La première édition des journées de la réparation en France du 20 au 23 octobre 2023 a rassemblé près de 1200 événements sur tout le territoire : conférences, ateliers, visites, portes ouvertes. Le ministère de l’Ecologie en a aussi profité pour annoncer le doublement du bonus sur plusieurs familles de produits. Ces efforts financiers et de visibilité du secteur suffiront-ils pour inciter les consommateurs à réparer ?
Même si 81% des Français ont une bonne image de la réparation, seulement 33% d’entre eux font réparer leurs objets, selon l’Ademe. Les freins sont multiples et parmi eux il y a le coût, la complexité du processus et les craintes sur les garanties ou le professionnalisme du réparateur. Actuellement seulement 10 % des appareils électriques hors garantie sont réellement réparés, regrette Laetitia Vasseur, déléguée générale et co-fondatrice de HOP. Après avoir encouragé et influencé la mise en œuvre d’indices de la réparabilité et d’un fonds réparation dans plusieurs filières REP, l’association cible la mobilisation citoyenne indispensable pour démocratiser cette pratique et développer l’activité économique.
Profitant du « International Repair Day », le 23 octobre 2023, les associations HOP et Make.org ont lancé trois journées de la réparation en France. Cette première édition a réuni près de 1200 événements sur tout le territoire y compris dans les DOM-TOM pour faire connaître les structures de réparation au grand public et les solutions accessibles à tous. Du Repair Café de la Vôge dans les Vosges pour réparer le petit électroménager et les objets en bois à la visite du magasin central de pièces détachées de Darty dans l’Essonne ; des démonstrations de réparation dans l’impression 3D, la haute-couture ou d’instruments à vent mises en place par Emmaüs-Angers, aux ateliers de réparation de vêtements organisés par l’ADMERANE Creative Space en Guadeloupe, il y en avait pour tous les goûts.
Sur le terrain, des associations historiques de l’ESS ont entraîné dans leur sillon de nombreuses initiatives sur la réparation en milieu rural et urbain. Certaines ont choisi de s’associer à des collectivités motivées et sensibilisées à la cause. C’est le cas en Gironde sous l’égide du Smicval, connu désormais pour son « marché inversé ». Avec l’association locale Renée, le syndicat de traitement démarre et finance une phase d’expérimentation du premier service public de réparation, baptisée « Les Comptoirs Répar’ ». Ce service sera déployé directement sur le site du Smicval Market de Vayres, consacré au réemploi et à l’échange entre usagers. Jusqu’à fin décembre 2023, le service est disponible un jour par semaine pour les usagers du Smicval. Après avoir réservé un créneau sur le site internet du Smicval, les usagers peuvent apporter leur petit appareil électrique ou électronique (presse-agrume, grille-pain, aspirateur, enceinte bluetooth, etc) pour qu’un réparateur de Renée établisse un diagnostic et tente de le réparer. Si au bout de 30 minutes, l’appareil n’est pas réparé, il est conservé pour être réparé et remis plus tard à son propriétaire. En moyenne les réparateurs de Renée prennent 80min pour traiter un appareil jusqu’à sa restitution, notamment s’il y a besoin de remplacer une pièce. En collaborant avec le Smicval, le Semoctom ou Bordeaux Métropole, l’association Renée souhaite apporter des solutions intégrées sur tout le territoire girondin.
Le savoir-faire des artisans
Pas de réparation professionnelle sans artisans qualifiés. La CMA (Chambre des métiers et de l’artisanat) rassemble près de deux millions d’entreprises en France, dont 126 000 réparateurs référencés par 36 codes NAF. Pour la direction de la CMA, la réparation d’objets est rentable sur des produits de qualité et haut de gamme. Mais beaucoup d’artisans réparateurs aujourd’hui ne peuvent pas exercer leur métier correctement car ils ne sont pas agréés par les marques, sont indépendants, et ont par conséquent des difficultés à accéder aux pièces détachées. Cette approche doit évoluer et c’est pourquoi, la Chambre des Métiers de l’Artisanat a entamé une révision de son label Répar’acteurs pour permettre à tous les artisans réparateurs de bénéficier du fonds réparation. Actuellement, 6600 réparateurs sont labellisés Répar’acteurs, éligibles au bonus. L’annuaire en ligne des répar’acteurs a fait également l’objet d’une refonte pour gagner en visibilité.

