Sur la liste des nouvelles réglementations visant les grandes entreprises cotées en bourse, la norme E5 « Gestion des ressources et économie circulaire » du CSRD est un cap à atteindre. Mais à ce jour, force est de constater que les avancées en matière d’économie circulaire ne sont pas au rendez-vous. Le cabinet de conseil Urbyn s’est appuyé sur les rapports RSE des entreprises du SBF 120 pour dresser un état des lieux et proposer des pistes d’amélioration.
Pour savoir si les grandes entreprises françaises contribuent à leur échelle à l’économie circulaire, il suffit de se plonger dans les rapports annuels RSE. C’est ce qu’a fait le cabinet de conseil Urbyn en décortiquant et en analysant les données disparates de 2023 publiées par les entreprises du SBF 120 en 2024. Résultat : soixante entreprises représentatives des principaux secteurs de l’économie française passées à la loupe et réunies dans son « Panorama de l’économie circulaire 2024 – tendances et enjeux de circularité des entreprises du SBF 120 ». Ce travail ardu ne sera toutefois éclairant qu’à partir de 2025, lorsque ces documents auront adopté une structure harmonisée, souligne Julien Hamilius, co-fondateur et président d’Urbyn. Ce livre blanc est une photographie à l’instant T du niveau de circularité des grands comptes français. Il met également en lumière les bonnes pratiques et les progrès réalisés tout en proposant des pistes concrètes d’amélioration. « Avec l’entrée en vigueur de la norme CSRD au 1er janvier 2024, nous avons voulu savoir quelle était la maturité des grandes entreprises françaises et potentiellement nos sociétés clientes. En compilant ces informations, par ailleurs accessibles à tous, nous souhaitons suivre leur évolution et leur engagement dans la circularité ».
Ressources et circularité

Le livre blanc disponible en ligne analyse 60 des 120 rapports annuels et propose un baromètre des mentions éco-circulaires. Ce panorama défriche et compare pour la première fois les données publiées par de grands comptes en France. L’activité économique française est passée à la loupe, sous le prisme de l’économie circulaire. « Même si ces données ne reposent que sur du déclaratif sans moyen de vérifier les actions réelles, nous pouvons malgré tout, nous faire une idée des tendances émergentes » insiste Julien Hamilius. La plupart des principaux secteurs d’activité de l’hexagone sont représentés. Pour offrir une analyse la plus objective possible, le choix s’est ainsi porté sur 5 entreprises de l’immobilier, 5 entreprises des médias, 9 entreprises du transport et de la logistique, 7 entreprises de la banque et des services financiers, 9 entreprises du commerce et de la distribution, 4 entreprises du BTP, 4 entreprises de la santé et de la pharmacie, 3 entreprises du secteur CHR, 5 entreprises du services et conseil aux entreprises, 2 entreprises de l’automobile, 2 entreprises agroalimentaires et 5 entreprises de l’énergie. L’étude s’articule autour de trois parties : ressources et circularité ; engagement et communication ; environnement et impact social. Chaque partie est illustrée avec des initiatives concrètes provenant de Nexity, Hermès, L’Oréal, SEB, BNP Paribas, Publicis, Accor, Eiffage, Getlink, Aéroports de Paris, Fnac / Darty, JCDecaux, Carrefour, ALD, Danone, Sodexo, Capgemini et Forvia, etc.
Créée en 2018, Urbyn accompagne essentiellement les entreprises sur la gestion de leurs déchets, à travers des solutions sur mesure (diagnostic, pilotage, gestion opérationnelle, conseil stratégique et reporting), pour réduire leur impact environnemental, maîtriser les coûts et se mettre en conformité avec la réglementation. Son portefeuille-client actuel est composé d’une vingtaine de grands comptes et d’une cinquantaine de TPE et PME. L’ambition à court terme est de toucher des structures d’envergure européenne. En se penchant sur la circularité des entreprises, Urbyn souhaite ainsi élargir son champ d’accompagnement à deux thématiques : évaluer des indicateurs sur les flux entrants et les flux sortants. Sur la base d’un diagnostic déchet au sein d’une entreprise, son objectif serait d’étendre par exemple le conseil à la réduction à la source et/ou au réemploi.
