En conformité avec leurs objectifs de réduction des déchets et de performance de tri d’ici à 2030, de nombreuses métropoles françaises s’engagent à réhabiliter, agrandir et réaménager leurs déchèteries. Les espaces de réemploi endéchèterie demandés par la loi AGEC, l’augmentation et la diversité des flux impliquent désormais une remise à plat des parcs. L’occasion pour certaines collectivités de repenser le rôle de la déchèterie et de déployer de nouvelles solutions alternatives pour prévenir et mieux gérer les déchets de leurs citoyens.
Le réaménagement des déchèteries a commencé il y a dix ans avec la révision de la réglementation sur les ICPE. Depuis 2015, les collectivités ont commencé à investir dans des aménagements adaptés à l’accueil du public. « Résultat, nous avons assisté à une forte demande des collectivités pour sécuriser les quais de déchargement et à un maillage dense sur le territoire garantissant un service de proximité » note Josselin Lioust, chef de projet au sein du bureau d’études Elcimaï, spécialisé dans l’environnement. C’est ainsi que l’entreprise AZ Métal, installée à Dinan dans les Côtes d’Armor, a percé sur ce marché des équipements pour déchèteries. « Les besoins étaient importants à l’époque mais nous pensions que cela n’allait durer qu’un temps et se limiter à quelques territoires », souligne Ronan Le Tiec, dirigeant de la PME. Mais la loi NOTRe est venue rebattre les cartes, en donnant naissance à des marchés plus grands et à de nouveaux besoins. Aujourd’hui, cinq ou six acteurs équipementiers de déchèteries se partagent le secteur. « Depuis 2018, nous observons de forts enjeux sur la réhabilitation totale des parcs de déchèteries. Fermetures, reconstructions, extensions entraînent forcément de nouveaux besoins en matériels et en espaces » assure Ronan Le Tiec.
Aujourd’hui, les déchèteries nouvelle génération s’inscrivent dans une approche holistique, avec l’objectif de réduire clairement la production des déchets et les coûts de traitement et de renforcer la performance du tri pour mieux valoriser les flux, souligne Josselin Lioust. Conséquence directe : une rationalisation des réseaux de déchèteries est en cours pour réduire leur nombre, tout en agrandissant les surfaces et en redistribuant judicieusement certaines d’entre elles sur les territoires. C’est le cas de La Rochelle, l’une des collectivités pionnières dans ce domaine, qui à la place de ses sept anciennes déchèteries, en a reconstruit quatre nouvelles, en les positionnant au bon endroit, selon l’évolution démographique. Si selon les critères retenus par l’Ademe, les zones urbaines doivent proposer une déchèterie pour 40 000 habitants et les territoires ruraux, une déchèterie pour 10 000 habitants, tout le monde ne remplit pas ces conditions.
Valeur d’usage et réemploi

Exemple à Lyon Métropole où les 19 déchèteries actuelles arrivent à saturation malgré la création d’une dizaine de déchèteries mobiles et d’une déchèterie fluviale. Et pour cause, l’agglomération compte une déchèterie pour 70 000 habitants. « Les objectifs de diviser par deux l’incinération des déchets et de réduire la production de déchets de 25 % d’ici à 2030 sur notre territoire, nous incitent à revoir notre approche vis-à-vis des déchèteries, en travaillant aussi sur des alternatives permettant de désengorger ces lieux de dépôt » souligne Isabelle Petiot, vice-présidente en charge de la réduction des déchets sur Lyon Métropole. Au programme d’ici les dix ans à venir, la ville va s’atteler à la création de dix « végéteries », couplées à des plateformes de compostage pour accueillir les déchets verts. « Ces flux saisonniers peuvent représenter jusqu’à 30 % des apports. Nous voulons détourner ces flux et porter des messages pédagogiques aux usagers pour mieux utiliser ces déchets verts in situ » ajoute Isabelle Petiot.