Les prévisions de création d’emplois en faveur de l’économie circulaire tablent sur 700 000 dans l’UE, dont 75 % consacrés à la réparation. Encore faut-il que ces activités soient attrayantes pour les futurs jeunes salariés. La formation et le salaire constituent un enjeu pour le réseau CFA Ducretet, spécialisé dans les secteurs de l’électrique et l’électronique. « Actuellement la demande des entreprises est élevée pour embaucher dans leur service SAV. Mais nous ne pouvons pas répondre aux besoins car à l’entrée, les candidats manquent à l’appel, déplore Julien Wypych, directeur général du réseau Ducretet. L’image négative de la réparation et d’un métier précaire ne donnent pas envie aux jeunes. Pour casser cette spirale, des partenariats sont proposés avec les lycées professionnels, mais si l’on veut bien former les apprentis, il faut des moyens financiers ». Or à ce jour, les pouvoirs publics ne soutiennent pas assez ce secteur, ni sur le plan matériel, ni sur le plan de la communication, regrette Julien Wypych. En 2016, le réseau était précurseur avec 50 apprenants dans la réparation, aujourd’hui, on est passé à 500 par an, pourtant, cela reste largement insuffisant au regard des besoins : maintenance, réparation dans de nouveaux secteurs, compétences techniques sur les logiciels, la téléphonie, l’électroménager. Mais le directeur met en garde : « attention à ne pas dévaluer la qualité de la formation. Sous prétexte d’une forte demande, nous assistons à une dévalorisation des apprentissages. Passer sous 600 heures conduit à une formation au rabais. Pourtant, nous avons besoin à long terme de qualifications pointues et fiables où le salarié saura s’adapter et évoluer avec les technologies et les normes ».
Dans le monde du textile, le déploiement de la réparation avec le retour des cordonniers et des retoucheries, et de la couture est presque une gageure, car ces métiers ont largement existé mais depuis une quarantaine d’années ont été abandonnés. Cause principale, la délocalisation de l’industrie textile vers des pays low-cost à faible salaire. Cela a contribué aujourd’hui à inonder le marché mondial de produits de la fast voir ultra fast-fashion. Face à un vêtement neuf dont le prix moyen est de 12,50 euros, quel est l’intérêt d’une réparation dont le prix moyen est de 19 euros ? La réparation n’est dans ce cas, pas du tout attractive car non compétitive.
Soutenir les Citizen’ Up
Pour surmonter cette concurrence déloyale, le monde l’ESS a son mot à dire, souligne Catherine Mechkour di Maria, secrétaire générale du réseau national des ressourceries et recycleries. Les ressourceries et recycleries avoisinent le millier actuellement en France et continuent de mailler le territoire. Structures de taille humaine et prônant le circuit court, elles s’inscrivent pleinement dans une démarche d’économie circulaire : « à un moment donné, il va quand même bien falloir se poser les bonnes questions. Car nous ne sortirons pas de l’économie linéaire, si on se maintient dans une société de consommation. Cela veut dire concrètement : à quoi on renonce ? » Force est de constater, qu’il n’y a pas pour l’instant assez d’espace pour aborder ces sujets sur la scène politique. « On soutient les start-up à coup de milliards d’euros, ajoute Catherine Mechkour. Quid des Citizen Up ? ». Les acteurs de la réparation sont de plus en plus nombreux et divers. Mais la place de l’ESS reste une priorité pour favoriser l’intégration et l’inclusion sociale par la réparation d’objets. Dans ce domaine, les collectivités locales ont aussi leur rôle à jouer pour encourager et accueillir des structures de l’ESS sur leur territoire. On peut également imaginer des synergies entre les acteurs de la réparation. Ce qui se fait déjà entre grandes marques de la distribution et structures de l’ESS, pourrait aussi s’envisager au sein des recycleries ou des Repair cafés, avec l’intervention d’artisans réparateurs. « Chaque territoire local a sa spécificité. Par conséquent, les modèles économiques sont multiples, mais doivent êtreconnectés entre eux pour faire masse » affirme la secrétaire générale du réseau des ressourceries.
Durabilité à la traîne
Côté distribution, le groupe Fnac Darty réfléchit en effet sur son modèle économique. On ne peut plus continuer sur le même modèle lancé il y a 50 ans par l’entreprise, souligne Regis Koenig ? Sur 25 000 employés du groupe dans le monde, environ 3500 personnes travaillent dans le secteur de la réparation. Pas suffisant, selon le groupe qui prévoit de recruter rapidement 700 apprentis grâce au réseau CFA Ducretet. En parallèle Fnac-Darty s’illustre depuis six ans par la publication annuelle de ses baromètres SAV. Ce classement donne le pouls de la durabilité des produits mis sur le marché. HOP note que la méthodologie de l’étude est à prendre avec précaution, car elle ne reflète pas l’état du marché en général, mais seulement les données de l’enseigne. Néanmoins, les informations rapportées sont riches d’enseignements. Selon la dernière enquête de Fnac-Darty, parue en octobre 2023, les pics de panne hors garantie arrivent dès la sixième année pour le gros électroménager et seulement dès trois ans pour le petit électroménager. Ce constat interroge sur la fiabilité des équipements dans le temps. HOP a appelé les pouvoirs publics à mener une étude indépendante afin de mesurer la sincérité de l’indice de réparabilité pour y apporter des ajustements nécessaires.
