Gants, casques, chaussures, vêtements font partie des EPI qui une fois usagés, finissent en majorité à la poubelle, incinérés ou enfouis, sans passer par la case recyclage ou réemploi. Quelques initiatives locales ont vu le jour, mais jamais de filière de valorisation durable à grande échelle. Sur le territoire de Dunkerque, l’association Ecopal vient de lancer une étude de faisabilité sur trois ans. Tandis que Port Atlantique La Rochelle poursuit son opération « Libère Ton Vestiaire », et de nouvelles activités de traitement voient le jour chez Triethic et Takapas.
Le marché français des EPI est estimé à 1,5 milliard d’euros. Ces produits souvent techniques et robustes ont pourtant une durée de vie très courte par rapport à leur qualité intrinsèque et leur usage. Renouvelés rapidement, souvent pour des raisons de sécurité, d’hygiène ou de normes, les équipements professionnels industriels ne sont pas traités de manière satisfaisante en général. Leur principal exutoire reste bien souvent l’incinération ou l’enfouissement. A ce jour, il n’existe aucune filière de gestion globale des EPI hors d’usage en France, capable de collecter et de recycler à l’échelle nationale, les casques, les chaussures de sécurité, les gants, les vêtements de travail, ou les lunettes.
Pour relever ce défi environnemental, l’association nordiste Ecopal, pionnière d’écologie industrielle et territoriale en France, a lancé en mars 2023, une réflexion collective sur le territoire de Dunkerque pour étudier les alternatives possibles. Cette étude s’inscrit dans le cadre du dispositif « Territoires d’Innovation » qui a pour objectif de faire émerger en France de nouveaux modèles de développement territorial. L’association est partie d’un groupe de travail mis en place dans le cadre d’un chantier sur l’écologie industrielle. Une demande d’adhérents entrepreneurs dunkerquois s’est concentrée sur la gestion des EPI usagés, en quête de solutions de valorisation. Pour y répondre, Ecopal vient de lancer sur trois ans, une étude des gisements locaux. Elle recherche des expertises locales, des acteurs de l’ESS, des entreprises volontaires et des partenaires financiers qui souhaitent s’impliquer dans cette démarche collective et circulaire. L’association a besoin d’un maximum de structures du Dunkerquois et des environs proches (Calais, Boulogne-sur-Mer, Lille) pour obtenir des données sur les EPI. Les résultats de cette phase, attendus pour début 2024, seront quantitatifs et dépendront des typologies d’EPI, des matériaux et des débouchés potentiels de recyclage. Dès la fin de l’année 2023, une campagne d’essais de broyage sera menée pour conforter la faisabilité des propositions techniques de recyclage. « Outre des solutions de préparation de CSR (Combustibles Solides de Récupération), nous espérons développer d’autres pistes de traitement à partir des flux collectés et en partenariat avec les structures de l’ESS, comme l’up-cycling et le réemploi ; l’effilochage et le recyclage en plasturgie » indique Antonine Wadoux, chargée de mission EIT. Sur le Dunkerquois, 2000 établissements ont été recensés, susceptibles d’utiliser des EPI. Parmi les principaux représentants industriels, figure le groupe ArcelorMittal et plusieurs entreprises de la chimie fine.
