En vigueur dans les cafés, l’hôtellerie et les restaurants depuis des décennies, la récupération des bouteilles en verre pour réemploi se démocratise sous l’effet d’une prise de conscience citoyenne. Depuis environ trois ans, des structures émergent localement pour collecter auprès des consommateurs, bouteilles, pots, bocaux, boîtes en verre ou en plastique réutilisables et consignés. Pour la distribution et la restauration, c’est une façon de réduire les emballages jetables et fidéliser une clientèle. L’Etat pousse dans ce sens, mais ne veut plus s’engager sur la consigne.
Comment faire table rase d’un système qui repose depuis plus d’un siècle sur la production, la consommation et le jetable ? Dans le monde de l’emballage, la consigne pour réemploi a existé pendant un temps avant de disparaître complètement des habitudes du consommateur. Si elle persiste chez nos voisins d’Outre-Rhin aussi bien pour le verre que pour le plastique et les canettes métalliques, elle semble revenir à pas feutré dans l’hexagone. L’objectif : gaspiller moins, réduire la production d’emballages. Cela se traduit depuis quelques années par des actions pionnières en régions. Avec l’association Bout’à Bout’ en Pays de la Loire, une logistique locale s’est mise en place en 2016 sur la collecte, le transport, et le lavage des bouteilles en verre.
Depuis 2014, la marque Jean Bouteille née dans les Hauts-de-France commercialise des bouteilles et flacons consignés et réutilisables chez les commerçants de produits et liquides en vrac (bières, jus, vin, huiles etc.). Aujourd’hui, Jean Bouteille est devenu un réseau de bouteilles consignées dans 600 magasins en France, en Belgique, Pays-Bas et Allemagne. Et la start-up est passée à la PME portée par une vingtaine de collaborateurs. En l’espace de trois ou quatre ans, ces structures ont entraîné d’autres acteurs dans leur sillon. Après les bouteilles en verre consignées pour le marché local du cidre, de la bière artisanale, ou des jus de fruits bio, le réemploi d’emballages en verre ou en plastique réutilisable progresse tous les mois.
Législation incitative

En France, un peu moins de 10 % des bouteilles en verre mises sur le marché sont réemployées. La consigne subsiste dans le circuit des Cafés-Hôtels-Restaurants (CHR) pour environ 40 % des bouteilles en verre pour boissons. Et en Alsace, exception à la règle, la consigne pour réemploi représente un total de 25 millions de bouteilles en verre (bières, limonades, jus, eau…) chaque année. En 2019, Brasserie Météor a franchi une nouvelle étape en créant Alsace Consigne avec trois autres partenaires : eaux de source locales Carola et Lisbeth et l’association Zéro Déchets Strasbourg. Mais la situation évolue en France. Des actions très locales émergent, souvent liées à des productions artisanales.
Le réemploi des emballages est porté depuis quelques années par un mouvement citoyen plus sensible aux questions environnementales et par la réglementation qui au final ne fait que suivre la tendance. En Europe, le plan en faveur de l’économie circulaire encourage les initiatives visant à remplacer les emballages, articles de table et couverts à usage unique par des produits réutilisables dans les services de restauration en 2021. En France, la loi AGEC a inscrit le réemploi des emballages dans son article 9, avec un objectif de 5 % d’emballages réemployés mis en marché en France en 2023 et de 10 % en 2027. L’objectif étant de réduire les plastiques à usage unique et de les remplacer par des produits réutilisables. Un observatoire du réemploi (toujours attendu) devra évaluer la pertinence et la viabilité du dispositif.
Une centaine de projets
Selon le Réseau Consigne, créé en 2012 et qui compte à ce jour un total de 200 adhérents, il y aurait environ une centaine de projets répartis aux quatre coins de la France. Généralement délimitée à un terroir ou une agglomération, la consigne pour réemploi suscite un intérêt croissant non seulement pour les bouteilles mais aussi pour d’autres emballages alimentaires en verre ou en plastique. L’emballage réutilisable touche aujourd’hui de nombreux produits et lieux de consommation : petits commerces bio et vrac (produits alimentaires, cosmétiques et hygiène), grande distribution, restauration. Effet Covid ou législatif, la restauration à emporter ou livrée à domicile a franchi le cap à son tour. Des initiatives se développent depuis un an à destination des restaurateurs ou des distributeurs pour leur proposer des emballages consignés, moyennant prestation de collecte et de lavage.

