussi l’alimentation en promouvant les circuits courts. Ils sont responsables de près de 40% des émissions de GES des hôpitaux, soit plus de 570 000 teq CO2 d’émission pour l’AP-HP. Une réflexion sur l’usage des fluides médicaux et leur impact en termes d’effet de serre a été engagée, à travers l’expérience de substitution du gaz anesthésique « Desflurane » par un gaz deux fois moins polluant. Des actions concrètes sont d’ores et déjà en place, comme l’élaboration de cahiers des charges imposant la règlementation sur les résidus de pesticides et métaux lourds.

Avec l’exposition aux substances toxiques et polluantes, l’alimentation fait partie des priorités d’actions de l’AP-HP. Longtemps considérée comme accessoire au soin, elle apparaît désormais comme un élément de bien-être, participant à la guérison du patient et un terrain propice à la réduction du gaspillage et des déchets. Plus de 22 millions de repas sont servis chaque année, dont 2 300 tonnes de fruits et légumes frais. Dans ce cadre, l’AMI a retenu deux projets : Label Alimentation durable, et NAGA (Nutrition Achat Gaspillage alimentaire). Ils explorent tous deux les problématiques de l’alimentation durable dans les hôpitaux. Le projet Label Alimentation durable pourrait favoriser les produits et menus vertueux, via un référentiel : sans pesticides, faits maisons, locaux. Ce label devra inspirer et orienter le service Achats de l’AP-HP. Selon Murielle Bagni, responsable de la cellule expertises et conseils alimentaires et porteuse du projet, « il y a une forte contrainte budgétaire dans le milieu hospitalier, et les cuisiniers ne savent pas forcément comment gaspiller moins. L’idée est de pouvoir s’inspirer de ce qui se fait ailleurs en termes de bonnes pratiques, par exemple dans les cantines scolaires. Notre ambition est de lancer ce projet à l’hôpital Bichat et de voir dans quelle mesure il peut être répliqué ». Le projet NAGA fait le diagnostic que les repas à l’hôpital sont source de gaspillage. « Des progrès considérables peuvent être réalisés sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre lors de l’acheminement, de la surproduction entraînant du gâchis, de la prise en compte des origines biologiques des aliments servis, etc. », indique Camille Devroedt, ingénieure environnementale au CHU de Grenoble-Alpes, à l’origine du projet.

Réduire et trier les déchets

 

Le meilleur déchet, c’est bien celui qu’on ne produit pas. En plus de préserver les ressources, cela réduit les dépenses. Un achat responsable intègre ces paramètres. C’est à ce titre que l’AP-HP soutient le projet expérimental Eco-Tech. Celui-ci consiste en une plateforme d’échange d’aides techniques pour les professionnels de la rééducation et de la réadaptation (fauteuils roulants, béquilles etc.). Sandra Vaz, ergothérapeute et porteuse du projet : « nous allons pouvoir financer du matériel et faire appel aux dons auprès de la Ville de Paris ou des professionnels de santé pour récupérer des aides techniques, et commencer à structurer la plateforme d’échanges ». Ces aides techniques médicales sont souvent coûteuses pour les patients et tous n’ont pas les moyens. En améliorant la qualité des services de soins sans surcoût pour le patient, ce projet vise à promouvoir développement durable et bien-être des patients. À l’échelle de l’AP-HP, la plateforme entraînera une réduction des achats en aides techniques et réduira donc l’impact environnemental.

Chaque année, les 39 établissements de l’AP-HP produisent près de 35 000 tonnes de déchets dont une moyenne de 16 % de déchets à risque infectieux (DASRI). « L’hôpital Necker possède vingt filières de tri sélectif et génère 2 000 t/an de déchets dont 1500 tonnes de DAOM (déchets assimilables aux ordures ménagères) et 40 tonnes de biodéchets, pour un coût de 600 000 euros, et un taux de tri DASRI de 12,7%, explique Christine Campaniac, directrice achats et développement durable de l’établissement. L’objectif est de réduire le volume de déchets quand cela est possible et trouver des filières de valorisation ». A titre indicatif, le coût des DASRI à l’hôpital représente 750 euros/tonne et 310 euros/tonne pour les DAOM. Plusieurs actions de réduction et de tri ont été menées et se poursuivent à travers l’AMI de l’AP-HP.

