Les pratiques de réemploi s’invitent dans le quotidien des Français, mais trop lentement, au goût des acteurs engagés dans le bâtiment, le mobilier, la mode ou la consigne d’emballages. Le constat est unanime : les objectifs de la loi AGEC ne suffisent pas à changer rapidement les modes de production et de consommation. La 1e édition de « Tous Pour le Réemploi » organisée par StockPro a mis en lumière une communauté de professionnels du réemploi, désireux d’être mieux accompagnés dans leur activité.
Promouvoir le réemploi, c’est accepter de prolonger la durée d’usage des produits, favoriser la réparation, développer le reconditionnement. Depuis trois ans environ, poussé par la législation française, ces activités émergent dans plusieurs secteurs. De nouveaux métiers se déploient dans la construction pour collecter, trier et remettre en état certains matériaux, tout comme le mobilier ou les vêtements textiles. Mais les professionnels engagés dans cette démarche ont souvent du mal à voir le bout du tunnel et pérenniser leur activité. Sous l’égide de StockPro (première plateforme de réemploi de matériaux neufs de construction en France, qui propose des services digitaux à la filière du bâtiment)*, des acteurs et promoteurs du réemploi se sont réunis fin janvier 2024 à Paris à l’occasion de la première édition de « Tous Pour Le Réemploi ». Pour Romain de Garsignies, co-fondateur de StockPro, cet événement permet de rassembler les principaux acteurs de l’écosystème du réemploi, de l’association à l’entreprise conventionnelle, issus de tous secteurs : « notre volonté n’était pas de créer une nouvelle fédération formelle et structurée, mais plutôt d’initier un mouvement collectif à travers une communauté, appelée à durer, et pouvant donner naissance à des collaborations nouvelles ». Une manière de resserrer les rangs et faire cause commune pour devenir plus visibles et peser dans la balance.

Ce réemploi n’est pourtant pas nouveau, mais emprunte de nouveaux chemins. Depuis des décennies, il trouve son origine dans des structures de l’économie sociale et solidaire (ESS), comme Emmaüs, Envie avec les équipements électriques et électroniques, et bien d’autres aujourd’hui à travers les quelque 240 recycleries et ressourceries. Le groupe ARES (association pour la réinsertion économique et sociale) en Seine saint Denis en fait partie, spécialisée dans le traitement et le réemploi de produits issus de chantiers. Pour Guillaume Herisson, son co-directeur général, le réemploi est associé intrinsèquement à un mouvement social qui permet à des personnes précaires ou éloignées de l’emploi de reprendre espoir et retrouver un peu de dignité. Si des sociétés capitalistiques commencent à s’y intéresser, des passerelles avec l’ESS permettent de maintenir la dimension sociale dans ces nouvelles pratiques. On le voit par exemple avec les synergies entre ARES et Eiffage, Manutan ou le groupe Seb (ReparSeb à Paris). Envie EEE travaille également avec des enseignes de la distribution comme Fnac-Darty. Le réemploi peut ainsi être au service d’un modèle économique circulaire, solidaire et rentable. « On est encore loin de créer un système vertueux à tous les échelons. Mais ces partenariats sont indispensables à la survie de l’ESS tout comme le travail nécessaire que nous devons engager sur la traçabilité et le numérique » ajoute Guillaume Herisson.
L’arbre qui cache la forêt

Depuis la loi AGEC, des objectifs de réemploi ont été fixés dans l’industrie de l’emballage, les équipements électriques, le textile, ou la commande publique. Le réemploi est alors passé d’une dimension sociale et confidentielle à une démarche sociétale et environnementale briguée par des entreprises plus classiques. Mais comme le souligne Emmanuelle Ledoux, directrice générale de l’INEC, cela ne veut pas dire que le réemploi est partout et que nous sommes sortis de l’économie linéaire. C’est un peu l’arbre qui cache la forêt : « en réalité, notre société s’appuie toujours sur l’extraction des ressources et la surconsommation. Le réemploi permet à beaucoup d’entreprises de surfer sur une tendance écologique sans vraiment changer de modèle économique. Exemple avec Vinted ou Le Bon Coin ». La mode textile reflète parfaitement ce paradoxe. D’un côté, des efforts croissants sont menés pour fabriquer mieux avec moins ; de l’autre, l’industrie de la fast-fashion ne s’est jamais mieux portée qu’à présent, générant chaque année, 92 millions de tonnes de déchets textiles dans le monde, déplore Maxime Delavallée, co-fondateur de CrushON et président de la Fédération de la Mode Circulaire.
