Un projet d’arrêté sur la mise en œuvre de la filière REP Pneumatiques est en consultation depuis le 25 avril et ce jusqu’au 29 mai 2023. Il mentionne les obligations des éco-organismes sur la collecte, l’éco-conception, le recyclage et la réutilisation des pneus Poids Lourds et Véhicules Légers. En application de la loi AGEC, le réemploi des pneus par rechapage se retrouve en effet au coeur des principaux enjeux de la filière. L’État se base sur les pratiques existantes et à venir pour définir un cap. Mais les objectifs fixés semblent irréalistes selon certains responsables de la filière existante.
La filière REP des pneumatiques n’est pas une filière nouvelle, puisque son organisation repose sur ce principe depuis le début des années 2000. Il existe actuellement deux éco-organismes, Aliapur et le GIE France Recyclage Pneumatiques qui prennent en charge les déchets de pneumatiques, mais jusqu’à présent ne sont pas titulaires d’un agrément délivré par l’Etat. La mise en place d’une filière REP remplit plusieurs objectifs, vise à renforcer certaines pratiques et en impose de nouvelles. Ainsi cette future organisation entend poursuivre la structuration de la filière sur tout le territoire national, en supprimant les systèmes individuels dits « fantômes ». Elle compte améliorer la performance de collecte des déchets de pneus en élargissant et en facilitant les modalités de reprise sans frais des pneus usagés. Cette filière REP aura la charge de développer la valorisation « matière » des déchets de pneumatiques pour accompagner l’essor de nouvelles filières industrielles de valorisation. La collecte et le traitement des pneus en outre-mer seront particulièrement renforcés, avec une gestion plus efficaces des pneus abandonnés.
Dans ces conditions, le projet d’arrêté définit des objectifs progressifs d’ici à 2028 et les modalités de mise en oeuvre du régime des obligations qui s’imposent aux éco-organismes et aux systèmes individuels de cette filière. A l’instar des autres filières REP, un organisme coordonnateur sera prévu en cas d’agrément de plusieurs éco-organismes.
L’éco-conception tournée vers la réutilisation
L’éco-conception trône en première place du cahiers des charges, associée à trois critères de performance environnementale, et accompagnée de propositions de primes ou de pénalités : l’incorporation de matière recyclée dans les pneus lorsque la nature des produits le justifie, la présence de substances dangereuses et la possibilité de réutilisation (y compris de rechapage). Par ailleurs, « l’éco-organisme réalise une étude portant sur les possibilités de mettre en place un critère de durabilité des pneumatiques et la remet au ministre chargé de l’environnement au plus tard deux ans à compter de la date de son agrément. Cette étude est accompagnée de propositions de primes ou pénalités associé au critère de durabilité ».

Parmi les nouveautés de la filière REP, « l’éco-organisme élabore un plan d’actions visant à développer la réutilisation des pneumatiques usagés, notamment par rechapage, dans un délai de six mois à compter de la date de son premier agrément ». Pour concrétiser cette démarche, le cahier des charges fixe un cap en mentionnant des objectifs globaux et par catégories de pneumatiques. Ainsi, les taux de réutilisation (pneus d’occasion et rechapés) globaux sont fixés à 19 % en 2028 (17% en 2024). Les objectifs de rechapage pour les pneumatiques des véhicules légers et des poids lourds sont fixés respectivement à 15% en 2028 (5% en 2024) et à 50% en 2028. Ces objectifs tiennent compte de la montée en puissance des capacités industrielles en France pour l’activité de rechapage, rappelle le projet d’arrêté. « Ces objectifs sont définis comme étant la quantité (en masse) des pneumatiques usagés qui ont fait l’objet d’une opération de préparation en vue de la réutilisation durant l’année considérée, rapportée à la quantité (en masse) de pneumatiques mis sur le marché durant l’année précédente. La réutilisation est prévue pour un usage identique par des opérateurs de la réutilisation enregistrés auprès de l’éco-organisme » explique le projet d’arrêté.