Port Atlantique La Rochelle continue de libérer les vestiaires

Même si aucune filière nationale n’est encore constituée, la valorisation des EPI usagés suscite un intérêt grandissant. Quelques territoires sont pionniers. Parmi eux, Port Atlantique La Rochelle emploie 110 salariés. Lancée en 2021, son opération « Libère Ton Vestiaire » a lieu désormais tous les printemps. Elle permet aux salariés de se débarrasser de leurs casques, vêtements de travail usagés ou chaussures de sécurité. Dans le même temps, un travail de communication et de sensibilisation est mené sur le prolongement de la durée de vie des EPI. « C’est une prise de conscience que l’on insuffle, en interrogeant les employés sur l’utilité à se défaire de leurs équipements, même s’ils sont encore en bon état ou aux normes. Nous menons un dialogue de proximité au quotidien, explique Betsy Dubois, coordinatrice Qualité Sécurité Environnement. Lorsqu’un collaborateur souhaite avoir un nouvel EPI, nous lui demandons systématiquement de ramener l’ancien ». Cette démarche se décline sous plusieurs formes : le don de vêtements récupérés en bon état pour l’association des marins en escale, le Seamen’s club et le recyclage ou la valorisation en CSR. Pour ces deux modes de traitement, Port Atlantique La Rochelle a choisi l’entreprise adaptée Triethic comme prestataire principal pour récupérer les vêtements et les casques. En 2022, la collecte de vêtements de travail et de haute visibilité a représenté 44 kg de matières. Une petite partie, 2 kg, a été donnée, tandis que 10 % ont fini en effilochage. Le reste a été dirigé vers la filière CSR. L’autre gisement concernant les casques représente une dizaine de kg. Ils sont envoyés chez Casquethic, filiale de Triethic.
Pour 2023, le Port de La Rochelle recherche de nouvelles pistes pour valoriser les gants. « Nous essayons également à notre échelle de faire évoluer la conception des EPI auprès des fournisseurs pour qu’ils intègrent davantage de matières recyclées, ou facilitent la réparation. Une réflexion est en cours et nous poussons dans ce sens lorsque nous lançons nos appels d’offres » indique Betsy Dubois. Certains fabricants commencent à jouer le jeu, tel que Codupal, fabricant de vêtements professionnels installé dans l’Oise ou Parade, fabricant de chaussures et vêtements professionnels basé dans le Maine-et-Loire. Depuis le lancement de son opération « Libère Ton Vestiaire », Port Atlantique La Rochelle participe à des groupes d’échanges avec d’autres ports, comme celui de Dunkerque pour partager expériences et bonnes pratiques.
Triethic se diversifie dans les EPI
Avec 50 % de son chiffre d’affaires consacré à la gestion des équipements professionnels – l’autre partie ayant trait à la collecte des déchets de bureau, Triethic possède une expertise en la matière depuis 2010. Agréée entreprise adaptée 2015, Triethic emploie actuellement huit agents de collecte et de valorisation. Basée à Nanterre, elle a lancé en 2016 la collecte et la gestion des casques usagés avec son entité Casquethic. « Le potentiel est de taille, et nous avons encore beaucoup de marge, souligne Flavia Machado, chargée de communication. Chaque année, en France on estime entre 250 000 et 500 000 casques renouvelés. En 2022, Casquethic a collecté depuis son lancement 3000 casques soit six tonnes de matières ». Grâce à une logistique bien rodée et des cartons envoyés aux entreprises qui le souhaitent, Casquethic regroupe les casques sur le site à Nanterre pour être pesés, démantelés et séparés par pièce et par résine plastique. Les fractions sont broyées avant d’être envoyées chez les plasturgistes pour un recyclage. L’activité de collecte et prétraitement des vêtements professionnels hors uniformes (chemises, pantalons, vestes, chasubles etc.) a commencé en 2020, en pleine pandémie Covid. Pas le meilleur moment, avoue la direction. Depuis, la situation s’est améliorée. En 2022, Triethic a collecté 10 tonnes de textiles usagés ou tout simplement des vêtements neufs non utilisés, provenant d’entreprises du BTP, de zones portuaires, et d’agents de sécurité. La prestation est coûteuse, ce qui peut freiner l’entreprise qui préfère encore aujourd’hui mettre à la benne. « Nous sensibilisons sur les coûts cachés, les coûts économiques et environnementaux de ces pratiques », souligne la chargée de communication. Même principe logistique que les casques, les vêtements sont déposés en mélange dans des cartons et acheminés vers Nanterre.

