Comment mieux gérer les dotations de tenues professionnelles et équipements de protection individuelle (EPI) utilisés sur les chantiers ? Que faire de ces équipements usagés ? Quelles sont les pistes de valorisation possibles ? A ce jour, la filière du bâtiment ne semble absolument pas s’en soucier. En ce début d’année, quelques acteurs du BTP du Var ont décidé de lancer un projet pour trouver des éléments de réponses. Autour de la table, neuf entreprises et organisations adhérentes de l’Association Var Economie Circulaire (AVEC) souhaitent évaluer et quantifier les flux pour lutter contre le gaspillage.
Casques, gants, chaussures et vestes de sécurité, lunettes, masques, protections auditives font partie des accessoires et équipements du quotidien sur les chantiers du BTP. Problème : beaucoup d’EPI obligatoires ont une date d’utilisation limitée. C’est un budget important et une consommation significative. Les activités du BTP en France n’ont cependant aucune information chiffrée sur le sujet en terme de coûts ou de quantités réellement consommées chaque année. Pourtant, à l’échelle mondiale, le marché des équipements de protection individuelle (EPI) a atteint 7,5 milliards de dollars en 2019 et pourrait afficher plus de 22 milliards d’ici à 2026, tous secteurs industriels confondus, selon une étude publiée en février 2020 par Global Market Insights. Mais à ce jour, en l’absence de filière de valorisation dans l’hexagone et ailleurs, ils finissent le plus souvent dans la benne tout-venant, pour être incinérés ou mis en décharge.
Aucune donnée chiffrée n’existe sur les EPI consommés et usagés
A part quelques initiatives de collecte et de recyclage des tenues professionnelles, les EPI usagés sont considérés comme du DIB. Et bien souvent, le même scénario se répète : l’entreprise se fournit auprès de son distributeur qui fait lui-même appel à un fabricant. L’entreprise distribue ensuite ces EPI à ses collaborateurs conformément aux besoins et obligations légales. En principe les EPI sont récupérés par l’entreprise qui les met en déchèterie pour 150 euros la tonne. Mais en général, l’entreprise ne les récupère pas (par négligence, manque de temps ou de moyen), les laissant à la charge de ses salariés. De leur côté, les employés ne sont pas motivés pour faire durer leurs EPI ou les rapporter, ce qui entraîne des consommations excessives. Au final, l’entreprise n’a aucun intérêt à acheter des EPI plus chers, plus durables, plus solides, recyclables et reconditionnables.
Valorisation et réemploi
Comment sortir de cette spirale infernale et favoriser une boucle vertueuse ? A défaut d’une nouvelle filière REP pour les EPI dans la loi sur l’économie circulaire, la prochaine REP Bâtiment donnera sans doute un coup de pouce à la prise en charge des EPI. En attendant, quelques actions locales émergent, poussées par l’envie de faire évoluer les pratiques. C’est le cas en ce début d’année, avec la création d’un groupe de travail dans le Var. Objectif : améliorer la gestion des EPI dans le BTP. A la tête du projet, neuf entreprises et organisations comme Veolia, Manpower BTP, BTP83 (antenne régionale de la fédération française du bâtiment), Coopazur, Bonnifay, Grdf, l’association Ordurable, et deux clubs d’entreprises Afuzi et Adeto. Adhérents de l’association varoise sur l’économie circulaire, AVEC, ils ont décidé d’agir ensemble pour développer au niveau local, des solutions de valorisation ou de réemploi et de gestion pérenne.
Pour Sandrine Garcia, coordinatrice et animatrice du projet, non seulement les entreprises ne savent pas comment gérer ces équipements une fois utilisées, mais en plus cela leur coûte cher : « notre démarche locale s’attaque à la fois au gaspillage de matières premières, mais aussi à la gestion financière de ces équipements ». Chez Veolia Eau du département, une dotation annuelle permet de distribuer une quantité définie de pantalons, T-shirt ou pulls aux salariés, sans pouvoir les récupérer et sans savoir ce qu’ils deviennent. Cela révèle également qu’il n’existe pas de réelle analyse des besoins, ni de gestion financière de ces produits. La responsabilité des salariés vis-à-vis de ces équipements de protection n’est pas engagée non plus. Sur le plan juridique et sécuritaire, la question du risque lié au réemploi non contrôlé d’EPI abîmés ou périmés, se pose.