L’écosystème et les consommateurs sont prêts mais des incohérences persistent sur des produits fabriqués à l’autre bout du monde et pas chers. Cette situation est encouragée également par des plateformes de revente d’occasion en ligne. Résultat : les dons de vêtements dans les associations et structures comme Emmaüs sont passés de 60 % à 40 %, regrette Stéphane Popescu, co-fondateur de COSE361, accélérateur de mode durable. Pour passer à la vitesse supérieure, Emmanuelle Ledoux pointe l’évolution indispensable des comportements et la mise en œuvre d’investissements : « l’idée est d’extraire moins, de produire moins, de consommer moins, et de recycler chez nous. Cela signifie accepter de libérer plus de foncier pour stocker en centres urbains, et créer de l’activité locale. Il faut désormais passer de la conviction à l’action ». Actuellement, les bases sont posées avec l’instauration de bonus réparationdans plusieurs filières REP et d’indices de la réparabilité sur le marché du multimédia et de l’électroménager. Il faut maintenant à l’étape d’après : réparer à grande échelle.
Accès aux gisements, nerf de la guerre
Dans le cadre de leur activité, les promoteurs d’emballages réemployables, les structures de l’ESS ou les entreprises de réemploi de matériaux du bâtiment mentionnent plusieurs difficultés récurrentes auxquelles ils sont confrontés. La mise en œuvre d’une « reverse logistics » représente un frein en général pour tous les secteurs qui souhaitent récupérer des gisements à réparer et à réemployer, sans perdre de l’argent. Autre sujet mis sur la table, celui du prix. « Le réemploi n’est pas forcément moins cher. Car il est compliqué de proposer un équipement issu du réemploi, remis en état en France avec des pièces détachées neuves, moins coûteux qu’un produit neuf importé de l’autre bout du monde », souligne Pierre-Emmanuel Saint-Esprit directeur Économie Circulaire Manutan et Président EC2027. Même si cela crée des emplois locaux et évite d’extraire de nouvelles matières premières, un objet réemployé ne peut pas être plus onéreux, assure Célia Rennesson, directrice du réseau Vrac & Réemploi et administratrice de RCube. Pour autant, il faut garder l’esprit que l’entreprise ne travaille pas à perte. Il faut clairement une transformation de l’offre, avec des industries qui jouent le jeu, ajoute Stéphane Popescu.

Les synergies possibles entre l’ESS et le monde de l’entreprise font partie des leviers, comme le souligne Laetitia Vasseur fondatrice de l’association HOP. On peut imaginer des mutualisations d’espaces dans les tiers lieux où pourraient cohabiter des associations du réemploi et des artisans de la réparation. Selon Claire Bretton, co-fondatrice d’Underdog, reconditionneur de gros électroménager à Nantes, l’accès aux gisements est un enjeu crucial pour ces équipements dont 7 % seulement du flux collecté sont fléchés vers le réemploi : « l’activité est essentiellement portée par l’ESS. Mais le reste peut être traité par un modèle industriel. Chez Underdog, on reconditionne 2 % de gisement ; le potentiel est énorme ». L’entreprise collabore directement avec les marques qui l’approvisionnent en stocks d’invendus notamment. Mais Claire Bretton déplore que son modèle économique ne soit pas plus soutenu au départ. Nous n’entrons dans aucune case, avoue-t-elle : « le fonds réemploi est réservé à l’ESS, tandis que le fonds réparation ne concerne pas le reconditionnement. Le rôle des REP est indispensable à ce niveau ». De son côté, HOP en appelle aux éco-organismes pour qu’ils rejoignent les prochaines journées nationales de la réparation.
Autre préoccupation du secteur, l’accès aux pièces détachées. Véritable casse-tête pour les réparateurs et les reconditionneurs, des organisations comme HOP encouragent l’utilisation de pièces génériques non bridées par les constructeurs, des pièces neuves à prix convenable et à terme, la standardisation des pièces d’usure. D’après le réparateur à domicile Murfy, une machine à laver refaite entièrement avec l’apport de nouvelles pièces détachées, coûterait en réalité trois fois plus que son prix d’achat de départ.
Un garde-fou consultatif
Depuis la loi AGEC, des instances consultatives ont été mises en oeuvre pour en suivre son application : l’observatoire national du réemploi sous l’égide de l’Ademe et le CNEC (Conseil national de l’économie circulaire) créé en 2021 pour remplacer le Conseil national des déchets. Sur le réemploi, cinq groupes de travail ont été lancés. « Nous suivons avec attention les retours d’acteurs concernés qui nous ont fait part de freins comptables, de problèmes de confiance et de normes techniques. Les accès aux gisements entraînent également des tensions entre sites marchands et structures de l’ESS, notamment dans le secteur des équipements électriques et électroniques » souligne Nathalie Boyer, vice-présidente du CNEC. L’instance suit également l’application du décret de l’art 58 sur la commande publique, pour laquelle 17 familles de produits sont concernées par le réemploi.