Dans cette démarche, la logistique est un enjeu crucial pour le producteur et le distributeur, contrairement à l’emballage unique emporté par le consommateur qui se charge de gérer lui-même sa fin de vie (tri, recyclage ou poubelle grise). « On a toujours prétendu que les vertus environnementales et économiques de la récupération des emballages dépendaient de la distance parcourue, plafonnée à 200 km (selon une étude de l’Ademe 2018), souligne Alice Abbat. Cependant, l’étude du cabinet Deroche de 2009 montre au contraire que le nombre élevé de réutilisations de la bouteille reste plus pertinent ». En Alsace, la Brasserie Meteor fait tourner chacune de ses bouteilles, plus de 20 fois, pour une distance de distribution moyenne de 260 km. Au final, cela permet de réduire de 76 % sa consommation d’énergie primaire, de 79 % ses émissions de gaz à effet de serre et de diminuer de 33 % sa consommation d’eau par rapport au recyclage – même si la filière du recyclage a réalisé depuis quelques progrès en la matière. Dans le secteur CHR, la consigne permet d’éviter, chaque année, l’équivalent de 500 000 tonnes de déchets d’emballages. Enfin, tant qu’il est réutilisé, le verre est extrait des filières de gestion des déchets, et n’a donc plus de coût pour la collectivité.
Gammes standard

Pour massifier les flux et rendre la logistique viable, le Réseau Consigne travaille actuellement à la mise en place de gammes de bouteilles standard et d’un cahier des charges, avec notamment l’association lyonnaise Rebooteille. « L’idée, c’est de convaincre les verriers, les producteurs et les distributeurs sur le réemploi de bouteilles de verre », insiste Bastien Carron, chargé de développement technique chez Rebooteille. Et d’envisager pourquoi pas à terme, l’intégration d’Afnor dans la démarche. « Grâce aux bouteilles standard, nous pouvons élargir le champ d’action. On pourrait imaginer par exemple que des bouteilles de vin consignées, vendues dans un commerce lyonnais, voyagent avec son consommateur et finissent à Paris, déconsignées dans un autre magasin pour être lavées puis réutilisées par un producteur francilien » avance Bastien Carron. Conçues pour des rotations multiples et donc fabriquées avec plus de matière première, ces bouteilles s’inscrivent dans une démarche complémentaire au jetable et au recyclage qui de toute façon continuera d’exister. « Ce qui est dommage dans les débats actuels, c’est cette tendance à opposer deux pratiques, déplore Bastien Carron. La société française a bâti un modèle industriel autour de ses emballages qui a du mal aujourd’hui à évoluer. Pourtant, chacun peut y trouver son compte ».
Le réemploi des emballages dont les bouteilles en verre est à son (re) démarrage en France. Difficile de basculer vers un autre modèle alors que l’industrie a choisi ici le tout jetable recyclable. Pourtant cette évolution est inéluctable, poussée par une législation européenne et française qui se durcit. Convaincre les verriers de produire plus de bouteilles réutilisables ne va pas se faire du jour au lendemain, reconnaît Bastien Carron : « le système jusqu’ici fonctionne, et les verriers peuvent craindre à tort ou à raison une réduction de leur production. Pour autant, s’ils refusent de jouer le jeu, ils perdront aussi des parts de marché. Car la demande est présente et amenée à augmenter ».
Lavage : un enjeu économique
« L’objectif est également de mailler le territoire avec des sites de collecte et de lavage suffisants pour éviter les km superflus » explique Alice Abbat. Actuellement, il existe cinq stations de lavage de bouteilles connues en France dont la dernière mise en service par Uzaje en Ile-de-France. En février 2021, la start-up Uzaje a inauguré son premier centre de lavage industriel d’emballages à Neuilly-sur-Marne (93). Créée en 2018, l’entreprise développe des solutions industrielles pour le réemploi des emballages à destination de la restauration et de la distribution alimentaire. Elle intervient à chaque étape de la chaîne de valeur : choix des contenants, gestion de la consigne, lavage haute performance, mise en place de la solution, transport. Son premier centre industriel de 1300 m² permettra de laver 40 millions de contenants par an, et éviter ainsi 3300 tonnes de déchets. A la clef, plus de 40 emplois d’ici à cinq ans. Soutenue par l’Ademe, Citeo, Bpifrance et la région Ile-de-France, la jeune entreprise espère d’ici fin 2022 s’implanter sur le territoire avec sept autres centres de lavage à Lille, Strasbourg, Rennes, Lyon, Bordeaux, Toulouse et Marseille. Cela devrait représenter à terme 300 millions d’emballages traités par an et 5,5 millions d’euros économisés sur le traitement des déchets. En attendant, dès cette année, Uzaje s’engage avec Système U à développer le réemploi en magasin et participe à une série d’expérimentations locales avec des plateformes de restauration livrée.

