En septembre 2020, l’Ile-de-France lançait sa stratégie pour l’économie circulaire (SREC). Avec comme principaux enjeux d’ici à 2030, la réduction de son empreinte carbone et le développement d’une économie de proximité. Pour suivre la progression de cette démarche, onze indicateurs de l’économie circulaire ont été définis pour livrer quelques tendances. Un rapport publié par l’Institut Paris Région en avril 2022, avec le soutien de partenaires locaux, pointe les freins et le niveau de « circularité » en fonction des données disponibles pour chaque indicateur.
La densité démographique et la cohabitation d’espaces urbanisés et ruraux caractérisent la région francilienne, créant d’incroyables défis en termes de production et de consommation de matières premières, de gaspillage alimentaire, de gestion des déchets, de recyclage et de réemploi. Il y a presque deux ans, ce territoire a décidé de se lancer un défi de taille à travers la SREC (stratégie pour une économie circulaire) pour réduire d’ici à 2030 son empreinte carbone tout en développant une économie plus durable et de proximité. Au cours des prochaines années, il s’agira pour la région ainsi que pour l’ensemble des partenaires institutionnels et industriels, de suivre les avancées et si besoin mettre en œuvre des outils plus adaptés pour enrichir les connaissances. Onze indicateurs, utilisés dorénavant pour ce suivi, recouvrent les principaux piliers de l’économie circulaire (recyclage, réparation, réemploi, écologie industrielle et territoriale, économie de la fonctionnalité) mais aussi le métabolisme urbain (consommation et productivité matières), les écolabels et la mise en décharge des déchets. L’Institut Paris Région vient de publier un rapport sur la pertinence de ces indicateurs, les freins rencontrés et la progression de la circularité sur le territoire. Premier constat mitigé : les indicateurs dépendent des données collectées pour établir une analyse fiable. Or dans plusieurs domaines, le manque de données ne permet pas d’évaluer les avancées ou bien les informations quantitatives recueillies ne suffisent pas à obtenir une perception fiable sur l’impact réel.
Une vingtaine de démarches EIT

Parmi les indicateurs pertinents pour la région, à la fois en termes d’impact économique, social et environnemental, figure l’écologie industrielle et territoriale (EIT). Selon le réseau national des acteurs de l’écologie industrielle et territoriale (Synapse), 152 démarches actives ont été recensées en 2020 dans l’hexagone, dont une douzaine répertoriées en Ile-de-France (voir carte). La région figurerait parmi les territoires les moins avancés en la matière. De plus, ces démarches recouvrent des réalités très différentes, et sont menées à des échelles variées (quartier, zone d’activité, commune, territoire). Peu présentes en Ile-de-France, les démarches d’EIT souffrent aussi du fait que le réseau régional de l’EIT, dont le rôle est essentiel tant en termes de coordination, de diffusion et de pérennisation des projets, est inexistant. Face à cela, la région, en collaboration avec l’Ademe, la Banque des Territoires et la DRIEAT a lancé en novembre 2021 la première session d’un appel à manifestation d’intérêt (AMI) « Territoires franciliens circulaires » afin de « mobiliser et accompagner les territoires pour les engager dans une démarche d’économie circulaire et de gestion raisonnée des ressources ». L’AMI tient compte des « fortes opportunités » existantes liées à un contexte favorable tel que l’urbain dense, le rural dynamique, la présence de ports et de nombreux acteurs économiques et de filières stratégiques. Suite à cette opération, le nombre de démarches d’EIT s’élèverait plutôt à une vingtaine de projets.
Le rapport de l’Institut Paris Région estime pour sa part que la dynamique est là et que l’EIT correspond bien à une priorité politique forte des acteurs franciliens. Toutefois, la pertinence de cet indicateur sur le nombre de démarches déployées reste moyenne ; ce sont les retombées concrètes au niveau environnemental qui sont essentielles. Mais à ce jour, les démarches sont encore trop limitées pour favoriser un basculement vers un autre modèle économique. Cet indicateur mérite ainsi plus de moyens humains et de temps pour apprécier la portée effective de l’EIT, comme l’impact sur les économies de gaz à effet de serre générées, sur la réduction ou la valorisation de déchets qu’elle a permise.
