Point commun entre la fabrication d’un outil à main spécifique et une expertise en prévention santé au travail ? Univeira. Depuis 2016, cette entreprise spécialisée dans la production d’outillage pour la mécanique ferroviaire et aéronautique tente de donner à son activité, un tout autre sens. Son dirigeant Frédéric de Oliveira a choisi un nouveau modèle pour ses salariés et ses clients, basé sur le concept d’entreprise libérée et l’économie de la fonctionnalité. Valeurs humanistes et environnementales au programme.
Il s’appellent SNCF, RATP, Airbus ou Safran, ces grands donneurs d’ordre français sont également clients d’une PME basée à Argenteuil depuis 2009, Univeira. Ici honneur aux tournevis coudés, aux pinces rallongées et aux clés tordues. L’entreprise de Frédéric de Oliveira est spécialisée dans la fabrication d’outils à main spécifiques. Cette activité de niche lui évite la concurrence mais surtout favorise des liens privilégiés avec les plus grandes entreprises française du ferroviaire et de l’aéronautique. Après avoir travaillé dans une entreprise d’outillage à main standard, Frédéric de Oliveira crée sa propre société avec un objectif : fabriquer des outils sur mesure, en petites séries et adaptés à des besoins industriels spécifiques.

En 2015, l’entreprise bascule peu à peu vers une nouvelle approche de gouvernance et de modèle économique. Sollicité par l’association Orée dans le cadre d’un projet sur l’écologie industrielle et l’économie de la fonctionnalité sur le territoire de Cergy-Pontoise, Frédéric de Oliveira accepte de prendre part aux discussions et réfléchit sur de nouveaux concepts d’entreprise. Il s’aperçoit rapidement que son modèle économique n’est pas satisfaisant au regard de son activité globale. Malgré la création d’un atelier et d’un bureau d’études, ce travail de l’ombre reste sous-valorisé, alors que le temps passé en visite et en conseils de produits est parfois plus bénéfique pour le client que la production de l’outil lui-même. Très vite, il entrevoit les limites de son modèle basé sur la vente et la fabrication de séries limitées induisant des coûts de fabrication élevés.
Effets indirects positifs
Avec le soutien du laboratoire de recherche Atemis et le club d’économie de la fonctionnalité et de la coopération, il travaille sur une nouvelle approche qui fait sens : « jusque là, une fois que l’outil est vendu, le client n’a plus besoin de nous. Or tout le travail en amont réalisé par le bureau d’étude et le savoir-faire des techniciens n’est pas promu à sa juste valeur » déplore ce chef d’entreprise. « La facturation à la vente de nos outils rend invisible le vrai travail amont et le temps passé avec nos clients pour les conseiller et leur expliquer que finalement, ils n’avaient pas forcément besoin de cet outil là » ajoute-t-il. Depuis cet accompagnement sur l’EFC, l’activité d’Univeira a entraîné plusieurs effets positifs sur ses clients et ses salariés. A commencer par la productivité. Ainsi la mise au point d’un outil sur-mesure pour un atelier de maintenance SNCF, a permis d’éviter quatre heures de démontage inutiles. Autre effet, cette fois-ci sur la prévention de la santé. C’est souvent par ce biais qu’Univeira intervient pour faciliter la tâche de ses clients et empêcher des TMS ou des accidents du travail.

Frédéric de Oliveira témoigne d’une situation où un agent s’ouvre la mâchoire en utilisant une clé non adaptée à l’écrou qu’il devait dévisser. Univeira parvient alors à concevoir un outil plus fin qui intègre une butée de protection et un système qui évite aux mains de se frotter entre elles. Sur la base de ces améliorations, Univeira s’est focalisé sur la communication et la prévention aux risques : « j’ai pris conscience que ce que nous produisions vraiment, ce n’était pas ce que nous vendions, mais bien plus ». Deux actions sont alors menées en parallèle sur la communication et la prévention. Pour les dix salariés d’Univeira, cette valorisation en interne est favorisée dans le cadre d’une entreprise libérée. Chacun est autonome et peut ainsi prendre des initiatives directement sans passer par la hiérarchie dès lors qu’il le juge pertinent pour le client. Cela va de pair avec la nouvelle démarche de Frédéric de Oliveira qui veut faire évoluer la valeur de son outil vers une solution de prévention des risques. Son crédo : « plutôt plier un tournevis qu’un ouvrier ».
« Il est trop tôt pour changer les mentalités »
Le message d’Univeira commence à passer, même si l’écoute semble plus manifeste chez des entreprises de grande taille. Si l’aspect sanitaire et sécuritaire est mieux perçu, les autres critères liés aux études préalables et conseils sur la conception même des produits n’entrent pas encore dans le champ visible de la facturation. « Il est trop tôt pour changer les mentalités. Nos expertises sont très bien accueillies tant que cela reste informel et de la communication gratuite », explique Frédéric de Oliveira. Par ailleurs, les effets sur le plan juridique ne sont pas neutres. Par sa fabrication sur-mesure Univeira officialise en quelque sorte, des outils bidouillés par les salariés eux-mêmes. Ainsi plusieurs clients n’hésitent pas à solliciter Univeira pour fabriquer en petite série, un outil pré-existant afin de se prémunir du risque juridique lié à un éventuel accident.
De l’usage à la conception

Quatre ans après son accompagnement sur l’économie de la fonctionnalité par Atemis, l’entrepreneur regrette que la situation n’évolue pas plus vite. Avec un peu de philosophie, il espère que d’ici à cinq ans, le curseur bougera en sa faveur. Son objectif est d’abord de convaincre un maximum de clients, grands comptes et PME. Ensuite, il faudra faire évoluer l’état d’esprit sur la notion de valeur pour proposer à terme, autre chose qu’un simple tournevis, aussi biscornu soit-il. Après les conseils sur la prévention santé, Univeira compte bien jouer un rôle d’expert dès la conception d’une machine. La maintenance est plus efficace si l’on en tient compte dès la conception. Par conséquent, il faut aller voir les usages pour réinterroger la conception. Ceux qui n’ont pas les mains dans le cambouis connaissent mal l’outillage. Actuellement, les grands noms de l’industrie ferroviaire et aéronautique ont des designers et des bureaux d’études conscients de ces problèmes, mais la conception n’est pas prise en compte par rapport à l’usage. Selon Frédéric de Oliveira, c’est un peu logique, ceux qui font ne sont pas ceux qui défont.
A ce jour, Univeira possède 90 % de ses clients en Ile-de-France. Cette proximité est cruciale, d’où le projet de développer plus tard, de nouvelles agences sur des territoires à forte demande. Bassin de l’industrie aéronautique, Toulouse sera sans doute la prochaine escale pour Univeira d’ici à deux ans. L’entreprise dispose de plusieurs atouts encore inexploités. Le contrôle des outils sur le terrain pour suivre leur niveau d’adaptation et une expertise sur les contraintes de maintenance en font partie. Pour Frédéric de Oliveira, ce n’est qu’une question de temps.
Crédit : Xavier Granet
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