Baromètre, outil révélateur
En attendant 2025 pour obtenir des rapports plus structurés et harmonisés selon la norme E5, Urbyn publie un premier baromètre des mentions éco-circulaires, véritable outil de mesure sur la progression des grands comptes. Parmi les premiers enseignements, 88% des entreprises mentionnent le terme d’économie circulaire dans leur rapport, tandis que 90 % se réfèrent au recyclage. Par ailleurs, les notions de réemploi/réutilisation connaissent un développement prometteur (68%). Toutefois, ces notions varient selon le secteur d’activité. Seulement 42% évoquent la réparation, 43% la valorisation énergétique et 48% la seconde vie du produit. Le rapport souligne que les entreprises qui s’en préoccupent le plus sont celles confrontées à des enjeux de pollution et de limitations des ressources plus importants.

Bien que 85% des entreprises du SBF 120 évoquent des actions pertinentes de gestion et de réduction des déchets, peu d’entre elles travaillent concrètement à la limitation de leur impact et à la préservation des ressources. Ainsi, 62% évoquent des actions sur la gestion des ressources naturelles et seulement 52% sur la réduction de l’extraction des matières premières. Les projets intégrant de nouveaux matériaux biosourcés (42%). Sur les pratiques amont comme l’éco-conception, le sujet est de mieux en mieux perçu, même si encore timide avec 63% des entreprises concernées et 37% agissant sur l’éco-conception de leurs emballages. Si on entre dans le vif du sujet, le modèle d’économie circulaire basé sur un système en boucle fermé, n’est parlant que pour 45% des entreprises tandis que 12% d’entre elles évoquent des modèles de type « partage, fonctionnalité, service ». Selon l’étude, cela pointe une certaine maturité de quelques groupes et montre également les efforts importants à déployer pour que les entreprises intègrent le principe global d’économie circulaire dans leur fonctionnement. Cette première fournée de résultats sera la base pour suivre dans le temps, l’évolution des grands acteurs économiques français dans leurs pratiques et leurs stratégies. « L’ambition de ce baromètre est de se doter d’un outil de mesure qui n’a pas vocation à sanctionner mais à éclairer et encourager la transition vers des pratiques moins gourmandes en énergie et en matière, plus éthiques et plus durables. Regarder ce que font les plus grandes entreprises françaises est sans nul doute source d’inspiration pour les autres » commente Julien Hamilius.
Constats et recommandations

Principal enseignement du panorama, les entreprises doivent adopter des mesures proactives au-delà de la simple conformité réglementaire. Dans ce contexte, trois enjeux clés sont mentionnés : la préservation des ressources naturelles ; la réduction de l’impact sur les écosystèmes ; la réduction des déchets et la gestion des flux sortants. Sur cette dernière thématique, Urbyn passe en revue les niveaux d’engagements des entreprises dans trois domaines : recyclage et revalorisation ; réemploi et réutilisation d’un produit ; réparation et seconde vie pour prolonger la durée de vie du produit. Si le recyclage est déjà bien implanté chez Eiffage, Getlink ou Accor, comme le montre le baromètre, il faut élargir le spectre, selon le livre blanc. Et de donner des exemples d’avancées innovantes sur la réutilisation des emballages, la rénovation de meubles anciens, la conversion de matériaux de construction en nouveaux éléments architecturaux, etc. Bien que très tendance chez les consommateurs, la réparation reste peu mise en place au sein des entreprises du SBF 120 et se retrouve dans des secteurs très spécifiques, comme les biens de consommation, la mode, le mobilier ou l’électroménager. Pour renforcer cet axe, les bonnes pratiques à adopter selon Urbyn vont de la valorisation, à la mise en place d’ateliers de réparation, au marketing de produits de seconde main, en passant par des programmes de retour produits et du contrôle qualité sur des produits réparés.
Autre enjeu, celui du design circulaire avec une grosse attente sur l’évolution des emballages (suppression du plastique à suage unique), l’émergence des nouvelles technologies et en même temps le retour à l’artisanat et la force du design frugal. Hier, l’éco-conception était plus tournée vers l’allègement des produits et leurs recyclabilité. Aujourd’hui, le design circulaire entend contribuer à prolonger la durée de vie des produits et à réduire leur impact environnemental. Plusieurs pratiques co-existent avec selon le panorama, un point commun : fabriquer mieux pour jeter moins. Dans ces pratiques, Urbyn donne l’exemple d’Eiffage, de Nexity et d’Hermès. Contrepied aux matières et techniques futuristes, le retour de l’artisanat et d’un design frugal se retrouve également chez Hermès. Chaque sac est fabriqué à la main par un seul artisan, qui signe son oeuvre. La marque investit également dans la formation et dans la transmission des savoir-faire artisanaux à travers ses propres écoles d’artisanat. On trouve aussi des entreprises engagées comme Le Creuset et L’Occitane en Provence.