Manque d’accompagnement

Lors de cette première édition « Tous Pour le Réemploi », les professionnels n’ont cessé de déplorer le manque d’accompagnement des pouvoirs publics. « Nous représentons toujours des marchés émergents et face à l’économie de marché linéaire, nous ne sommes pas compétitifs. En outre, la France toute seule ne peut pas tout faire. Il faut aussi propager la bonne parole et engager une vision industrielle du réemploi au niveau européen » assure Célia Rennesson qui croit en un cadre opérationnel clair et une responsabilité collective : « des outils sur la fiscalité comme une TVA réduite et l’allègement des cotisations sociales, peuvent par exemple aider à surmonter certains freins, mais ne doivent pas devenir une finalité, juste un tremplin provisoire ». Au-delà du soutien de l’Etat, il faut surtout convaincre les consommateurs d’aller vers cette pratique. Pour y parvenir, pas de secret : instaurer la confiance grâce à la qualité de la réparation et du reconditionnement ; certifier les produits ; réparer localement ; faciliter l’accès à l’offre et proposer du réemploi pas plus cher que le neuf. D’où l’importance de la communication l’échelle des pouvoirs publics, car les structures associatives n’ont pas toujours les moyens de sensibiliser massivement. Pour Christophe Marquet, animateur national sur le réemploi et la réparation à l’Ademe, il est important d’identifier les besoins et d’orienter vers des pratiques vertueuses : « la récente campagne sur le dévendeur n’a fait que montrer la possibilité de faire autrement que d’acheter du neuf, en proposant des solutions existantes ».
Coup de pouce financier
Si la loi AGEC a posé les jalons d’une économie circulaire tournée vers plus de réemploi, elle a conduit en parallèle à l’émergence de nouveaux métiers. La seconde main représenterait par ailleurs des revenus de 5 milliards d’euros à l’échelle mondiale selon plusieurs études prospectives. Mais malgré des levées de fonds en croissance dans ce domaine, et des aides de l’État, les données précises sur l’évolution du réemploi restent encore trop rares. Invité à partager sa vision et son expérience, Geoffroy Bragadir, fondateur de Ring Capital finance depuis six ans, des projets de l’économie verte à travers quatre fonds dont un fonds de dotation. Celui-ci est alimenté par 5 % des revenus de Ring et soutient les projets associatifs pertinents. En 2024, ce fonds sera doté de 350 000 euros. « Le réemploi fait partie des secteurs prioritaires pour notre transition écologique mais en l’état actuel, il est difficile pour les investisseurs d’avoir une visibilité claire des pratiques et des acteurs existants » avoue Geoffroy Bragadir.
Dans ce domaine, les principales données officielles mentionnées par l’Ademe remontent à 2017 et concernent surtout le milieu associatif et de l’ESS. Selon lui, le réemploi donne l’impression qu’il n’attire pas le secteur privé. Activité économique balbutiante, le réemploi ne réunit pas de business model rentable et pour cause. Néanmoins, chaque entrepreneur dans ce domaine doit être totalement lucide sur la pérennité et la rentabilité de son projet, conseille le fondateur de Ring Capital. « Pour attirer les investisseurs, les modèles doivent être viables et les porteurs de projets doivent acquérir une rigueur sur l’impact de leur mission. Il ne suffit pas d’avoir le goût du business ou la fibre écologique. Il faut que les deux fonctionnent ensemble pour pérenniser l’entreprise, bien après le coup de pouce financier ». Cette rigueur doit passer selon lui, par l’intégration de plusieurs indicateurs globaux comme le transport, l’ACV, la logistique. « Sur des projets environnementaux, nous nous intéressons par exemple aux émissions de CO2, à la création d’emplois, à la réduction des plastiques, ou aux pratiques de réutilisation ».
Une évaluation de la loi pour mars 2024
La loi AGEC fait l’objet d’une évaluation quatre ans après sa promulgation. Le bilan est en cours de finalisation et devrait voir le jour courant mars 2024, assorti de recommandations adressées au gouvernement. Menés par deux co-rapporteurs députés, Véronique Riotton et Stéphane Delautrette, les travaux ont porté sur 40 auditions, englobant une centaine d’acteurs. « Nous avons entendu toutes les parties prenantes, tous les maillons de la chaîne pour identifier des freins qui empêchent d’atteindre les objectifs fixés par la loi. Les dysfonctionnements rencontrés prouvent aussi qu’on a toujours fonctionné dans une optique de valorisation en fin de vie par le recyclage, en négligeant toutes les alternatives préalables » déplore Stéphane Delautrette. Sans dévoiler les grandes lignes des recommandations, celui-ci pointe les retards pris dans plusieurs secteurs et rappelle que l’approche interministérielle sera l’une des clefs : « cette loi oblige à décloisonner les dossiers, à faire circuler les données et à travailler collectivement sur les actions, que ce soit sur la fiscalité, le réemploi, l’alimentaire ou l’éducation ».
*en partenariat avec YURI&NEIL, Sika, Schneider Electric, Sonepar et SMABTP
Crédit : Underdog, Ademe
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