Mauvais élèves
L’association note par ailleurs que certaines marques sont loin de faire des efforts en matière de durabilité et s’autorise à mener des investigations complémentaires sur l’obsolescence accélérée de leurs produits. Parmi les mauvais élèves, figurent les téléviseurs de marque Xiaomi (99/200) et JVC (99/200) et Samsung (70/200). dans la catégorie lave-linges, Proline (68/200) et Thomson (89/200) ne sont pas bons sur les lave-linges séchants et ceux s’ouvrant par le dessus. Sur le segment aspirateurs balais, la marque Proline (49/200) arrive en dernière position comme en 2022. Les imprimantes sont assez mal loties avec des marques qui négligent la réparabilité comme Canon (90/200), Epson (86/200) et HP (78/200) ; pour HOP, il est urgent que ces fabricants intègrent des exigences d’éco-conception sur ces produits. Comme en 2022, Electrolux est une marque à éviter pour l’achat d’un grille-pain.
Prix des pièces détachées

Un appareil réparé coûte généralement moins cher aux consommateurs dans la durée qu’un renouvellement, même par un produit ayant une meilleure étiquette énergie. En le rappelant, Régis Koenig, directeur Services et Durabilité chez Fnac-Darty, veut lutter contre certaines idées reçues. Les baromètres annuels du groupe montrent de cette manière que le premier frein à la réparation reste le prix des pièces détachées, pour 68% des Français. Or ce critère est primordial aux yeux des défenseurs des indices de réparabilité et de durabilité. Après plusieurs années de combat et de persévérance, les efforts des associations environnementales et de défense du consommateur seraient-ils récompensés à l’échelle européenne ? La Commission parlementaire européenne IMCO (du marché intérieur et de la protection des consommateurs) a voté le 25 octobre 2023 la proposition de texte intitulé « Right to repair ». HOP estime que c’est une étape clef vers le droit universel à la réparation. Ce texte inclut en effet des obligations inédites pour les fabricants. Parmi elles, l’obligation pour le producteur d’assurer un accès aux pièces détachées à un coût raisonnable et non discriminatoire pendant la durée de vie des produits. Ces pièces doivent être accessibles aux consommateurs, réparateurs indépendants ou reconditionneurs. La Commission propose également d’étendre la garantie légale du produit quand celui-ci a été réparé par le fabricant pour le remettre en conformité. Enfin, elle propose d’interdire les pratiques de sérialisation. Une ombre au tableau toutefois, les dispositions sur l’obligation de réparer pour un fabricant ne concernent pas les market places en ligne, en l’absence de représentant agréé établi dans l’UE. Un vote du Parlement en plénière est prévu entre le 20 et le 23 novembre. Le Conseil se positionnera ensuite sur le texte, avant de négocier avec la Commission et le Parlement pour s’accorder sur une version finale.
Coup d’accélérateur sur les bonus
Lors des premières journées de la réparation, le ministre de l’Ecologie Christophe Béchu a annoncé la création d’un super bonus pour trois catégories d’équipements à partir du 1er janvier 2024 : les téléviseurs, les équipements de lavage et les aspirateurs. Le bonus sera doublé pour les pannes constatées sur ces produits. En outre, 24 nouveaux appareils vont s’ajouter à la liste des éligibles. En tout, près de 73 produits pourront bénéficier de la ristourne à partir de 2024. Bonne nouvelle aussi, le critère de « casse accidentelle » sera pris en compte dans le bonus de 25 euros et pourra aider à changer l’écran des smartphones. Le bonus sera également augmenté de 5 euros sur 21 appareils. Enfin, le bonus sera majoré de 20 % si les pièces de rechange proviennent de l’économie circulaire.
Sur un objectif de 4000 réparateurs labellisés d’ici fin 2023, seulement 1770 l’étaient en juillet 2023 ; et 1,2 million d’euros avaient été dépensés sur une enveloppe allouée de 63 millions. Des chiffres largement insuffisants selon HOP qui espère que ce super bonus permettra au dispositif d’être vraiment incitatif. Pour aider les citoyens à mieux connaître le dispositif et savoir comment profiter du bonus, HOP a créé une page web dédiée (www.bonusreparation.org) qui invite réparateurs et consommateurs à faire des retours d’expériences. « ces informations nous seront très utiles pour alimenter notre expertise et notre plaidoyer en vue d’améliorer ce bonus » déclare Florent Curel, responsable du Club de la Durabilité et de l’Institut de la Durabilité porté par HOP. En parallèle, une grande campagne nationale de communication a démarré le 22 octobre dernier, associée à des opérations d’affichage dans les médias et l’espace public (métro, gares etc.). HOP et l’ensemble des partenaires de la première édition des journées de la réparation comptent bien répéter l’opération en 2024. Avec d’ici là, plus de marge de manœuvre dans la formation et les modes de production, espère Laetitia Vasseur. Et peut-être la création d’un collectif de réparateurs sur la base du volontariat.
Crédit : Ecodair, ecosystems
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