L’un des principaux services ciblés concerne le bloc opératoire. « Cette partie de l’hôpital est à la fois très polluante et extrêmement exigeante en termes de sécurité sanitaire » rappelle El Mahdi Hafiani, anesthésiste à l’hôpital Tenon et porteuse du projet Sub-Or. Ce dernier se fixe pour objectifs, le tri et le recyclage des déchets au bloc opératoire, la réduction de l’excédent de matériel anesthésique préparé et non utilisé, la réduction de l’émission de gaz à effet de serre liés aux gaz anesthésiques et la réduction de la consommation d’énergie. Une amélioration continue sera rendue possible au fur et à mesure du développement du projet, notamment grâce à des audits réguliers des actions initiées.

Les P’tits Doudous accueillis à l’AP-HP

 

L’ambition du projet « Les P’tits Doudous de l’Hôpital Necker » s’inscrit dans cette démarche avec un volet social. Coup de coeur de l’AMI, ce projet émane d’une initiative créée en 2011 au CHU de Rennes par l’association Les P’tits Doudous. L’idée est de détourner un maximum de produits habituellement jetés, pour être recyclés. Le produit de la valorisation sert ensuite à acheter des peluches et des tablettes de jeux pour les enfants hospitalisés mais cela pourrait également être appliqué à d’autres services hospitaliers afin d’acheter des accessoires pour le bien-être du patient. Deux types de produits usagés sont collectés et ainsi détournés du sac jaune de Dasri depuis fin 2017 à Necker : le métal (acier inoxydable, aluminium, câbles en cuivre) et le plastique (Pehd, Pebd, et PP). Le bloc opératoire a été moteur dans cette opération mais d’autres services comme les urgences, les consultations, la maternité ou la cardiologie devraient prendre le même chemin.

Seuls le Pehd, le Pebd et le PP sont collectés

A ce jour, sur l’ensemble des hôpitaux français concernés, 13 tonnes de produits métalliques ont pu être recyclées. Necker est le premier de la liste des établissements AP-HP à suivre cette action et développe en parallèle, une collecte de produits plastiques en vue d’un recyclage avec l’association Les Clayes Handisport. Pour les métaux, l’association a passé un contrat avec Derichebourg qui collecte les flux une fois par an. « Depuis sa mise en œuvre à Necker, nous avons récupéré près de deux tonnes de matériels métalliques et une tonne de produits plastiques. Cela va du câble au flacon aérosol, en passant par les pinces et ustensiles opératoires, les embouts de seringues, les bouchons, etc. » explique Mathieu Sebie, l’un des infirmiers bénévoles engagés dans le projet. Tous ces produits jetables passent maintenant par les bacs de désinfection avec le matériel réutilisable. Depuis le lancement des « P’tits Doudous de Necker », certains laboratoires semblent même faire plus attention à l’éco-conception de leurs produits, pour favoriser le démontage ou la séparation des étiquettes. Preuve que tout est encore à faire.

Les P’tits Doudous

Malgré la publication en 2013, d’un guide sur l’éco-conception des emballages du médicament par le Leem (organisation professionnelle française des entreprises du médicament), les pratiques ne changent que si le terrain est incitatif et si tout le monde en est convaincu : « pour en arriver là, nous avons informé et sensibilisé nos collègues à un tri systématique des produits. Des affichages ont été placés dans plusieurs services comme aide-mémoire, explique Elodie Deflandre, infirmière anesthésiste à Necker. Cela ne doit pas devenir une contrainte ou une charge supplémentaires pour les employés de l’hôpital, mais s’inscrire naturellement dans les esprits ». Le projet fait déjà des émules et pourrait se concrétiser dans d’autres établissements comme Trousseau ou Pompidou. Une initiative en entraînant une autre, les soignants de Necker impliqués dans la collecte de déchets, espèrent plus tard étendre l’opération à d’autres gisements comme le verre médical.