En parallèle, des éco-centres devraient voir le jour sous condition de disposer du foncier nécessaire pour accueillir, à l’image du Smicval Market en Gironde, des objets et matériaux réemployables. « Une étude juridique est en cours et le modèle est à définir en partenariat avec les structures de l’ESS, assure Isabelle Petiot. D’ores et déjà, nous avons mis en place 12 donneries à côté des déchèteries pour favoriser le réemploi de produits en bon état. L’idée des éco-centres, c’est d’aller plus loin en organisant des ateliers de réparation ou d’up-cycling pour les citoyens. Et à terme de développer une nouvelle filière de débouchés, créatrice d’emplois ». Le Smicval Market est un modèle inspirant pour d’autres collectivités comme Grand Annecy Agglomération qui souhaite déployer des déchèteries à plat, en y associant une zone de réemploi avec des espaces de dépôts couverts pour lisser la fréquentation. Par ailleurs, un projet de requalification de sa plus grosse déchèterie en pôle d’économie circulaire est en cours.
Le réemploi demeure un levier indispensable pour réduire les apports de déchets. A Nantes Métropole, chaque déchèterie dispose désormais d’un conteneur violet spécifique, géré par Envie44 et deux ressourceries locales. La ville souhaite dans le même temps intégrer les acteurs de l’ESS, déjà bien représentés localement, en particulier dans les secteurs du jouet, des textiles et des articles de sport. Elcimaï pour sa part est souvent amené à travailler sur la faisabilité et la réutilisation de bâtiments existants pour aménager ces espaces de réemploi. Les élus ont surtout besoin de savoir combien cela va leur coûter. En contrepartie, il est demandé à l’usager de faire le tri avant d’amener leurs encombrants. Cela est maintenant possible grâce à une maturité d’esprit et une conscience environnementale plus visibles, mais il y a encore des limites, insiste Josselin Lioust : « on ne peut pas demander à l’usager de séparer certains métaux entre eux, des appareils contenant des batteries au lithium, et encore moins, le bois selon son niveau de pollution ». Ce qui n’empêche pas certaines villes d’intégrer le citoyen dans la boucle. En moyenne, 10 % de ce qui est amené en déchèterie est encore en bon état et réutilisable, assure Lionel Coiffard, vice-président de Grenoble Alpes Métropole : « nous voulons aujourd’hui que le citoyen soit formé pour remédier à cette situation. C’est ainsi que nous avons créé un comité d’usagers avec une réunion tous les deux mois, sur les bonnes pratiques de collecte, et de tri en déchèterie ».
Taille critique et dépôts sauvages

Grenoble Alpes Métropole créée en 2015 recouvre désormais 49 communes, soit 450 000 habitants sur un bassin de vie qui totalise près 700 000 habitants. Cette fusion entre plusieurs territoires a conduit à la création d’un schéma directeur, dans lequel le parc des 21 déchèteries doit désormais passer à 16. Au cours de cette réorganisation, la métropole prévoit une répartition plus judicieuse des déchèteries et des sites plus grands. « Cela signifie, déplacer six ou sept déchèteries et aménager certaines d’entre elles à cheval entre deux ou trois communes, explique Lionel Coiffard. En moyenne, les futures déchèteries passeront de 1500 à 5000 m² et un site s’étendra sur plus de 8000 m² ». Coût d’investissement compris entre 1,8 et 2,5 millions d’euros. Pour la plus grande, le budget porte sur 4,8 millions d’euros. Ce futur réseau de déchèteries vise à réduire les dépôts sauvages, encore trop souvent présents sur le territoire, souligne le vice-président : « nous continuerons d’accepter tous les flux, et à ce titre, nos déchèteries en s’agrandissant, pourront doubler le nombre de flux accueillis, soit une trentaine de flux au total. Il s’agit en quelque sorte de construire des mini centrales de tri, dans lesquelles, l’usager doit faire des efforts sur le tri en amont avant de venir sur site. Nous avons par ailleurs envisagé de consacrer quatre déchèteries aux pneus, et aux déchets dangereux et amiantés, sur des plages horaires spécifiques ». Avec une augmentation progressive de la TGAP, l’agglomération souhaite tout faire pour éviter l’enfouissement, qui représente déjà moins de 5 % des flux de déchèterie.