Casques de chantier recyclés
C’est dans une logique d’efficience économique, environnementale et sociale, que le groupe de travail varois a décidé d’identifier et quantifier les gisements et les pistes de collecte et de valorisation possibles. « Nous avons choisi de travailler sur trois leviers : l’éco-conception, avec les fabricants, l’achat responsable en lien avec les entreprises et la valorisation/ reconditionnement » indique la coordinatrice. Toutes les pistes existantes sont recherchées et examinées.
Parmi elles, celle proposée par Triethic, entreprise adaptée, basée à Nanterre. Sa spécialité : collecter les déchets du tertiaire comme les gobelets, les canettes, les papiers, les cartons, les cartouches, les piles, les DEEE mais aussi les casques de chantier. Pour ce flux, elle a inauguré en 2016, le service clé en main Casquethic. La collecte est réalisée sur l’ensemble du territoire par envoi de caisses de différents formats selon le nombre de casques à collecter. Selon son fondateur, Franck Binoche, on estime entre 250 000 et 500 000 le nombre de casques à recycler chaque année, selon l’activité de la personne et la date de péremption (entre deux et cinq ans). Le tarif de la prestation qui comprend la collecte, les outils de communication, les documents de traçabilité et le recyclage varie de 220 euros pour 50 casques collectés à 600 euros pour 200 casques. Ce prix, à première vue élevé, n’empêche pas les collectes d’affluer de toute la France et de tous les secteurs d’activité. « En 2019, nous avons récupéré 20 000 casques, indique Franck Binoche. Le transport n’est pas spécifique. Les containers remplissent un camion déjà chargé. Ce transport est largement compensé par l’économie de C02 réalisée à travers le recyclage de ces plastiques ».
Les casques de chantier à recycler estimés à plus de 250 000 par an en France
De retour sur l’entrepôt de Nanterre, les pièces en textiles et plastiques sont séparées et envoyées vers des filières de recyclage (coque du casque, tour de tête, serre nuque, jugulaire en tissu). Les plastiques, essentiellement de l’ABS et du PEhd sont broyés puis extrudés pour devenir de nouveaux granulés. Pour 100 casques recyclés, Casquethic reverse 10 euros à une association solidaire pour le logement. En contrepartie, l’entreprise détentrice de casques reçoit un bordereau de suivi de déchet, un certificat de recyclage et un bilan annuel environnemental. En 2020, Triethic souhaite franchir une nouvelle étape en élargissant son concept. Franck Binoche veut s’attaquer à d’autres EPI et vêtements professionnels (hors chaussures), avec des partenaires locaux du textile et du recyclage. L’objectif est de démarrer petit à petit la collecte et un tri par catégorie d’équipements. Une formation sur le terrain sera nécessaire pour garantir l’absence de pollution ou de risques sanitaires en manipulant ces textiles ou produits usagés. En fonction des lieux géographiques et des quantités, Triethic va étudier les pistes de traitement possibles, et les débouchés industriels.
Economie d’usage pour les EPI
Pour améliorer la durabilité et la recyclabilité le groupe de travail en appelle à l’engagement des fabricants et distributeurs. Dans une vidéo de présentation, les partenaires du projet abordent quelques pistes d’amélioration. Ainsi, l’entreprise pourrait proposer à un distributeur local, un partenariat exclusif moyennant : l’engagement de créer une filière de valorisation ; une éventuelle offre d’EPI reconditionnés ; un avantage financier sur les retours (bons d’achats par exemple) ; et à terme, une offre d’EPI éco-conçus. Au sein de ce processus, les collaborateurs seraient invités à ramener leurs EPI usagés, chaque retour donnant lieu à un petit crédit de point (5 % de la valeur en point de l’équipement). Les EPI seraient alors restitués au distributeur lors des livraisons d’EPI nouveaux ou reconditionnés (pas de coût de transport supplémentaire). « Notre démarche est encore très théorique, et nous n’avons aucune idée de ce qu’il en sortira, souligne Cyril Boilliet, de BTP83. Cependant, nous sommes convaincus que notre projet doit rassembler les trois piliers que sont les fabricants, les entreprises et les salariés. D’une part pour convaincre le maximum de personnes, d’autre part pour massifier. Des quantités importantes sont générées sur notre territoire et nous n’en savons rien ; tout est géré au fil de l’eau ». La fédération du bâtiment à l’échelle du département regroupe environ 700 entreprises adhérentes. A cela s’ajoutent les entreprises d’intérim du BTP qui distribuent quantités d’ EPI aux salariés chaque année, sans connaître le parcours et la fin de vie de ces équipements.