Haro sur le plastique fossile

 

Si le plastique n’existait pas, l’hôpital serait confronté à plusieurs difficultés. Performant et protecteur tant pour les actes chirurgicaux que les soins, le plastique est partout. Mais pour certains, il y en a beaucoup qui pourraient être réduits ou remplacés. BioTexMed à travers son projet Seabird, souhaite financer la R&D de formulation en bioplastique biosourcé et biodégradable pour la réalisation de non-tissés, très souvent utilisés à l’hôpital (charlottes, compresses, couches et draps jetables). L’objectif n’est pas de réduire simplement le gaspillage en recyclant le plastique consommé, mais de prendre le problème à sa source, c’est-à-dire à sa production. Une telle innovation appliquée au secteur médical pourrait avoir un réel impact sur la gestion des déchets au sein des hôpitaux. Dans le secteur des plastiques, les bouteilles et autres produits à usage alimentaire sont tout particulièrement visés. Pour réduire le volume des emballages plastiques et en particulier des bouteilles d’eau, les établissements pourront bientôt installer des fontaines à eau plate et pétillante, dans le respect des normes sanitaires en vigueur.

La mise en œuvre de stratégies à l’échelle d’un ou plusieurs établissements montre que l’AP-HP commence à prendre le développement durable au sérieux. Il y a dix ans, personne ne savait identifier les émissions de CO2 ou la production de déchets des hôpitaux. Aujourd’hui, ces données sont réactualisées et les bonnes pratiques sont échangées. Ce n’est pas un hasard si l’AMI a également retenu le projet « Organisation apprenante sur les bonnes pratiques écologiques hospitalières ». Ce projet prévoit des modules de formation et un échange d’informations entre soignants autour du thème du développement durable. De cette façon, les expériences des uns peuvent bénéficier à d’autres, en épargnant les écueils. Autre signe que la démarche prend forme, l’insertion de la Pitié-Salpêtrière dans le projet d’écologie industrielle et d’économie circulaire du « quartier des Deux Rives », conduit par la Ville de Paris et la RATP.

L’industrie pharmaceutique fait aussi des efforts

Comment mieux intégrer la prévention des déchets, l’éco-conception, le recyclage, l’écologie industrielle ou la durabilité dans l’industrie de la santé et du médicament ? Si tout n’est pas encore exemplaire, plusieurs laboratoires tentent de jouer le jeu. En essayant de réduire les émissions de GES, en optimisant la consommation d’eau et d’énergie, en réduisant la production de déchets. A l’échelle mondiale, des groupes comme Allergan, Bayer, Novartis, Novo Nordisk, Pfizer, Takeda ont signé il y a quelques années, la déclaration Caring for Climate et se sont engagés à lutter activement contre le changement climatique (préservation de l’environnement, développement durable, assainissement de l’eau, etc.). En France, plusieurs actions sont menées par les entreprises, en particulier, celles de Pierre Fabre et Sanofi qui ont gagné respectivement en 2019 et 2017, un prix sur l’éco-conception décerné par Pharmapack en partenariat avec Adelphe.

Mais aujourd’hui, il ne suffit plus de recycler (notice, carton d’emballage, papier, seringues, aiguilles, etc.), d’économiser des ressources (eau, énergie, biodiversité, etc.), de valoriser certains déchets en énergie (récupération de l’énergie par incinération des médicaments non utilisés), de sensibiliser le plus grand nombre (achat de médicaments responsable auprès des hôpitaux, des institutions et des particuliers), et de limiter les polluants. Il faut imaginer de nouveaux modèles industriels et économiques incluant l’éco-conception, des solutions pour limiter la production des déchets et pour réutiliser les matériaux secondaires, la synergie industrielle, le partage d’infrastructures, de matériel industriel, de ressources et de technologies.

* L’ AMI Développement durable soutenu par l’AP-HP, BpiFrance et la Banque des Territoires a retenu six projets : Sub-Or, Nesting, EcoTech, Zéphyr, Label Alimentation durable et NAGA, BioTexMed. A cela s’ajoutent les six coups de coeur du jury : Engie (production photovoltaïque d’électricité), Les P’tits Doudous de Necker, Pain Minut’ (production de pain chaud), réduction des bouteilles plastiques, échange de bonnes pratiques, service de coursier à vélo.

Crédit : CM

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A savoir :

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