Dans l’esprit de la loi AGEC qui veut bannir l’emballage à usage unique et réduire les déchets plastiques, l’éco-organisme Citeo met le cap sur le réemploi. Des emballages standards dans différents matériaux sont à l’étude. La filière REP et l’État financeront une partie des investissements industriels. Le Réseau Vrac et Réemploi salue cette avancée mais déplore des montants insuffisants au regard des enjeux industriels ; tandis que les fabricants pointent un manque de visibilité pour faire le saut.

« En France plus de 100 milliards d’emballages jetables chaque année et plus de la moitié de ces emballages sont en plastique à usage unique » a déploré Bérangère Couillard, secrétaire d’État chargée de l’Écologie lors du premier ReUse Day organisé le 9 mai 2023 par la filière REP Emballages ménagers. Après avoir lancé en janvier 2023, un premier appel d’offres pour accompagner des projets pilotes sur le réemploi, Citeo et sa filiale Adelphe ont démarré des groupes de travail dans le cadre des ReUse Days. Ces réunions sont destinées à fédérer tous les acteurs de la filière emballages pour définir les conditions favorables à un système opérationnel de réemploi, mutualisé et national. Lors du premier ReUse Day le 9 mai 2023, industriels de l’agroalimentaire, distributeurs, opérateurs de solutions, experts, société civile, institutions publiques ont pu échanger sur les attentes, les retours d’expérience en vue de déployer un dispositif national en 2024 qui favorise les emballages réutilisables dans la consommation grand public, la restauration collective et l’industrie. Deux autres ReUse Days sont prévus en septembre et décembre 2023. Citeo a défini un cap autour de trois axes de travail : la connaissance à travers des études ACV et des enquêtes sur les attentes du consommateur ; un accompagnement des entreprises via un soutien financier et technique ; le déploiement d’emballages réutilisables grâce à la mise en marché progressive de contenants standard. « Bientôt, on pourra partout en France acheter une conserve de légumes, par exemple, dans un pot d’une marque, pot qui pourra être réemployé par une autre marque, et ainsi de suite » se réjouit Jean Hornain, DG de Citeo.
Une trentaine de standards

Aux termes d’un an et demi d’étude et d’une trentaine de visites d’usines, une dizaine de prototypes en verre et six en PET ont été mis au point par le designer expert en éco-conception d’emballages Fabrice Peltier. Ces standards sont reconnaissables grâce à une couronne en relief intégrant un logo bien spécifique : le R-Coeur. Ils portent sur treize marchés différents comme l’alimentaire, le plus important et intègrent quelques prouesses techniques en vue de leur réutilisation. Au total, une trentaine d’emballages standard sont concernés, tous matériaux confondus. Qui dit réemploi, dit usage plus long et multiples rotations. Les flacons et bocaux en verre obéissent donc à de nouvelles contraintes. Leur conception implique par exemple 30 % de matière en plus, pour garantir leur robustesse ainsi que des formes spécifiques pour éviter une dégradation esthétique trop rapide. Ainsi l’emballage possède un rétreint pour poser l’étiquette, ce qui évite son frottement contre d’autres flacons. Autres particularités : les étiquettes sont facilement amovibles et sans vernis, mais plus fragiles. « Avec ces emballages, nous devons désapprendre des habitudes industrielles instaurées depuis plusieurs années, sur l’allégement et la sophistication. Par contre, la recyclabilité demeure un critère incontournable, maisdevra intervenir le plus tard possible. Place désormais à la simplicité sur un bocal en verre ; seules la couleur du bouchon et l’étiquette pourront le distinguer d’une marque à l’autre » indique Fabrice Peltier.
Le verre joue le jeu
L’occasion pour les deux verriers français O-I et Verallia d’annoncer qu’ils se tenaient prêts à fabriquer les premiers emballages standards réemployables pour la consommation grand public. Pendant un an, sous l’égide de Citeo, une dizaine d’entreprises de l’agro-alimentaire et de la grande distribution comme Andros, Biocoop, Carrefour, Coca-Cola, Danone, Ecotone, Heineken, Intermarché, Leclerc, Nestlé Waters testeront en grande et moyenne surface, ces nouveaux emballages et feront un retour d’expérience au sein de leur groupe de travail. L’objectif affiché de Citeo et Adelphe : mettre en place un dispositif national basé sur la standardisation des emballages pour qu’ils soient collectés, lavés et réutilisés sur l’ensemble du territoire. Ces annonces sont une première étape concrète du processus pour atteindre l’objectif de 10 % d’emballages réemployés d’ici 2027 fixés par la loi AGEC et le projet de Règlement européen sur les emballages et déchets d’emballages ( PPWR -Packaging & Packaging Waste Regulation). Actuellement, ce réemploi n’atteint que 1 à 2 % selon le ministère de l’Ecologie. « Pour renverser la tendance, beaucoup de pratiques sont à changer dans le cadre de notre stratégie quinquennale, à commencer par la réduction de moitié des bouteilles plastiques à usage unique, souligne Bérangère Couillard. Le choix de la France a été de confier cette mission à la filière REP Emballages et aux éco-organismes qui la gèrent ».
Du côté des fabricants et metteurs en marché, il n’y a plus qu’à. Deux verriers français Verallia et O-I ont déjà ouvert le bal en signant un partenariat avec Citeo et Adelphe. Disposant des moules de fabrication, en libre de droit, ils se répartissent les catégories d’emballages et réservent désormais une partie de leur capacité à ces nouveaux standards. « Nous attendons maintenant la demande des industriels de l’agro-alimentaire et des distributeurs pour lancer la production », indique Pierre-Henri Desportes, président de Verallia. Pour les verriers, pas d’inquiétude sur cette mutation, car ils comptent bien compenser la réduction de contenants à usage unique par de nouvelles parts de marché prises sur le plastique. Dans la foulée, Verallia a choisi de soutenir un projet pilote de réemploi, porté par la start-up nantaise Bout’ à Bout’. Spécialisée dans la logistique des emballages réutilisables (collecte, lavage, redistribution), Bout’ à Bout’ financera la construction d’une infrastructure adaptée au lavage industriel, pour gérer à terme 60 millions de bouteilles et bocaux chaque année. Des partenariats similaires sont attendus sur d’autres formats et d’autres matériaux, comme l’inox ou certaines résines plastiques (PET, PP, Tritan).
Une aide financière insuffisante

