Recyclage chimique : Eastman démarrera son usine française en 2026

La première ligne sera alimentée par des déchets européens

Le projet de recyclage chimique des déchets copolyester en France commence à prendre forme. Prévue à Port-Jérôme-sur-Seine, près de Rouen, l’usine du groupe américain Eastman entrera en production en 2026 avec une première ligne de 110 000 t/an. Cette phase permettra de sécuriser progressivement les approvisionnements. Les flux de déchets viendront en premier lieu de pays limitrophes. Les contrats passés avec les opérateurs de collecte en France sont en cours de constitution. 

Associé à la firme Kodak au siècle dernier, le groupe américain Eastman Chemical est surtout connu aujourd’hui pour ses copolyesters destinés à l’industrie de l’emballage alimentaire et cosmétique, des textiles, des arts de la table, de l’électroménager, de l’électronique ou encore du médical. Eastman est le premier producteur mondial de ces copolyesters. Depuis environ quinze ans, Eastman produit notamment le Tritan, un copolyester qui remplace le polycarbonate adjuvanté bisphénol A, utilisé autrefois dans les flacons à contact alimentaire comme les bonbonnes à eau ou les biberons. Avec le durcissement de la législation environnementale et la pollution plastique à l’échelle mondiale, de plus en plus de marques s’engagent sur des produits éco-conçus, à base de matière recyclée. Si d’ici 2025, l’ensemble des emballages en PET, qui fait partie de la famille des copolyesters, doivent intégrer au moins 25 % de matière recyclée, les besoins pour atteindre cet objectif sont évalués à un million de tonnes. Le gisement de déchets copolyesters aujourd’hui non valorisable par des solutions de recyclage adaptées est estimé à 350 000 tonnes en France et à 1,4 million de tonnes dans les pays limitrophes.

L’usine de Kingsport aux Etats-Unis démarrera l’été 2023 avec une capacité de 110 000 t/an

Ces flux sont dirigés actuellement vers de la valorisation énergétique ou de l’enfouissement, parce qu’ils ne peuvent pas être recyclés mécaniquement ou parce qu’ils perdent en performance lorsqu’ils sont traités par les technologies existantes. Il existe pourtant un mode de traitement efficace, le recyclage moléculaire capable de faire évoluer la situation. Mais pour des raisons de rentabilité, ce process industriel implique des investissements élevés et des capacités annuelles de traitement de plusieurs milliers de tonnes. C’est ce que propose le groupe américain Eastman avec ses deux nouvelles usines. L’une basée à Kingsport (Tennessee) aux Etats-Unis, démarrera l’été prochain avec une production de 110 000 t/an ; la seconde, opérationnelle début 2026 en Normandie sortira à terme plus de 200 000 t/an de monomères issus de déchets copolyester. Ces projets ne sont pas nés du jour au lendemain. Depuis six ans déjà, une unité pilote outre-Atlantique permet de tester des échantillons de déchets copolyesters provenant du monde entier, et de tous les secteurs d’activité (emballages, textiles non tissés, mobilier, matériaux de construction etc.). « Tant sur la technologie que sur le sourcing, nous n’avons aucune inquiétude particulière malgré les projets industriels émergents en Europe, assure Cédric Perben, directeur technique pour Eastman Europe et chargé du projet d’usine en France. Notre procédé développé en interne depuis plusieurs années garantit un grade chimique similaire à celui utilisé pour produire les anciens films Kodak ».

200 000 t/an de monomères

 

L’usine installée à Port-Jérôme-sur-Seine en Seine-Maritime bénéficiera d’une situation géographique idéale. En bord de Seine, le site aura accès à la voie fluviale pour ses approvisionnements en matière première secondaire et ses expéditions de marchandises vers les ports maritimes de Rouen et du Havre. L’utilisation du réseau ferroviaire est également envisagée. Annoncée initialement pour fin 2025 avec une capacité de production de 160 000 t/an, l’usine sera finalement mise en service début 2026. Elle pourra traiter à terme un total d’environ 280 000 t/an de déchets pour une production effective d’environ 220 000 tonnes séparée en deux lignes de 110 000 tonnes chacune. Dans un premier temps, une seule ligne sera lancée, moyennant un premier investissement d’un milliard de dollars. Celui-ci comprend le montage du site, incluant les bâtiments et le process industriel. D’autres investissements inférieurs à un milliard d’euros sont programmés pour démarrer la seconde ligne. L’engagement financier n’est pas anodin, même pour un groupe qui affiche un chiffre d’affaires de plus de dix milliards de dollars, quand on sait que le retour sur investissement peut prendre dans le secteur de la chimie, près de dix ans. L’usine normande prévoit la création de 350 emplois directs et de 1 500 emplois indirects dans les secteurs des infrastructures, de la logistique et de l’énergie.

