A 40 ans, un voilier n’est pas toujours au bout du rouleau. Grâce à une maintenance ciblée et un reconditionnement des pièces d’usage, les bateaux de plaisance peuvent encore naviguer plusieurs années. C’est ce que propose l’entreprise Yuniboat depuis 2022. Prolonger leur durée de vie devient même un enjeu pour la filière nautique qui peine à trouver des solutions pérennes de valorisation. De chantier expérimental à start-up industrielle, Yuniboat vise une centaine de bateaux reconditionnés d’ici 2025 et réfléchit à un modèle économique basé sur la fonctionnalité.
Reconditionner un voilier comme on le fait pour une cuisinière professionnelle, un lave-vaisselle ou un ordinateur, c’est l’ambition de Yuniboat qui a lancé son premier chantier naval à Batz-sur-Mer (Loire-Atlantique) en 2022. Pour Thierry Boussion, gérant de cette entreprise à impact positif et labellisée par l’association Ruptur*, le constat de départ est assez simple. En France, le cycle de vie moyen d’un bateau à coque composite fibre de verre est d’environ 40 ans, pour seulement une année de sortie réelle, soit une dizaine de jours par an d’utilisation en moyenne. Considérés comme hors d’usage, les bateaux sont le plus souvent détruits, broyés pour être enfouis ou incinérés en tant que CSR dans des cimenteries. Avant de s’intéresser aux solutions très complexes du recyclage des coques en composite, des alternatives peuvent néanmoins prolonger la vie de ces bateaux. Cette démarche d’économie circulaire est aujourd’hui un peu mieux soutenue par la filière REP des bateaux de plaisance en fin de vie, même si ce ne sont que les prémices.
Sur un peu plus d’un million de bateaux immatriculés en France, entre 200 000 et 300 000 bateaux sont à reconditionner ou à déconstruire. Depuis 2019, une filière REP gérée par l’association pour la plaisance éco-responsable (APER) traite la fin de vie des bateaux de plaisance et propose désormais des alternatives au démantèlement et au recyclage. Le nouveau cahier des charges de la filière (arrêté du 6 décembre 2023*, dont l’application a été repoussée en juin 2024) impose des objectifs de réemploi pour les bateaux en état d’usage et de reconditionnement de pièces détachées. En 2025, cela concerne 32 tonnes de matières et composants ; en 2027 : 54 tonnes ; en 2029 : 75 tonnes. L’éco-organisme en charge de la filière REP contribue à hauteur d’au moins 2 % du montant total des contributions financières qu’il perçoit, à des projets de recherche et de développement publics ou privés . Cela concerne aussi bien le recyclage des bateaux de plaisance ou de sport que les possibilités de réutilisation des pièces issues des opérations de déconstruction.
Cinq sites sur le littoral français

Yuniboat est la seule entreprise de référence à ce jour en France à déployer une gamme de bateaux reconditionnés. « Nous sommes en relation tous les quinze jours avec l’APER pour obtenir la liste des bateaux mis au rebut et reconditionnables. Si l’un d’eux nous intéresse, nous contactons son propriétaire pour le reprendre ou parfois racheter en vue d’une seconde vie. En général, notre proposition est bien accueillie et nous facturons le transport un peu moins cher que s’il était envoyé à la destruction ». Thierry Boussion ne cache pas que la demande de reconditionnement est élevée. Dans le monde de la voile et du nautisme, les pratiques vertueuses tant au niveau de la fabrication que de l’utilisation avancent doucement. Pourtant, l’expérience de Yuniboat s’impose comme une solution inéluctable pour les centaines de ports de plaisance français. D’un côté, ils ont besoin de libérer de la place et de sortir des bateaux qui ne tournent pas assez. De l’autre, Yuniboat propose de les reconditionner et de les mutualiser pour qu’ils tournent davantage. Sept personnes travaillent actuellement sur le chantier de Batz-sur-Mer (44), mais une dynamique est en cours, et l’entreprise devrait d’ici deux ou trois ans, doubler ses effectifs. A condition de trouver rapidement un nouveau site plus grand dans le département de Loire-Atlantique pour développer son activité. A terme, le fondateur de Yuniboat vise une implantation sur cinq sites répartis sur tout le littoral français et en bord de lac et espère traiter une centaine de bateaux par an à court terme contre une dizaine pour l’instant. « De chantier expérimental, nous sommes aujourd’hui devenus une start-up industrielle, mais l’étape suivante est cruciale. Elle va permettre de massifier le reconditionnement des bateaux de plaisance en fin de vie » assure le dirigeant.