Dans le même registre, la société parisienne Reconcil (Réseau d’emballages consignés citoyen et local) propose depuis un peu plus d’un an aux acteurs de la restauration (restaurants, plateforme de livraison, traiteurs, …) un service de location d’emballages réutilisables et une solution de nettoyage industriel de contenants alimentaires, boîtes en verre, céramique, inox ou plastique. Selon le principe de consigne, le consommateur final paie un faible montant supplémentaire lors de son achat. Celui-ci est remboursé en redonnant l’emballage au livreur ou en le rapportant dans un restaurant membre du réseau. Reconcil réalise l’approvisionnement en contenants, la collecte ainsi que le nettoyage des emballages sur sa propre installation. La Station L de Reconcil est hébergée depuis 2018 dans le quartier d’Aubervilliers au Nord de Paris, au sein de l’incubateur Métropole 19. La société lave tous types de contenants alimentaires, y compris les bacs navette utilisés pour le transport de denrées alimentaires. Sa capacité de lavage dépasse les 50 000 unités par semaine.
Mutualiser la logistique sur les bouteilles
Les laveuses d’emballages, autres que les bouteilles, sont plus nombreuses, simples d’utilisation et surtout moins chères à l’investissement. Pour les bouteilles, la mutualisation est davantage privilégiée au départ. Avant, il faut monter en volumes, souligne Bastien Carron : « une laveuse de bouteilles, c’est technique et ça coûte cher, plusieurs centaines de milliers d’euros ; d’où la nécessité d’avoir du flux pour garantir des cadences élevées ». Opérationnelle depuis un an à Lyon, l’association Rebooteille crée une boucle entre les producteurs de jus et de vins locaux et les commerçants, via un dispositifs de bouteilles consignées. Après collecte et lavage, Rebooteille réexpédie ces bouteilles chez les producteurs. Le lavage est réalisé par son partenaire Ma Bouteille s’appelle Reviens près de Valence (Drôme), équipé d’une unité de lavage industrielle. Toutefois, l’association espère ouvrir d’ici 2022, sa propre station dans l’agglomération lyonnaise. Pour l’instant, elle recherche des fonds mais surtout des partenaires tous azimuts pour mutualiser les outils de logistique et assurer la croissance de l’activité. A son lancement il y a un an, Rebooteille a démarré avec un producteur et cinq points de collecte. Aujourd’hui la structure a développé un réseau de neuf producteurs et près de 30 points de collecte. D’ici à l’été, sept autres producteurs devraient enrichir ce réseau lyonnais. Objectif fixé : 80 000 bouteilles collectées et 100 points de collecte opérationnels d’ici fin 2021.
Consigne ou pas consigne ?
Les bouteilles réutilisables sont achetées par le producteur à un revendeur de bouteilles. Une fois dans le circuit commercial, ces bouteilles reviennent à l’opérateur qui collecte et lave pour le compte du producteur. Dans cette boucle, la consigne est moyen indispensable car elle donne une valeur monétaire à l’emballage, que le consommateur en général souhaite récupérer en retour. C’est ainsi que l’association Rebooteille se rémunère, et fait évoluer son modèle économique : outre sa prestation sur la logistique et le lavage facturée au producteur, Rebooteille est conscient de la nécessité de diversifier ses revenus pour la pérennité de son modèle économique. Plusieurs pistes sont ou vont être testées : soutien au démarrage par les consignes non-rendues, abonnement des distributeurs pour le service de collecte, et surtout à moyen terme, la multiplication des services rendus aux producteurs (lavage des fûts, fourniture de bouchons, capsules etc.) et aux distributeurs (collecte d’autres contenants).

Si à l’origine du projet de loi sur l’économie circulaire, la consigne était devenue le moyen incontournable pour accélérer le recyclage et le réemploi, l’État se montre plus modéré aujourd’hui. Dans le projet de loi Climat et Résilience, examiné pendant trois semaines à l’Assemblée nationale à partir du lundi 29 mars, l’article 12 portant sur la généralisation de la consigne d’ici à 2025, fait l’objet d’un rétropédalage. L’association Zero Waste France a d’ores et déjà déploré la tournure des débats autour de cette mesure. A ce jour, la consigne a été reléguée à une simple possibilité. Cette modification est justifiée par de possibles surcoûts pour le secteur des vins et spiritueux, et le risque de bousculer l’industrie du recyclage du verre, avec des impacts écologiques négatifs en termes de lavage et de transport. Balayant les études d’analyse de cycle de vie réalisées sur le sujet, l’Etat a fait marche arrière.
Restauration livrée