C’est toute une série d’habitudes qu’il faut changer tant sur la sécurité, la logistique que sur les pratiques de tri. Les quais de déchargement vont ainsi passer de quatre à huit. Et pour éviter les files d’attente, une nouvelle organisation au sein des déchèteries sera mise en place pour l’apport des déchets verts. « Nous voulons également que ces lieux deviennent accessibles et agréables pour tous les usagers, hommes et femmes. Les agents de sites vont bénéficier d’une formation d’accueil, de conseil et de tri » ajoute Lionel Coiffard. Les élus de la métropole grenobloise réfléchissent actuellement à d’autres missions pour les déchèteries que le simple rôle d’accueil et de regroupement de déchets. Moins la collectivité paie pour l’élimination des déchets, mieux c’est. Sur le flux bois, le mélange en benne pose problème, car au final, tout part en destruction sans distinction, moyennant un coût d’un million d’euros par an ». Si un tri en amont était réalisé, le gisement de déchets ultimes serait réduit et une fraction pourrait être réemployée sur le territoire. Avec l’objectif de réduire de 20 %, les déchets générés grâce à du réemploi d’ici à 2030, Grenoble Alpes Métropole a lancé une action en partenariat avec Emmaüs qui récupère du mobilier dont plus personne ne veut, même en bon état, pour les relooker, via un procédé d’aéro-gommage.
Dans cette optique, la métropole a racheté une ancienne usine Schneider de 14 000 m² dotée de trois bâtiments, pour massifier les produits issus de déchèteries. L’activité de réparation, de remise en état et de revente est déléguée à une Scic qui réunit tous les acteurs de l’ESS (Emmaüs, Envie et d’autres structures locales). L’été prochain, les usagers pourront également y déposer leurs encombrants en bon état. En parallèle, un préau du réemploi sera testé dans les déchèteries. L’idée est d’installer une tente ou un conteneur maritime pour entreposer du matériel ou des produits aptes au réemploi. Des valoristes sur place pourront aider et conseiller les usagers dans leur démarche. En contrepartie, le particulier déposant pourra à son tour prendre ce qui l’intéresse. Un retour positif a déjà été observé sur le réemploi de matériaux de fin de chantier (carrelage, tuyaux etc.).
Performances de tri

Une meilleure valorisation des déchets accueillis en déchèterie implique d’améliorer le geste de tri en amont et l’aménagement logistique. Tous les gisements sont concernés avec l’émergence de nouvelles filières REP. Plus question de mélanger les inertes, bétons et terres. Chaque flux doit bénéficier d’un exutoire. Il faut donc gérer le pré-traitement dès l’accueil en déchèterie, pour réduire au maximum les coûts d’élimination en enfouissement. Pour AZ Métal, c’est l’opportunité d’innover et de développer des équipements adaptés. « Nous avons commencé en 2016 à fabriquer des conteneurs pour emballages cartons afin de répondre aux besoins des entreprises puis une demande d’éco-mobilier nous a conduit à développer des bornes pour collecter les couettes et oreillers en déchèterie » explique Ronan Le Tiec. Depuis, l’entreprise bretonne a conçu un dispositif de collecte de plaques de plâtre, en conformité avec les obligations environnementales de tri de ce matériau. A ce jour, huit déchèteries sur Rennes Métropoles en sont dotées ; Orléans devrait suivre ainsi que Nantes Métropole. « Cela représente sur nos déchèteries nantaises, quelque 2500 t/an. Un marché a été passé avec Paprec pour quatre ans, soit un montant de 630 000 euros. Les plaques de plâtre seront massifiées sur la plateforme de Paprec à Saint-Herblain pour être ensuite envoyées à l’usine Placoplatre Saint-Gobain de Cognac/Cherves-Richemont (Charente) » indique Mahel Coppey, vice-présidente en charge des déchets et de l’économie circulaire.