A quand le vrai changement ?
Les modèles circulaires souvent anecdotiques dans le fonctionnement des entreprises impliquent de mieux les connaître. Trois modèles sont exposés dans le panorama : repenser la chaîne en internalisant des processus ; envisager le produit comme un service ; s’inspirer de l’entreprise régénérative. Le rapport insiste sur la nécessité d’aller au-delà de la modification d’aspects ponctuels sur la chaîne d’approvisionnement, comme on peut le voir avec la réduction de la production d’emballages par exemple. Cela peut se traduire par une production interne pour la gestion de ses déchets et la qualité. Des boucles fermées collaboratives et hybrides sont notamment visibles chez Carrefour et Hermès par exemple.

Les modèles basés sur la fonctionnalité ne courent pas les rues. Et pourtant, leurs avantages sont nombreux, selon le libre blanc. Ils réduisent les déchets en optimisant l’utilisation des produits. Ils prolongent la durée de vie des ressources, et diminuent les coûts pour les consommateurs. En restant propriétaires des produits, les entreprises sont incitées à innover et à améliorer la qualité et la durabilité de leurs offres. Parmi les entreprises du SBF 120, d’avant-garde dans ce domaine, figurent Capgemini et ALD. Encore plus éloigné des pratiques actuelles, le modèle basé sur l’entreprise régénérative propose une réintégration des entreprises dans les écosystèmes dont elles font partie. À l’échelle d’une multinationale ou d’une entreprise du SBF 120, ce modèle est complexe à appliquer sur toute la chaîne. Mais des initiatives ciblées peuvent être mises en place sur une partie des processus de production. Pour que ces modèles fonctionnent, Urbyn recommande la création de plateformes de partage, une coopération inter-entreprise, des produits à l’abonnement, des services de recyclage et de reconditionnement, des services de location, et des contrats de service.
Pour accélérer le mouvement au sein des grandes entreprises, plusieurs conseils dispensés et résumés en fin d’étude. Parmi eux, l’intégration de l’économie circulaire dans la politique interne avec des objectifs clairs de réduction, de réutilisation et de recyclage des déchets ; faire appel à des experts pour réaliser une évaluation complète de la durabilité ; cartographier les flux de déchets pour comprendre les points de production de déchets et les opportunités de réduction ; utiliser des plateformes de gestion des déchets pour suivre et analyser les données ; sensibiliser et motiver les employés à participer aux initiatives grâce à des ateliers et des formations sur la gestion des déchets et l’économie circulaire ; créer une chaîne de valeur durable et circulaire, en travaillant avec des fournisseurs impliqués dans cette même démarche. Avec ce livre blanc, nous voulons donner envie aux entreprises de s’engager davantage et les accompagner dans ce sens, assure Julien Hamilius. Pour 2025, Urbyn pense renouveler l’opération, en comptant cette fois-ci sur des données plus faciles à analyser et à comparer.
Le livre blanc est accessible gratuitement ici
Tout savoir sur la norme E5
L’analyse réalisée par Urbyn se réfère à la norme E5 de la directive CSRD qui pose les contours de la « gestion des ressources et de l’économie circulaire ». Celle-ci intègre six exigences de divulgation (Disclosure Requirements – DR), pour aider les entreprises à clarifier l’analyse de leurs activités et à structurer la restitution de leurs rapports annuels :
DR n°1 : les politiques liées à l’utilisation des ressources et à l’économie circulaire
DR n°2 : les actions et ressources liées à l’utilisation des ressources et à l’économie circulaire
DR n°3 : les objectifs liés à l’utilisation des ressources et à l’économie circulaire
DR n°4 : les entrées de ressources
DR n°5 : les sorties de ressources
DR n°6 : les effets financiers potentiels de l’utilisation des ressources et impacts, risques et opportunités liés à l’économie circulaire
*Le SBF 120 est un indice boursier regroupant les 120 plus grandes entreprises cotées à la Bourse de Paris. Il inclut les entreprises du CAC 40 ainsi que 80 autres grandes sociétés, fournissant une vue d’ensemble complète de la performance des principales entreprises françaises.
Crédit : Pixabay
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