Dans le même temps, le ministère de l’Ecologie a signé en février 2021 un contrat d’engagement avec les professionnels de la restauration livrée, secteur générant de fortes quantités de déchets d’emballages. Plusieurs objectifs sont fixés : atteindre 50 % des emballages livrés sans plastique à usage unique d’ici le 1er janvier 2022 et 70% d’ici le 1er janvier 2023 ; passer à 100 % de contenants réemployés livrés en restauration d’entreprise d’ici le 1er janvier 2023 ; réduire les emballages jetables de regroupement de plats utilisés pour la logistique entre les cuisines, les entrepôts et les points de livraison, en les remplaçant par 70 % de bacs réutilisables d’ici le 1er janvier 2023. Les contenants visés concernent aussi les sacs plastiques de livraison. Cette démarche rassemble des plateformes de livraison aux particuliers et aux entreprises (UberEats, Deliveroo, Stuart, Tiptoque, CoopCycle), des restaurants virtuels (FoodChéri, Nestor, Popchef, Foodles, Frichti, Saveurs et Vie), des fournisseurs d’emballages (Metro, Pyrex et Arc) et des apporteurs de solutions comme En Boîte le Plat, Reconcil, GreenGo, Uzaje et Pyxo. Dès cette année, des expérimentations locales seront menées pour valider l’intérêt écologique et la viabilité économique ; évaluer les dimensions technico-économiques des opérations de collecte, de transport et de nettoyage ; identifier les principaux points de blocage ; étudier les retours des consommateurs vis-à-vis du réemploi et de la consigne.
« Zéro Déchet as a Service »
Et si les emballages réutilisables et consignés étaient aussi adoptés par la grande distribution ? Le projet Loop lancé en 2019 au niveau international a été initié par TerraCycle avec plusieurs grandes enseignes multinationales (Coca-cola, Procter & Gamble, Nestlé, Bic, Carrefour etc.). L’idée : vendre une sélection de produits dans des emballages réutilisables et consignés, dans le cadre d’une livraison à domicile. Le principe n’est pas compliqué, mais la dimension logistique mérite un peu d’expertise. C’est ainsi que la société Petrel, créée en 2018 apporte à l’échelle française, des solutions clefs en main pour intégrer la démarche dans la supply-chain de Carrefour, partenaire de Loop.

Aux manettes de Petrel, Hugues Pelletier, ancien directeur d’Ooshop, filiale Carrefour de courses en ligne, accompagne les distributeurs et les industriels dans leur transition vers des emballages plus circulaires et réutilisables. « Grâce à nos outils et nos conseils adaptés, nous garantissons un suivi des emballages livrés et récupérés, une logistique et une gestion de la consigne en e-commerce et en magasin optimisées » explique Hugues Pelletier. En qualité d’intégrateur et d’opérateur, Petrel décline sa mission en trois grandes étapes : identifier et tester le meilleur emballage ou suremballage ; mettre en oeuvre des modèles opérationnels, IT et financiers ; proposer une solution Zéro déchet as a Service pour une logistique opérationnelle et un bon fonctionnement de la consigne (remboursements et suivi des flux financiers). Basée à Station F à Paris, Petrel intègre toutes les briques du commerce circulaire et fait appel à des centres de lavage comme Uzage et Pandobac (situé au MIN de Rungis). Avec d’autres partenaires comme l’association Ares, Petrel participe également à la réinsertion de personnes en détention, grâce au travail réalisé sur le réemploi des sacs de livraison. A terme, Hugues Pelletier, par ailleurs membre du réseau Vrac et du réseau Consigne, aimerait déployer ses ailes à l’international. En attendant, il compte sur une prochaine levée de fonds pour accélérer le développement de Petrel Hub, sa plateforme digitale. Et imagine déjà comme une solution d’avenir, la standardisation d’emballages éco-conçus et réutilisables dans la grande distribution : « si aujourd’hui, la mise en place de ces nouveaux emballages représente un surcoût opérationnel, on perçoit chez les industriels et la distribution, une volonté de changer le modèle pour répondre aux attentes des consommateurs et être prêt en 2023 face aux objectifs de réemploi de la loi Anti-gaspillage pour une économie circulaire ».
Crédits : Petrel, Uzaje, Theo Viallard, Etic emballages
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