Sur Nantes Métropole, le programme de réhabilitation des déchèteries répond à l’évolution réglementaire et à une augmentation de la population. Ce territoire de 24 communes et près de 700 000 habitants dispose actuellement de 11 déchèteries qui représentent 40 % du tonnage à traiter. Les déchèteries nantaises datent des années 1990 et sont devenues vétustes. D’où la nécessité de moderniser le parc. A celles-ci, s’ajoutent quatre éco-points installés dans les quartiers depuis 2019. Ces mini-déchèteries répondent aux besoins de collecte d’encombrants, de DEEE et de déchets dangereux. Elles font l’objet de deux millions de passages par an, soit environ 120 000 tonnes de déchets. En outre, la métropole travaille en étroite collaboration avec les bailleurs sociaux pour favoriser la création de locaux de pré-tri, en hyper-proximité, sans oublier la mise en place de composteurs et de ressourceries. « C’est un ensemble de moyens qui vont aider à atteindre nos objectifs de réduction de 20 % des déchets et de 65 % de valorisation d’ici 2030 », assure Mahel Coppey. Sur le terrain, cela s’est d’ores et déjà traduit par une caractérisation des bennes tout venant au printemps 2020 pendant le premier confinement, pour identifier la composition des flux et leur état, en vue d’un réemploi.
« Nous en profitons pour intégrer les enjeux climatiques »
Les enjeux liés aux conditions de travail sur site, à la sécurité des agents et des usagers sont au coeur des opérations de réhabilitation. A Nantes, un module de formation sur le réemploi est en cours d’élaboration à destination des agents de déchèterie : « dans ce contexte, nous intégrons aussi les paramètres climatiques, en isolant mieux les bâtiments rénovés ou neufs, en réduisant la consommation d’eau et en installant des panneaux solaires quand cela est possible. Nous voulons profiter de cette évolution, pour faire de la déchèterie, un futur espace d’animation et de pédagogie, mais aussi un lieu connecté. Les données recueillies sur les flux, leur composition, leur intensité etc. doivent nous servir à améliorer la gestion des déchets ». Dans ce contexte, Nantes Métropole a choisi d’organiser un tour de table créatif pour répondre aux aspirations des citoyens autour des nouvelles déchèteries. Au programme : les nouvelles filières REP, l’évolutivité des sites, la mise en sécurité, les dépôts sauvages et incivilités, la propreté, les conditions de travail. Des ateliers citoyens lancés en début d’année 2022 se poursuivront jusqu’en mai prochain. Ils serviront de base pour définir la déchèterie du futur. En ligne de mire, la création d’une nouvelle déchèterie à Couëron qui devrait voir le jour en 2025. Entre temps, le programme de réhabilitation se penchera sur sept déchèteries et deux éco-points d’ici à 2026. Coût total : 31 millions d’euros. « L’objectif pour nos futures déchèteries est de les intégrer à l’environnement avec le moins d’impact possible » insiste Mahel Coppey.
Nouvelles REP : l’inconnu
Pour de nombreux élus, l’arrivée des nouvelles filières REP est encore floue. Si juridiquement, les collectivités n’ont aucune obligation d’accueillir ces futurs gisements en déchèterie, dans la pratique, cela risque de poser quelques difficultés. « Il y a plusieurs manières de voir la déchèterie, explique Lionel Coiffard : en tant que service public, partenaire de prestataires ou point relais de sites marchands ». En l’absence de coordination entre éco-organismes, les collectivités reçoivent des injonctions contradictoires qui incitent à remplir les bennes, au détriment d’une politique de réemploi et de réduction des déchets. Certains élus s’inquiètent déjà. « Les éco-organismes répondent à des objectifs techniques sans prêter attention à nos contraintes, qui consistent à répondre en priorité aux besoins des usagers tout en essayant de limiter nos coûts de traitement », confie Isabelle Petiot. « Les élus se trouvent notamment confrontés au trio infernal : pneumatiques, extincteurs et bouteilles de gaz, qu’ils ne peuvent pas refuser en déchèterie, malgré les obligations de reprise par les filières » souligne Josselin Lioust. En vue d’améliorer la gestion des déchets, les collectivités ont aujourd’hui à cœur d’inscrire leurs déchèteries dans un nouveau dispositif de sensibilisation au tri et de prévention. Les élus espèrent dans cette optique, l’adhésion de tous les acteurs de la filière pour que l’intérêt général demeure prioritaire.
Crédits : Lucas Frangella (Grenoble Alpes), Nantes, AZ Métal, Laurence Danière et Fabien Fournier (Métropole de Lyon)
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