L’éventail des EPI est large, composés de centaines de matières différentes.
« Nous ne pouvons pas nous satisfaire de ce qui est pratiqué aujourd’hui, soutient Cyril Boilliet. A nous de défricher le terrain, peut-être qu’à un moment donné, il faudra faire appel aux instances nationales. En attendant, pourquoi ne pas imaginer de nouveaux modèles de gestion basés sur l’économie d’usage ? » Sur la base d’un abonnement, l’entreprise pourrait ainsi bénéficier d’équipements toujours performants et serait contrainte de sensibiliser ses salariés à plus de soin et de vigilance pour maintenir leurs EPI en bon état. Les avantages pour l’entreprise : un budget EPI cadré, un budget déchets connu, une meilleure image de marque, et l’animation des équipes. Pour les collaborateurs, cela signifie un intéressement et un rôle actif. Pour le fournisseur, c’est la garantie d’une fidélisation, d’une valorisation, d’un reconditionnement, et d’une meilleure image de marque.
Dans la continuité de son plan d’actions, le groupe de travail envisage de lancer un projet d’écologie industrielle et territoriale. Il vise à favoriser les synergies locales autour de la gestion et de l’emploi des EPI : « cela permettra d’associer des entreprises varoises utilisatrices, des distributeurs locaux et fabricants d’EPI, des institutions comme les CCI, Ademe et Chambre des Métiers et de l’Artisanat, mais aussi des structures de l’ESS, sollicitées pour le réemploi et la réparation » espère Sandrine Garcia.
Verre2vue collecte les lunettes de sécurité
Une Opticabox peut contenir 120 paires de lunettes
Depuis 2017, l’opticien et distributeur de lunettes de sécurité à la vue, Verre2vue, a mis en place un dispositif de collecte des EPI visuels sur les lieux de travail. Pour ce faire, il met à la disposition des entreprises qui le souhaitent des containers en carton Opticabox, pouvant accueillir 120 paires de lunettes usagées. « Il s’agit aujourd’hui d’une démarche volontaire qui séduit d’abord les grands groupes, à l’affût d’actions vertueuses pour leur bilan RSE. Nous avons mis en place à ce jour, une centaine de bornes, explique le fondateur de Verre2vue, Jean-Philippe Thierry. Notre objectif est de massifier, stocker pour trouver une filière de recyclage. Les lunettes seront alors démantelées et la partie en polycarbonate (PC) pourra être broyée et redevenir matière première prête à l’emploi ». En lançant cette opération, Verre2vue espère ainsi contribuer à réduire le gaspillage et éviter que ces lunettes finissent incinérées. « A ce jour, notre collecte a un coût ; nous facturons 100 euros la box, soit environ un euro, le coût de traitement pour une paire de lunette ». Face au prix de rachat de la matière (100 euros la tonne de PC à recycler), cette activité n’est pas rentable, mais ce n’est pas l’objectif pour Verre2vue. « Si petit à petit, les entreprises font plus attention à la gestion de leurs EPI et impliquent leurs salariés, elles pourront à leur tour faire des économies de matière première et alléger leurs dépenses » insiste Jean-Philippe Thierry.
Journaliste spécialiste des thématiques environnementales et éco-industrielles depuis 25 ans.
Créé en 2018, l’écho circulaire met en lumière des solutions et des retours d’expériences d’entreprises, d’associations, de collectivités territoriales et de toutes structures engagées dans une démarche de prévention et de préservation des ressources.
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