Pneus tourisme, le maillon faible

La consultation publique dans le cadre d’une procédure classique, servira-t-elle à influencer ou à nuancer l’arrêté proposé par le gouvernement ? Rien n’est moins sûr. Certains diront qu’elle est juste là pour la forme. En tout état de cause, le rechapage des pneus de camions ne pose pas problème au regard des objectifs demandés. Le procédé est éprouvé et devenu courant chez les grands manufacturiers européens comme Michelin, Bridgestone, Continental et GoodYear. En France, l’entreprise indépendante ABR (Atlantique Bretagne Rechapage) exerce l’activité de rechapage en Finistère depuis trente ans. En 2022, l’entreprise bretonne a investi plus de 260 000 euros dans un nouvel outil de traitement robotisé. On ne peut pas en dire autant du rechapage des pneus de véhicules légers. Cette pratique a quasiment disparu en Europe et les manufacturiers ne semblent pas prêts à franchir le cap. L’éco-conception demandée dans le cadre de la REP sera-t-elle suffisante pour inciter les fabricants à développer des pneus rechapables pour véhicules légers ? Non seulement, cette pratique n’est pas susceptible d’arranger les affaires des manufacturiers, mais certaines études semblent montrer que le pneu de tourisme rechapé est moins performant en terme de bilan CO2 qu’un pneu PL rechapé. Ainsi, le bénéfice obtenu par moins de matière consommée serait réduit par la perte de performance sur la consommation de carburant.
Black Star ne pourra seul atteindre les objectifs
Toutefois, le rechapage de pneus VL s’est développé en Europe de l’Est. En Pologne, environ un million de pneus français sont envoyés chaque année pour rechapage. Le projet d’usine de Black Star à Béthune pourrait néanmoins changer la donne sur le marché français. Les premiers pneus reconditionnés Leonard sont déjà sortis du site. D’ici l’été prochain, l’entreprise compte en produire 100 000. Mais les capacités prévues d’ici quatre ans, autour de 800 000 pneus de tourisme rechapés, ne suffiront pas à atteindre les objectifs du cahier des charges, selon Aliapur : 5 % de pneus VL rechapés en 2024 correspondent à 600 000 enveloppes et 15 % en 2028 représentent environ cinq millions d’enveloppes. L’État s’est pourtant basé sur la montée en puissance de l’activité en France. En réalité, à part Black Star, le rechapage ne suscite pas d’autres nouveaux projets industriels à ce jour. Quand on met bout à bout les flux rechapés aujourd’hui en Pologne et les futurs pneus de Black Star, on devrait atteindre à peine deux millions de pneus VL rechapés. A noter qu’en application de l’article R. 541-117, « lorsque l’éco-organisme passe des marchés pour le rechapage des pneumatiques, la pondération du critère de proximité prévu à l’article L. 541-10-6 est établie en référence à une distance de 1500 km entre le lieu de collecte des déchets et le lieu des opérations de rechapage ». Il faut donc espérer que le rechapage effectué en Pologne soit comptabilisé dans le calcul des objectifs.
Concurrence du low-cost chinois
Pour Aliapur, le rechapage a perdu sa renommée auprès du public français. C’est pourquoi Black Star doit relever un défi de taille : sécuriser son sourcing et redorer l’image du rechapage en misant sur le reconditionnement de pneus. Cela devra sans doute passer par un discours commercial solide promouvant le made in France, et un rapport qualité/prix exemplaire. Car le principal danger reste toujours la concurrence féroce des pneus low-cost chinois. Actuellement, le marché chinois recense selon les estimations, 600 manufacturiers. Si leur production n’arrive pas à s’écouler sur leur marché intérieur, c’est l’Europe qu’ils inondent de leurs produits pas chers et bas de gamme. Les pneus rechapés de camions ne sont pas non plus épargnés par la concurrence des pneus low cost provenant d’Asie. L’Europe souhaite enrayer cette tendance mais se retrouve toujours coincée par ce sacro-saint principe de libre-échange qu’elle défend.
Après la phase de consultation publique fin mai, le projet d’arrêté passera en Conseil national d’évaluation des normes (CNEN) et devant la Cifrep (Commission Inter-Filières à Responsabilité Elargie du Producteur). Si tout se déroule sans retard, on peut alors espérer la publication de l’arrêté en juillet 2023, indique Hervé Domas, Directeur Général d’Aliapur. Dans la foulée, l’éco-organisme pourra comme son homologue FRP, déposer son dossier d’agrément.
Crédit : Black Star, GoodYear
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