La remanufacture, pas assez développée en France

L’Ademe vante les bénéfices de cette pratique

Remanufacturer est un processus qui maintient la valeur inhérente au produit, selon le Programme des Nations-Unies pour l’Environnement. Par opposition au recyclage qui se concentre sur la valeur des matériaux. Sur fond de projet de loi Industrie Verte et de discours politique sur l’économie circulaire, l’Ademe vient de publier une étude sur la remanufacture et ses atouts pour l’industrie française.

Dans la continuité des nombreux travaux menés sur les modes de production et de consommation plus responsables, l’Agence de transition écologique a publié en avril 2023 une étude sur la remanufacture. Objectif : encourager ce procédé industriel, pas assez connu et peu utilisé dans l’hexagone. L’occasion de dresser un état des lieux des pratiques existantes en France, en Europe et dans le monde, tous secteurs industriels confondus. Au cours de ces travaux, plusieurs freins et pistes d’actions ont été identifiés. Mais tout d’abord de quoi parle-t-on exactement ? Une définition de la remanufacture s’impose selon l’agence. Car pour bon nombre d’acteurs économiques et politiques, il y a confusion avec d’autres procédés visant à allonger la durée de vie des produits, comme le reconditionnement, la rénovation, la réparation, le réemploi, la réutilisation ou encore le recyclage. Selon les secteurs industriels et parfois même selon les pays, le processus de remanufacture s’intitulera « Maintenance, repair and overhaul » dans le secteur de l’aéronautique, « reconditioning » pour les systèmes de freinage de train, « refurbishing » d’équipements médicaux et d’appareils électroniques grand-public, « remanufacturing » de transmissions ou d’ordinateurs portables, « rechapage ou retread » de pneus, ou « échange standard » dans le secteur automobile.

Remanufacturer n’est pas reconditionner

 

Selon l’Ademe, la remanufacture est un procédé industriel rigoureux et standardisé qui remet une pièce ou un produit usagé dans un état de performances et de fonctionnalités équivalent ou même supérieur à celui d’origine et pour un même usage. De fait, ces opérations se distinguent du reconditionnement par le fait d’aboutir à la remise à neuf de composants ou produits usagés avec un grade de qualité et des performances uniformes. Les bénéfices de cette activité industrielle sont nombreux, tant en termes environnementaux, qu’économiques ou même sociaux et stratégiques, explique l’Ademe dans son rapport, mais ils dépendent de plusieurs facteurs. Par ailleurs son développement peut être freiné par des barrières réglementaires, d’accès au marché, financières, technologiques et surtout de perception. Pour promouvoir et faciliter le développement de la remanufacture en France, l’Ademe propose des pistes de réflexion et des leviers d’action.

Le remanufacturing suit des étapes très précises. Celui-ci démarre par une phase souvent complexe d’identification des caractéristiques et de l’état du produit usagé le plus en amont possible. Cela permet d’orienter le produit rapidement vers une déchèterie, une filière de recyclage ou un processus de revalorisation adapté : réutilisation, réemploi, réparation, reconditionnement ou remanufacture. L’Ademe rappelle ainsi que le réemploi, la réparation ou le reconditionnement sont définis comme des processus de rétention de valeur à cycle de vie partiel ou limité. Alors que la remanufacture permet un, voire – dans certaines conditions – plusieurs cycles de vie supplémentaires complets du produit. Un produit remanufacturé ne doit donc pas être confondu avec un produit reconditionné car ces deux produits sont le fruit de deux processus différents. Celui du reconditionnement ne vise pas un niveau de fonctionnalité et de performance du produit reconditionné, comme neuf ou mieux que neuf, de la première unité sortie usine à la dernière. Bien souvent, deux produits reconditionnés mis sur le marché par un même acteur ne présentent pas exactement les mêmes performances ni le même aspect esthétique car le processus de reconditionnement n’est pas unique et conduit à une certaine inégalité entre produits reconditionnés de même référence.

