Smartphone reconditionné : un marché multi-acteurs, multi-sourcing, multi-clients

La location BtoB, prochaine cible

Parmi tous les appareils multimédia reconditionnés, le smartphone est le plus plébiscité à ce jour par le grand public et de plus en plus courtisé dans le monde de l’entreprise. Sa croissance en France de plus 13 % par an entre 2018 et 2023 en témoigne. La filière française commence à être bien installée, représentée par une bonne dizaine d’entreprises phares. Pour lever les derniers freins, certains professionnels ont choisi de diversifier leurs services, d’élargir leur clientèle, renforcer leur savoir-faire et relocaliser leur sourcing.

Le smartphone reconditionné cristallise deux situations paradoxales : d’un côté, presque 1 téléphone sur 5 est reconditionné en France, et plus d’un Français sur trois a déjà acheté un smartphone d’occasion. De l’autre, une étude montre que 49% des Français gardent leurs anciens smartphones sans rien en faire. Ce réflexe de conservation touche particulièrement les 35-49 ans (61%, 2 points devant la génération des 18-24 ans à 59%). Les téléphones portables s’avèrent être les produits les moins revendus une fois qu’ils ne servent plus (14%) et aussi les moins donnés (11% à un proche ou une association), contrairement aux vêtements (51%) ou à l’électroménager (33%). Ces résultats sont issus d’une enquête d’OpinionWay menée pour le compte de CertiDeal. L’entreprise, créée en 2015 et spécialisée dans le reconditionnement en ligne des smartphones et tablettes, emploie 120 collaborateurs et compte plus de 900 000 clients. Sa fondatrice, Laure Cohen prévoit un chiffre d’affaires de plus de 80 millions d’euros pour 2023, avec à son actif, près de 350 000 appareils reconditionnés et vendus. Malgré le développement de son activité, CertiDeal voulait en savoir plus sur l’expérience d’achat des Français et leur rapport avec les produits de seconde main et reconditionnés. Les résultats nuancés de l’enquête permettent d’analyser la place du smartphone reconditionné sur le marché de l’occasion et surtout de comprendre si ce mode de consommation est parti pour s’installer durablement.

Cachés dans les fonds de tiroirs

 

Premier enseignement, le smartphone fait partie des produits reconditionnés les plus recherchés pour des raisons économiques. Le critère environnemental est présent dans l’esprit des consommateurs mais arrive en deuxième position. Cette tendance amène sans doute quelques pratiques irrationnelles comme le fait de garder son téléphone hors d’usage dans un tiroir. Les Français thésaurisent. Selon les estimations d’ecosystem, éco-organisme de la filière DEEE, cela représente plusieurs dizaines de millions de téléphones. Sans sourcing durable en appareils de seconde main, pas de reconditionnement. En 2020, l’éco-organisme a donc lancé un dispositif en ligne www.jedonnemontelephone.fr. Résultat : en trois ans, quelque 300 000 téléphones récupérés dont la moitié a été reconditionnée, le reste recyclé. En moyenne, cela revient par an, à environ 50 000 appareils reconditionnés. La marge de manœuvre est énorme et en attendant de convaincre les Français de se débarrasser de leurs smartphones, les reconditionneurs doivent assurer un approvisionnement régulier et de qualité. Plusieurs types de sourcing existent : les importations provenant d’Asie, des Etats-Unis ou d’Europe auprès d’opérateurs ou de brokers ; les retours clients auprès de la grande distribution et d’opérateurs français partenaires ; la collecte par les éco-organismes et le rachat en direct auprès des particuliers et des entreprises.