Process de transformation des polymères chez Eastman

Le site sera composé de trois unités distinctes. En entrée, les déchets en mélange (purges industrielles, rejets de recyclage, poudres et poussières de PET, déchets industriels et post-consommation) seront tout d’abord triés par voie mécanique. Lors de cette préparation, toutes les matières indésirables, comme les métaux, les polyoléfines et les polystyrènes seront écartées et envoyées en filière de recyclage classique. Le flux de déchets pré-traités sera ensuite dépolymérisé par méthanolyse afin de produire des polyesters. Les fractions organiques résiduelles, tels que les PA, les PS, les colles, les encres finiront soit en CSR (combustible solide de récupération), soit en filière de recyclage chimique. En troisième phase, les deux lignes de repolymérisation des monomères créeront des matériaux de haute qualité pour répondre aux exigences des secteurs spécialisés de l’emballage et des textiles, par exemple. Pour l’ensemble de ces opérations de traitement fonctionnant à plein régime, Eastman prévoit ainsi de traiter 280 000 t/an de matières, pour produire 220 000 tonnes de polyesters. De ces matières, la dépolymérisation permettra de sortir 200 000 tonnes de monomères, le reste d’ environ 20 000 tonnes, servira à la production de CSR ou sera recyclé par voie chimique.

Premiers partenariats avec Paprec et Veolia

 

Balles de PET éligibles au recyclage moléculaire

« Nous attendons de sécuriser nos approvisionnements français pour passer à notre régime de croisière, indique Cédric Perben. Actuellement, nous garantissons 70 % de nos besoins pour la première phase de lancement grâce à des partenaires outre-Rhin comme Interzero Circular Solutions, filiale du groupe allemand Alba Europe Holding qui fournira deux qualités de déchets d’emballages usagés, pour être recyclés par voie de pyrolyse et moléculaire. D’autres partenariats industriels sont en cours en Italie et en Espagne pour des contrats pluriannuels». En parallèle, le groupe Eastman commence à prospecter le marché français pour capter un maximum de déchets plastiques dans tous les secteurs possibles. Le déploiement et le renforcement des filières REP sur les matériaux de construction, les jouets, les articles de jardinage, de mobilier, des sports et loisirs, les textiles et les emballages vont diriger des millions de tonnes de matières plastiques vers des filières de traitement encadrées par les éco-organismes. Eastman sait déjà qu’il pourra compter sur les principaux acteurs de la collecte et du recyclage en France, comme Paprec. Celui-ci vient d’ailleurs d’être retenu comme lauréat par Citeo* pour prendre en charge 70 % des tonnages de pots et barquettes en PET usagés dès 2025, soit près de 12 000 tonnes annuelles. Le contrat a été conclu pour neuf ans. Dans un premier temps, le recyclage mécanique des barquettes monocouches sera développé pour un retour au contact alimentaire. Le traitement des pots et barquettes passera ensuite au recyclage moléculaire sur le site du groupe Eastman. Ces emballages seront alors recyclés pour des applications à contact alimentaire, médical et cosmétique. Côté débouchés, les plus grandes marques internationales comme LVMH Beauty, The Estée Lauder Companies, Clarins, Procter & Gamble, l’Oréal et Danone ont ouvert la voie en signant des lettres d’intention pour des contrats d’approvisionnement pluriannuels en provenance du site.

Enquête publique à l’automne 2023

 

« Nous sommes entrés dans une phase de concertation continue avec l’ensemble des acteurs locaux et nos futurs partenaires industriels, pour la massification des flux de matières, la logistique et notre approvisionnement en énergie » souligne le directeur de projet France. A ce titre, Eastman est notamment en discussion avec Haropa et a signé avec Veolia pour garantir un mix énergétique qui contribuera à réduire l’impact carbone de l’usine. « Nous allons nous appuyer sur un mix biomasse et CSR, qui sera préparé et approvisionné par le recycleur français. Cela représente un apport d’environ 200 000 tonnes par an pour la première montée en charge de l’usine. Les CSR viendront principalement de Normandie avec des apports ponctuels de régions limitrophes, tandis que la biomasse sera acheminée sur un rayon de 250 km en France avec des approvisionnements possibles au Royaume-Uni. Selon Eastman, l’efficacité du procédé de recyclage moléculaire couplée au mix énergétique, d’origine renouvelable et décarboné, permettra de réduire l’impact environnemental de sa production de 80 % par rapport à la production de polyesters à partir de ressources fossiles. Le permis de construire de l’usine sera déposé en juin prochain, et l’enquête publique lancée en octobre ou novembre 2023. Le groupe américain prévoit à terme des partenariats industriels et académiques ainsi que des collaborations dans le domaine de l’innovation dans le recyclage moléculaire, pour soutenir l’usine française. L’objectif sera d’encourager le développement de méthodes de recyclage alternatives, afin de réduire au maximum l’incinération et l’enfouissement des déchets plastiques.

Bon à savoir

* Pour traiter l’autre partie des pots et barquettes en PET, soit 30 % des tonnages, Citeo a choisi de contractualiser pour une période de neuf ans avec le groupement constitué par Carbios, Wellman et Valorplast. Ce consortium assurera dès cette année le recyclage des barquettes monocouches et multicouches. Les quantités seront traitées par Wellman pour réaliser la séparation et le recyclage par voie mécanique des barquettes monocouches en vue d’un retour à l’emballage alimentaire. Le reste du flux sera recyclé par Carbios à partir de 2025, dans sa future usine de Longlaville (54), la première au monde qui permettra le biorecyclage de tout type de PET, notamment multicouche. Après de nombreuses années de R&D et de levée de fonds, le français Carbios va appliquer à grande échelle le recyclage enzymatique pour transformer des pots et barquettes en PET en PET apte au contact alimentaire.

Crédit : Eastman

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