Concrètement, cela signifie pour Citeo et sa filiale Adelphe de consacrer chaque année au réemploi 5 % des éco-contributions. Cela représente 46 millions d’euros par an pour Citeo et 4 millions d’euros pour Adelphe, soit sur la période d’agrément 2023- 2029, un total de 322 millions d’euros pour Citeo et 28 millions d’euros pour Adelphe. De son côté, le gouvernement compte participer avec un fonds de soutien pour le réemploi des emballages de 50 millions d’euros/an dès cette année. La mise en place de bonus d’éco-contribution pour les producteurs qui utiliseront des emballages réemployables dès 2024, est également prévue. A ce titre, la secrétaire d’État attend de la part des éco-organismes, des propositions de barèmes d’ici fin juin 2023. Toutefois ces programmes de soutien financier sont accueillis avec prudence. Pour Célia Rennesson, nouvelle directrice générale de Réseau Vrac et Réemploi (fusion du Réseau Vrac et du Réseau Consigne annoncée le 15 mai 2023), la démarche va dans le bon sens, mais les montants en jeu seront insuffisants pour transformer l’industrie de l’emballage et sensibiliser le consommateur à cette nouvelle pratique. Sachant que pour faire basculer une ligne de production d’emballages à usage unique vers des emballages réutilisables, les investissements se chiffrent en dizaines de millions d’euros.
Le Réseau Vrac & Réemploi espère néanmoins peser dans la balance pour convaincre à la fois au niveau national et européen que le réemploi des emballages porte l’avenir de la filière. « Face aux lobbys de la restauration rapide et à certains marchés de l’emballage, nous voulons représenter au mieux les acteurs de cette filière élargie et peser au maximum dans les débats publics » insiste Célia Rennesson. Fort d’un budget annuel d’un million d’euros, financés par l’État et ses adhérents, le Réseau Vrac & Réemploi rassemble désormais 1200 entreprises, fabricants d’emballages, fournisseurs de bouteilles, embouteilleurs, distributeurs, mais aussi des représentants du secteur CHR. Un collectif Réemploi lancé le 16 mai dernier par le Réseau, réunit plusieurs ONG et acteurs de l’économie circulaire pour promouvoir la consigne pour réemploi des emballages boissons. Cinq chantiers ont été identifiés : définir la gouvernance du dispositif de consigne ; rendre les emballages consignés accessibles à tous les produits ; déployer les points de collecte ; financer le développement de la filière de réemploi ; ancrer le geste réemploi auprès de tous les publics.
Eviter les divergences
Mais cet enthousiasme ne fait pas encore l’unanimité. Invité à échanger au sein des ReUse Days, le groupe Guillin, fabricant d’emballages en plastique pour l’alimentaire, émet quelques réserves sur la standardisation. L’entreprise propose déjà des solutions de réemploi à ses clients, en restauration collective par exemple ou pour les chaînes de restauration. Pour Sébastien Ricard, directeur du développement durable et des affaires institutionnelles chez Guillin, « la standardisation n’est pas souhaitable car c’est bien souvent un frein à l’innovation. Les solutions standardisées sont aussi celles qui nuisent le plus à notre industrie, car produites en grandes séries à l’étranger, à bas coût, sans contrôle des conditions de fabrication, pour être ensuite importées et donc avec un bilan carbone catastrophique ». Selon lui, le réemploi est une solution complémentaire à l’usage unique qui ne doit pas opposer les matériaux : « les alternatives réemploi doivent avant tout permettre un bénéfice environnemental sans compromettre la sécurité sanitaire ni l’hygiène et sans accroître le gaspillage alimentaire ». L’entreprise déplore également la surenchère législative nationale et européenne ainsi que les changements de caps successifs. « Nous avons besoin de visibilité pour engager des investissements et des créations d’emplois locaux pérennes. C’est cette visibilité qui d’ailleurs permettra de limiter les aides. En tant qu’industriels, nous ne voulons pas dépendre de subventions mais au contraire investir nos bénéfices dans notre outil industriel » ajoute Sébastien Ricard.

D’autres acteurs de la chaîne, comme Danone, estiment que l’écosystème sera compliqué à mettre en œuvre. Les habitudes des consommateurs, le rôle du distributeur, la logistique de retour, de lavage et de consigne nécessitent plus de place dédiée dans les magasins et d’information destinée au consommateur. Carrefour pionnier en la matière vend actuellement une centaine de produits dans des emballages réutilisables. Pour son directeur RSE, Bertrand Swiderski, le verre est la matière la plus plébiscitée par le grand public : « en ce qui concerne l’extension d’emballages standard réutilisables à d’autres matériaux, ce n’est pas encore gagné. Il va falloir tester et prendre du temps pour être sûr que ça marche ». Pour éviter les couacs et les divergences, Citeo veut jouer la carte du collectif et a déjà appelé publiquement à l’unité de tous les acteurs. Réduire l’impact des emballages ménagers passera selon l’éco-organisme par la réussite collective, le dialogue et la solidarité de toutes les parties prenantes.
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