Tendance à la hausse depuis 2020

 

La remanufacture porte sur environ 2 % du secteur manufacturier américain et du marché européen (sources : U.S. International Trade Commission 2012 & European Remanufacturing Network 2015). Les Etats-Unis sont le berceau historique de la remanufacture où cette activité s’est développée dès la seconde guerre mondiale pour répondre aux besoins d’approvisionnement de l’industrie lourde. D’après les données du Rochester Institute for Technology (RIT), le marché américain de la remanufacture représentait plus de 75 millions de dollars en 2017 (contre 43 milliards de dollars en 2011) et 180 000 emplois. Les trois activités industrielles historiques sont l’aéronautique, les engins de chantiers et l’automobile. Une norme américaine définit désormais le processus de remanufacture. Publiée en 2017 par l’organisme américain de normalisation ANSI (American National Standards Institute) en collaboration avec le Remanufacturing Industries Council, cette norme RIC001.2 -2021 a été révisée en 2021. Elle permet aux entreprises américaines certifiéesd’informer et inciter les consommateurs à l’achat de produits remanufacturés.

Maneko est spécialisé dans la remanufacture d’engins de voirie

D’après l’étude de marché de référence publiée par European Remanufacturing Network (ERN) en 2015, le marché de la remanufacture en Europe correspond à environ 30 milliards d’euros et 190 000 emplois. Cinq pays représentaient 70% de la valeur totale du marché européen de la remanufacture en 2015 : l’Allemagne (29%), le Royaume-Uni et l’Irlande (15%), la France (14,5%) et l’Italie (11%). L’Ademe regrette l’absence de réactualisation de données statistiques officielles, mais selon les experts interrogés, le marché serait toutefois en croissance régulière avec une forte accélération depuis 2020, sous l’effet conjugué de la crise mondiale d’approvisionnement touchant de nombreux matériaux et composants, et de politiques publiques mettant de plus en plus l’accent sur les enjeux d’économie circulaire. Une prise de conscience des entreprises semblerait enclenchée sur la nécessité de faire évoluer les modèles de production.

Avec son statut « d’usine du monde », la Chine dispose jusqu’à présent d’un marché de la remanufacture encore peu développé mais semble rattraper son retard depuis 2010, dans certains secteurs comme les pièces automobiles, les engins de construction et équipements électriques, et les pneumatiques. Difficile d’évaluer la dimension du marché chinois dans ce domaine. Toutefois, une étude intitulée « The remanufacturing industry and its strategy development in China » publiée en 2017, précise que fin 2016, la Chine comptait environ 140 entreprises remanufacturières pilotes, cinq clusters de remanufacture et trois démonstrateurs industriels dont celui de Shanghai Lingang. Le Japon, la Corée du Sud, Singapour avec son centre national de R&D avancé en matière de remanufacture (ARTC), mais aussi, la Malaisie et la Thaïlande innovent et développent actuellement les procédés industriels de remanufacturing.

Pas de stratégie industrielle en Europe

 

Bien que cette activité s’inscrive parfaitement dans la réglementation européenne en lien avec l’économie circulaire et la préservation des ressources, il n’existe pas à ce jour, d’objectifs spécifiques ou de stratégie européenne en matière de remanufacture, comme cela existe aux Etats-Unis. Son déploiement en Europe est principalement né d’initiatives d’entreprises privées ou dans le cadre d’obligations de contrats de service et de maintenance industrielle. Néanmoins, le Conseil Européen de la Remanufacture (CER) fondé en 2017, le réseau Européen de la remanufacture (ERN) et le projet de recherche « Resource Conservative Manufacturing » (ResCoM) contribuent à sa promotion.

L’Ademe considère la remanufacture comme le processus optimal pour augmenter la durée de vie utile des produits au point de leur offrir un à plusieurs cycles de vie supplémentaires complets. Les principaux bénéfices environnementaux sont directement liés au fait que les matières premières utilisées pour ce procédé sont des composants et/ou des produits usagés et non des ressources naturelles, minerais, métaux qu’il convient d’extraire, de transporter et de transformer. Le remanufacturing apporte également des bénéfices au plan social avec la création d’emplois locaux et qualifiés ; mais aussi au niveau économique. Avec des produits remanufacturés généralement de 30 % à 50 % moins chers que des produits neufs, la remanufacture permet aux fabricants d’origine de défendre leur segment de marché bas-de-gamme, de capter un nouveau marché et une clientèle au pouvoir d’achat habituellement plus faible, de participer à l’élévation générale de la qualité des produits, à la « servicification » des offres.