CertiDeal rachète ses appareils à 65 % aux Etats-Unis. « Le marché européen n’est pas suffisant pour répondre à nos quelques 900 000 clients particuliers et depuis deux ans, provenant du monde de l’entreprise, souligne Laure Cohen. Les smartphones sont rachetés directement aux opérateurs outre-atlantique, gage de transparence et de qualité des appareils ». Pourquoi le marché américain est une manne pour les acteurs du reconditionnement ? Parce que les Américains consomment. Et le secteur de la téléphonie mobile outre-atlantique y contribue : pas de nouveau téléphone sans reprise de l’ancien. Ce qui permet de collecter un maximum d’appareils. Par ailleurs, le smartphone reconditionné n’a pas la cote outre-atlantique, considéré comme un produit de seconde main, et dévalorisant. CertiDeal ne néglige pas pour autant le sourcing en Europe : « nous devons convertir plus de consommateurs à la revente de leurs appareils pour récupérer des produits en bon état et mener avec les pouvoirs publics, un travail de sensibilisation collectif pour que l’achat d’un produit reconditionné soit une démarche totalement adoptée par le consommateur » insiste Laure Cohen.

La réparation comme atout

 

Si le consommateur se détourne peu à peu des market places dont la priorité est de faire du business avant de se préoccuper de l’environnement, le reconditionneur d’appareils numériques a deux solutions pour capter les gisements et de nouveaux clients  : mettre en place un dispositif de rachat direct d’appareils pour développer son offre, et développer un savoir-faire sur la réparation. « Il ne suffit pas de récupérer des smartphones en bon état et de procéder à une série de tests pour se proclamer reconditionneur. Nous travaillons aussi sur une expertise de réparation pour élargir notre offre », insiste Arnaud Guillaume, co-fondateur et directeur général de e-Recycle. Créée en 2013, l’entreprise lyonnaise vient de réaliser sa première levée de fonds de 1,5 million d’euros auprès de deux fonds d’investissement : Fonds d’Amorçage Industriel Métropolitain (Lyon/Saint Etienne) géré par DEMETER et Fonds Souverain Auvergne Rhône-Alpes géré par SIPAREX.

Depuis 2019, e-Recycle a internalisé son atelier de reconditionnement et son entrepôt de réception de smartphones, tablettes et consoles. Avec neuf salariés, e-Recycle affiche pour 2023 un chiffre d’affaires de trois millions d’euros pour 5000 produits reconditionnés par an. Tous les appareils reçus par les particuliers et les entreprises sont vérifiés (40 points de contrôle), testés et réparés. C’est notre valeur ajoutée par rapport aux autres reconditionneurs, insiste Arnaud Guillaume. Si l’appareil est irréparable, toutes les pièces détachées sont récupérées et réutilisées pour d’autres réparations. La levée de fonds va permettre de renforcer les moyens de l’entreprise, en recrutant une dizaine de personnes supplémentaires, en automatisant certaines opérations, en développant son expertise dans la réparation et son offre sur le marché BtoB d’ici 2024. Selon Arnaud Guillaume, la revente de flottes d’entreprises de plus en plus fréquente, et l’achat de smartphones reconditionnés par des professionnels répondent à des obligations RSE. A ce titre, la direction d’e-Recycle prévoit une ACV de ses produits et de son activité, dès lors que tous les appareils sont rachetés et revendus en France. Trois projets de labellisation environnementale et sociétale sont en cours : QualiRepar, Service France Garanti et RecQ.

Sourcing local ou global ?

 

Process de contrôle automatisé chez Largo

Le label RecQ permet de garantir la qualité des produits reconditionnés ; de bénéficier de l’expertise et des contrôles des structures externes en charge de l’audit ; de fédérer les acteurs autour d’un consensus sur les bonnes pratiques ; de gagner de nouvelles parts de marché de l’occasion sur le neuf. Largo, entreprise de reconditionnement de smartphones à Nantes vient également d’obtenir cette labellisation qui lui permet de collaborer avec un opérateur télécom français pour la distribution de ses smartphones reconditionnés. Depuis sept ans, Largo se mobilise sur la mise au point d’un packaging éco-responsable, 100% recyclable et réutilisable ; la réalisation d’un bilan carbone ; l’obtention de la double certification du Label Service France qui atteste d’un savoir-faire français et de la qualité de son service après-vente ; la signature du manifeste du Coq Vert / BPI France, et un partenariat avec l’association Ruptur pour une économie numérique plus verte.