110 000 emplois circulaires
Autre indicateur à construire et à étoffer, le déploiement de l’économie de la fonctionnalité va permettre d’allonger la durée de vie des biens et produits mis sur le marché et consommés. L’intérêt de cet indicateur résiderait selon le rapport, dans la présence ou non d’entreprises ou de collectivités localisées en Ile-de-France, mais aussi dans la connaissance de leurs circuits de commercialisation et de mise sur le marché de leurs biens ou produits relevant d’une logique d’allongement et d’optimisation de la durée d’usage. Sur ce point, le Service « Données et Etudes Statistiques » (SDES) du ministère de la Transition Ecologique souligne dans son étude « Indicateurs clés pour le suivi de l’économie circulaire » publiée en avril 2021, que parmi les entreprises ayant bénéficié d’un accompagnement vers l’économie de la fonctionnalité entre 2013 et 2018, 10 % auraient aujourd’hui effectivement commercialisé et contractualisé. Cela indique qu’il faut un temps d’adaptation qui peut être assez long avant la mise en oeuvre d’un nouveau modèle économique. Toutefois à ce jour, l’indicateur uniquement cantonné au nombre d’entreprises et de collectivités accompagnées sur l’économie de la fonctionnalité ne permet pas de caractériser la pénétration de ce nouveau modèle économique sur le territoire, ni le progrès concret du territoire en matière de gestion plus circulaire des flux de matières et d’énergie. Par conséquent, il conviendrait selon le rapport de l’Institut, d’élargir cet indicateur aux financements et aux accompagnements mis en place par la région Ile-de-France et les territoires au niveau local.
Enjeu majeur pour l’attractivité de la région, les travaux pour quantifier les emplois de l’économie circulaire font régulièrement face à d’importants obstacles méthodologiques tant sur le plan statistique que conceptuel (comme déterminer précisément ce qui relève du périmètre des métiers du recyclage). A titre d’exemple, souligne le rapport, l’INEC (institut national de l’économie circulaire) estime à environ 600 000, les emplois nationaux de l’économie circulaire sur les sept piliers considérés par l’Ademe, tandis que le SDES dans sa publication relative aux « indicateurs clés pour le suivi de l’économie circulaire » de 2021, considère que 455 000 emplois relèvent du recyclage et de la réparation. La grande majorité (environ 370 000 emplois) sont associés à l’allongement de la durée d’usage et notamment à l’entretien et la réparation automobile (45 % de ces emplois), suivis de la réparation des machines, des ordinateurs, etc. Toutefois, le SDES comme Eurostat travaillent actuellement sur de nouvelles approches et méthodes. Ces travaux ont commencé à être croisés en 2021 et 2022 et se poursuivront de façon concertée. L’estimation de l’emploi est en effet un sujet récurrent et prioritaire à l’échelle locale et tout progrès technique ou méthodologique au niveau national ou européen aura nécessairement un impact sur la façon dont les collectivités s’empareront du sujet, insiste le rapport. Dans le cadre d’un groupe de travail piloté par le Comité régional pour l’information économique et sociale (CRIES) au niveau francilien, l’estimation de l’emploi de l’économie circulaire constitue un axe de travail important. Les premières publications à ce sujet sont prévues au second semestre 2022. A ce stade, les premiers résultats datant de 2018 font état d’environ 110 000 emplois circulaires en Ile-de-France contre 730 000 à l’échelle de l’Hexagone.