Concurrence du recyclage

 

Priorité au recyclage : la concurrence peut freiner le rechapage/remanufacturing

Mais les atouts de la remanufacture peuvent, pour certains produits et certaines économies, être sources de difficultés, nuance l’Ademe dans son étude. Le processus industriel engagé peut s’avérer plus intensif que le reconditionnement ou la réparation et peut donc augmenter les besoins énergétiques du procédé et ses émissions de CO2 associées ou bien devenir plus coûteux en travail. Ainsi, les bénéfices de la remanufacture dépendent de nombreux facteurs d’ordre réglementaire, logistique, technologique, économique et sociétal. Tout d’abord, il faut surmonter les restrictions d’importations ou d’exportations des pièces usagées ainsi que de produits remanufacturés, notamment liées à la notion de statut de déchets, attribuée dans certains cas aux pièces usagées, qui peut rendre très compliqué et coûteux leur commerce international. L’accès aux gisements de pièces usagées en quantité et en qualité suffisante peut être difficile en l’absence d’une organisation de la logistique inverse.

La concurrence avec le recyclage, défini comme une priorité au niveau des filières REP en Europe, freine également le développement du réemploi et donc de la remanufacture. Sur le plan technique, les besoins en matière de R&D, d’innovation, de mains d’oeuvre qualifiée et de formation restent très élevés. De même, la présence de plus en plus fréquente de composants électroniques et de logiciels dans les produits pose de réelles difficultés techniques. Au niveau économique, les investissements à engager sont lourds alors que les temps de retour ont besoin d’être raccourcis. Enfin, encore trop d’entreprises méconnaissent la remanufacture et ses impacts positifs sur l’environnement (réemploi de matériaux, préservation des ressources…). Or l’Ademe et les organisations professionnelles sectorielles ont un rôle important à jouer dans ce domaine. L’agence exprime de ses vœux, la réalisation d’une étude de cas approfondie sous forme de livre blanc susceptible de promouvoir les performances et les avantages économiques et environnementaux des produits remanufacturés.

Une vision nationale claire comme levier d’action

Atelier de réparation chez ATF Gaia

Pour favoriser une meilleure intégration de la remanufacture dans les politiques publiques, rien de tel qu’une visionnationale claire, assortie de plans d’actions sectoriels. En première ligne, les politiques d’achats publics devraient se fixer des objectifs d’intégration de produits remanufacturés. Des incitations financières peuvent aussi faire évoluer les comportements. De cette manière, les fournisseurs de produits remanufacturés auraient plus de chance de remporter un contrat. De manière générale, la lutte contre les mauvaises pratiques de conception qui rendent les produits indémontables ou difficilement réparables s’inscrit dans cette démarche. Enfin, l’Ademe souligne la nécessité de mener des études sur les contraintes juridiques et règlementaires qui empêchent la remanufacture et en particulier sur les questions de partage des données du produit (issues des fabricants d’origine) et d’épuisement des droits de brevets (intra et extra Communauté Européenne). Alors que l’économie circulaire entre à pas feutrés dans l’enseignement, l’intégration systématique de cours sur la remanufacture dans les universités, les écoles d’ingénieurs et de commerce pourrait aussi contribuer à sensibiliser les futurs décideurs à ces enjeux, selon l’agence.

Des pistes pour la France

 

Au regard des enjeux et des bénéfices de la remanufacture, l’Ademe propose d’enclencher une action rapide via laréalisation d’un état des lieux plus précis du marché de la remanufacture en France, actuel et en devenir. A ce titre, l’agence soutient le développement de démonstrateurs et de plateformes pour tester et valider des projets de remanufacture ; la création de centres d’expertise régionaux et nationaux, comme il en existe en Ecosse ; la mise en place de groupes de travail public/privé composés de fournisseurs, d’acheteurs publics, d’acheteurs de grandes entreprises, de spécialistes de l’environnement et d’experts académiques. Dans ce contexte, l’Ademe propose des subventions à l’investissement comme des appels à projets ou du soutien aux investissements de R&D relatifs à la remanufacture via le crédit d’impôt recherche (CIR). Sur le terrain, l’idée est de déployer des filières de collecte performantes de produits usagés, y compris en dehors des filières REP.

Aller plus loin :

  • Dans le cadre du projet Remanpath, le réseau européen de la remanufacture (European Remanufacturing Network) propose des fiches didactiques à destination des PME en anglais et en français, ainsi qu’ une vidéo de vulgarisation disponible en français.
  • Plateforme française sur la remanufacture

Crédits : Maneko, 

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