Première étape, les logos sont détruits et un bordereau certifiant cette destruction est adressé aux clients. Les vêtements neufs délogotés sont remis en état et donnés à des associations ou des écoles d’apprentissage. Les vêtements usagés sont triés par matière, coton et polyester. Lorsque la composition est majoritairement du coton, le vêtement est envoyé en effilochage. Si cela concerne du polyester à plus de 50 %, la filière CSR est privilégiée. En 2023, Triethic espère atteindre 12 tonnes de vêtements collectés. Les EPI arrivent de toute la France mais une grosse partie est concentrée en Ile-de-France. « Des entreprises du Luxembourg nous envoient également leurs EPI tandis que des entreprises suisses ont montré leur intérêt » assure Flavia Machado. Pour développer le pré-traitement des EPI, Triethic a investi dans des machines de découpe, de broyage et une presse à balles. Sans subvention spécifique. Actuellement, l’entreprise adresse son gisement non recyclable à Veolia qui le transforme en CSR. En parallèle, Triethic échange avec des fournisseurs et fabricants de casques. S’ils ne peuvent pas eux-mêmes réintégrer leur matière recyclée dans de nouveaux casques pour des raisons normatives, ils veulent malgré tout s’assurer que leurs produits sont bien recyclés dans de nouvelles applications industrielles.
Des chaussures en CSR, en attendant mieux
En février 2023, Triethic a lancé une nouvelle activité de gestion des chaussures de sécurité, Chaussethic. C’est le fruit de travaux qui ont duré plus d’un an. Le temps de développer les outils de traitement et trouver les exutoires. « Beaucoup de demandes de professionnels nous ont poussé à déployer la collecte des chaussures, précise la direction. Ce sont des objets complexes, constitués d’une vingtaine de composants différents (textiles, caoutchoucs, composites, plastiques, métaux, etc.) et de trois blocs principaux : l’embout en plastique ou métal peut finir en recyclage avec les flux de déchets de bureaux ; la semelle peut être broyée en vue d’un recyclage ; le reste est découpé pour finir en CSR ». Faute de mieux, la majeure partie des chaussures sont actuellement valorisées en combustibles de substitution. Chaque année en France, ce sont environ huit millions de paires de chaussures de sécurité vendues ; et sans doute autant de chaussures hors d’usage, pour lesquelles les professionnels n’ont pas de solution de traitement optimale.

Filiale de l’entreprise calaisienne Bia Fournitures industrielles, Takapas a été lancée il y a cinq ans, avec l’objectif de récupérer et valoriser les chaussures de sécurité usagées via des bornes de collecte mis en place chez les professionnels. Après plusieurs années d’études et d’investissements, Takapas a commencé à récupérer les premières chaussures de sécurité en 2020. L’activité a pris son essor en 2022 avec 20 000 paires de chaussures traitées, alors qu’au printemps 2023, elle a déjà franchi ce cap. Issues de toutes marques, les chaussures sont regroupées sur le site de Takapas à Calais en vue de leur valorisation. Actuellement seule la fraction métallique est recyclée, le reste de la chaussure composée de textile, caoutchouc et plastiques, est broyé pour fabriquer du CSR. Toutefois, l’entreprise ne veut pas s’arrêter là. Deux nouvelles études ont été lancées pour tester des solutions de broyage en mélange et des applications en non-tissé pour les fibres textiles. Des résultats sont attendus cet été, avec peut-être en perspective, de nouvelles pistes de recyclage. « Notre objectif est de pouvoir boucler la boucle pour fabriquer des équipements ou accessoires professionnels en matières recyclées et recyclables en fin de vie » insiste Justine Chevalier, manager de projet chez Takapas. Des échanges sont menés en parallèle dans l’industrie de la chaussure grand public ; puisque les normes encadrant la fabrication de chaussures de sécurité empêchent l’incorporation de matières recyclées. Pour l’ensemble de ses activités, Takapas a été soutenue par l’Ademe, et au niveau local par Rev3 et la CCI. Encouragée par plusieurs demandes, la société devrait d’ici fin 2023, se lancer également dans la collecte des casques de chantier, pour fabriquer du fil d’impression 3D.
Crédits : Port Atlantique La Rochelle, Triethic, Takapas
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