Pour se démarquer des reconditionneurs mondiaux, le recentrage des approvisionnements sur l’Europe ou la France va devenir de plus en plus pertinent pour le secteur, insiste Arnaud Guillaume. Tout ce qui vient d’Asie discrédite la dimension environnementale du reconditionnement tandis que de nouveaux appareils provenant des Etats-Unis, risquent selon lui de ne plus pouvoir être réutilisés sur notre marché. En effet, l’arrivée des gammes Iphone 14 pro et Iphone 15 sur le marché américain fonctionnent déjà avec des cartes SIM virtuelles encore peu présentes en France. Le marché du reconditionné devrait tendre vers la e-sim d’ici à une dizaine d’années, avec une émergence en France de ces appareils dans trois ou quatre ans. Les opérateurs accepteront sans doute progressivement ce dispositif grâce à des appareils hybrides. Quelques flottements sur le marché du réemploi ne sont donc pas impossibles.

La location, un enjeu de volumes

 

Si cette évolution du smartphone conforte les reconditionneurs de taille moyenne à privilégier un sourcing de proximité, et un plus grand savoir-faire sur la réparation, d’autres s’appuient sur de nouvelles prestations pour diversifier leur clientèle. C’est le cas de Phone Recycle Solutions qui a lancé sa première offre de location en BtoB en septembre 2022. L’entreprise parisienne reconditionne actuellement 3000 appareils par jour mais peut grimper jusqu’à 5000. Dans ses ateliers, PRS ne répare pas les téléphones défectueux. Au mieux, l’entreprise démantèle ces appareils qui peuvent offrir un stock de pièces détachées, ou bien les envoie en filière de recyclage. Son sourcing d’origine internationale s’élève à plus d’un million d’appareils chaque année. Cette marge de manœuvre permet à PRS de proposer aux entreprises grands comptes comme aux collectivités, un service de location de flotte reconditionnée équivalent à du neuf. « Avant de nous lancer, nous avons réussi à lever certains freins, gage de confiance auprès de nos clients professionnels », insiste Olivier Bentz, co-dirigeant de PRS. Le diagnostic sur 53 points de contrôle, le changement de batterie systématique, l’effacement de données en profondeur, une offre uniforme pour une location sur 24 mois, la reprise des produits pour une seconde vie en BtoC, la fiabilité garantie des appareils (grade A+) rassurent le monde de l’entreprise qui avance encore lentement dans ce domaine. Les secteurs de la banque, de l’automobile ou de l’immobilier ont déjà franchi le cap. En ce qui concerne les collectivités publiques, Olivier Bentz estime qu’il faudra être patient : « le mode opératoire des marchés publics ne connaît pour l’instant que l’achat ; mais des critères de fonctionnalité sont bien prévus dans les futurs appels d’offre ».

Le porte-monnaie avant le climat

L’étude de CertiDeal révèle que 2/3 des Français (68%) ont déjà possédé un produit d’occasion ou reconditionné – 81% chez ceux de moins de 35 ans. 29% des personnes interrogées envisagent de se tourner vers ce type de produit reconditionné. Mais 49% des Français gardent dans leurs tiroirs ou placards leur smartphone ne leur servant plus, ce qui freine les potentielles reprises de ces appareils. Concernant leurs motivations, 79% des Français estiment que les produits reconditionnés sont un bon moyen de se faire plaisir tout en faisant des économies. Ce constat va bien au-delà de l’inflation actuelle car pour 2/3 des acheteurs (63%), ce mode de consommation a vocation à s’installer dans leur quotidien. Les intentions sont plus contrastées chez les plus jeunes pour qui les produits d’occasion ou reconditionnés sont des solutions temporaires, pour faire face à la crise actuelle : 39% des 18-24 ans comptent revenir au neuf quand leur budget le leur permettra, et même 52% chez les 25-34 ans.

Crédit : Largo, PRS, Université Lorraine

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