Yuniboat reconditionne des bateaux à moteur et voiliers pour les remettre dans sur le marché à des prix attractifs, de trois à quatre fois moins chers que du neuf. « Après un démontage scrupuleux, nous essayons de conserver 80 % des pièces que nous reconditionnons après réparation et nettoyage. Il s’agit pour l’essentiel des accessoires, boiseries, selleries, et accastillage. Seuls les composants liés à la sécurité (faisceaux électriques, câbles, ou pièces moteurs) sont remplacés par des produits neufs » souligne Thierry Boussion. Les pièces reconditionnées peuvent être d’origine ou d’occasion. Quand cela est possible, l’entreprise intègre des technologies à impact en installant un moteur électrique plutôt qu’un moteur diesel ; en transformant un moteur pour passer au biocarburant.
Chantiers de proximité
Pour aller plus loin dans sa démarche éco-responsable, Yuniboat a noué des partenariats avec des entreprises locales du monde nautique comme TTop Nautic pour fabriquer des protections solaires à partir de chutes de toile, et la Recyclerie Maritime du Croisic (44), unique en son genre, qu’elle approvisionne en toiles, gilets de sauvetage ou pare-battage usagés pour de l’upcycling. De cette manière, Yuniboat s’inspire de l’ESS en aidant des personnes en difficulté d’insertion à retrouver confiance, ou en accueillant des jeunes en formation pour découvrir les métiers de l’environnement dans le maritime. « Pour déployer notre activité, nous avons besoin d’expertise, et pour cela, nous travaillons avec l’Institut Nautique de Bretagne et le lycée professionnel Tabarly des Sables d’Olonnes qui propose une nouvelle formation en maintenance nautique incluant une approche d’économie circulaire ».

A côté du volet reconditionnement industriel, une réflexion est menée sur la maintenance itinérante à travers le premier réseau de chantiers mobiles. Plutôt que d’aménager des chantiers physiques dans chaque port, Yuniboat se déplace avec des véhicules outillés limitant l’impact foncier et les coûts de fonctionnement. « Dans ce cadre, nous répondons aux besoins des propriétaires de bateaux en leur proposant un entretien plus écologique et des pièces issus du réemploi, même si ce n’est pas obligatoire comme dans la filière automobile » insiste Thierry Boussion. L’entreprise fait partie duprogramme Chrysalide lancé pendant deux ans par l’Ademe autour de l’économie de la fonctionnalité et de la coopération. A l’instar d’autres entreprises engagées dans cette démarche, Yuniboat travaille sur les nouveaux usages basés sur le partage et va servir de support d’observation grandeur nature. « Un bateau ne sort pas assez dans l’année. L’idée est de proposer à des propriétaires de bateaux ou des personnes qui souhaitent acquérir un bateau reconditionné de nous confier la maintenance et la co-location à l’année entre plusieurs usagers », explique Thierry Boussion. Cette activité de location-conciergerie de bateaux permet d’amortir les frais d’investissement et d’entretien. Elle s’adresse à tous les âges et tous les niveaux d’aptitude à la navigation. Après une première levée de fonds en 2023 de 300 000 euros, Yuniboat a lancé sa deuxième levée début mars 2024, prévue entre 3 et 5 millions d’euros. L’objectif est de renforcer les capitaux propres pour continuer à investir et à recruter. Une étape incontournable pour passer à l’échelle industrielle.
* Le label Ruptur engage l’entreprise sur neuf critères : contribuer au bien commun, promouvoir le collaboratif, agir sur l’impact environnemental, être inclusif, privilégier le local, inspirer les jeunes générations, être transposable à d’autres, porter une dimension transgénérationnelle et/ou multiculturelle, avoir un modèle économique viable.
Crédit : Yuniboat
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