Evolution des modes de consommation
Les dépenses des ménages liées à la réparation (hors véhicules) font partie des données indispensables pour mesurer le degré de circularité d’un territoire. Un suivi régulier dans le temps permet ainsi d’apprécier le montant que les ménages consacrent à l’allongement de la durée d’usage de certains produits. Cet indicateur peut donc contribuer à identifier le poids de l’économie circulaire dans certains modes de consommation à condition de le comparer aux dépenses engagées pour l’achat de biens neufs. Au niveau national, les chiffres sont relativement éloquents : selon le SDES, en 2019, les ménages ont consacré 107 euros par habitant à la réparation et à l’entretien de leurs biens domestiques, hors véhicules particuliers. Or, ce montant est douze fois moins élevé que les dépenses consacrées à l’acquisition de nouveaux biens de même catégorie (matériel audiovisuel, photographique et de traitement de l’information). Si la donnée existe à l’échelle nationale, le rapport pointe ici un manque cruel d’informations au niveau francilien. Il faudrait de surcroît enrichir les statistiques sur l’évolution de la consommation en général et réfléchir dans quelle mesure l’entretien et la réparation pérennisent des biens et produits.

Pour autant, à travers certains réseaux de recycleries et ressourceries, comme le REFER (Réseau Francilien du Réemploi), la région francilienne n’est pas totalement exsangue d’actions ni d’informations sur le sujet. Chacun sait que ce type de lieu contribue au développement d’une économie dont les produits sont issus du réemploi. A ce jour, près de 140 structures ont été recensées en Ile-de-France incluant les ressourceries, les recycleries, les boutiques Emmaüs et les ateliers de réparation de vélos. De son côté, l’Ordif (Observatoire régional sur les déchets) a dans le cadre du suivi du PRPGD, mis en évidence la hausse constante de plusieurs structures du réemploi entre 2017 et 2020 (voir graphique). Enfin, il serait pertinent de quantifier d’autres entités comme les Repair-café, ainsi que les volumes de produits concernés au regard des quantités de déchets produits ou collectés en Ile-de-France. Le présent rapport insiste sur l’intérêt du déploiement de ces activités qui contribuent à l’allongement de la durée de vie des produits, leur réemploi et leur réutilisation. Dans le même temps, il reconnaît que « cet indicateur ne renseignera pas directement sur l’impact de ces structures ni sur leur capacité à changer les modes de consommations des franciliens ».
Une industrie du recyclage mal représentée
Au plan national, l’incorporation de matières recyclées représente un indicateur utile pour mesurer la maturité du pays sur le recyclage, mais un suivi au niveau régional laisse entrevoir plusieurs difficultés. Tout d’abord, les filières de recyclage sont conçues et déployées au niveau national ou européen. Les objectifs de recyclage et d’incorporation de matières recyclées sont donc fixés à grande échelle. Par ailleurs, force est de constater que la plupart des filières de production de produits de base manquent en région parisienne. Difficile par conséquent de conserver les matières à recycler sur place pour en faire de nouveaux produits. Les circuits des produits triés sur les installations franciliennes échappent donc souvent aux limites régionales, faute de débouchés industriels et économiques dans la région. Par ailleurs, les filières de recyclage raisonnent par matière (métaux, plastiques, verre, papier-carton). L’industrie papetière et celle du verre sont par exemple absentes sur le périmètre francilien mais restent accessibles à une centaine de km au Nord et à l’Ouest.
Seule la filière de recyclage des métaux est relativement représentée en Ile-de-France par plusieurs sites industriels qui consomment sur place des flux de ferrailles et de déchets non ferreux : trois fours électriques de la sidérurgie alimentés en ferrailles (Bonneuil-sur-Seine, Gargenville et Montereau) et environ 80 fonderies. Celles-ci sont bien souvent de faibles capacités. Subsistent cependant quelques affineurs capables de produire des lingots d’aluminium ou d’alliages spécifiques destinés à l’industrie automobile ou à l’emballage. La filière de recyclage plastique compterait en Ile-de-France, selon Polyvia, sur environ 200 entreprises de la transformation. Si depuis quelques années, la législation environnementale pousse cette industrie à incorporer des matières recyclées, encore peu de données sont disponibles en région. Seuls quelques marchés tirent leur épingle du jeu, en particulier dans l’embouteillage, proche des gisements de matières premières. A cet égard, quelques entreprises sont emblématiques sur le territoire comme le groupe FPR (France Plastiques Recyclage) à Limay qui recycle en boucle fermée, des bouteilles en PET pour le marché des eaux minérales et des sodas. Implantées en Ile-de-France, les usines de recyclage et de transformation consomment toutefois bien plus que les gisements fournis par la région et produisent évidemment des quantités qui dépassent largement la consommation francilienne.
Si l’échelle régionale permet de voir plus concrètement l’avancée des actions en matière d’économie circulaire, la disponibilité, l’accessibilité et la qualité des données recueillies peuvent se réduire lorsque que l’on restreint l’observation au périmètre des EPCI ou des communes. Par ailleurs, la cohérence interne des indicateurs comme ceux proposés par la région Ile-de-France, c’est-à-dire leur capacité ou non à se contredire ou à se compléter est à surveiller de près selon les conclusions du rapport. La question est de savoir s’il s’agit de considérer l’économie circulaire comme un ensemble de leviers pour mieux gérer les ressources naturelles, ou comme une étape intermédiaire vers la transition écologique, c’est-à-dire, représentant un ensemble de moyens pour garantir un développement sobre, plus respectueux de la biodiversité, et susceptible de relocaliser des activités. Cette réflexion semble valable pour toute initiative menée dans les régions.
Un environnement francilien fragile
Avec 12,2 millions d’habitants en 2018, soit une augmentation de 2,1 % depuis 2013, la région concentre près de 20 % de la population française sur seulement 2 % du territoire. Selon l’ édition 2022 de l’ « Etat de l’Environnement en Ile-de-France », l’Institut Paris Region et l’Atelier parisien d’urbanisme (Apur) estiment que la région comptera 13 083 000 habitants en 2035, soit une augmentation de 8,3 % par rapport à 2015. Les pressions exercées sur le socle naturel régional sont donc particulièrement intenses comparées à d’autres régions françaises. Par ailleurs, l’Ile-de-France a recensé 6,5 millions d’emplois en 2020, équivalent à 23 % des emplois français et représente notamment 14 % de l’emploi industriel français, stable depuis quinze ans. Mais les espaces agricoles occupent 50 % du territoire francilien, avec une prédominance des grandes cultures (blé, orge, colza et betterave). Au total, 500 millions de tonnes de matières sont mobilisées chaque année de manière directe ou indirecte par cette région, pour son fonctionnement propre, mais également en raison de l’importance de sa vocation logistique. Enfin 60 % de la consommation de ressources sont liées à l’alimentation, à l’énergie et au bâtiment. Au total, la consommation intérieure apparente de matières équivaut à 60 millions de tonnes, soit 5 tonnes par habitant.
La production régionale de terres inertes excavées et de déchets est estimée à 40,9 millions de tonnes par an (18,7 MT de terres inertes, 12 MT de déchets et terres non dangereux, 0,9 MT de déchets et terres dangereux). La production de déchets augmente alors même que les initiatives se multiplient pour les réduire, les réemployer ou les recycler. La part de déchets incinérés ou enfouis tend à s’accroître en parallèle. Néanmoins, le développement de boucles de recyclage à l’échelle régionale ne peut à lui seul lever les contraintes sur les ressources. Un recyclage des déchets à l’infini ne couvrirait que 18 % des besoins actuels en ressources. Il faut donc, au-delà du recyclage, travailler à la sobriété matières, conclut l’Institut Paris Région qui évoque également la nécessaire coopération inter-territoriale, pour mettre en oeuvre des politiques concertées sur une gestion plus soutenable des flux.
Bon à savoir :
La région Ile-de-France organise le 21 juin 2022, la première journée sur l’économie circulaire dans le cadre de la SREC
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