Comment détourner les pneus usagés de la déchèterie ?

Une enquête sur les pratiques des usagers en 2023

Collectes de pneus en hausse et nouvelles perspectives de valorisation marquent la gestion des pneus usagés en France. La filière organisée autour d’Aliapur et du GIE FRP se prépare à intégrer d’ici 2023, une REP encadrée, dirigée par un ou deux éco-organismes agréés. Parmi les problèmes à résorber : la collecte des pneus d’ensilage, le traitement des dépôts sauvages et le captage des pneus en déchèteries. En hausse depuis quelques années, cette collecte ne représente que 5 % du gisement. Mais pour les collectivités locales, c’est de l’espace en moins pour d’autres flux et des coûts en plus.

La gestion des pneus usagés de véhicules légers est à l’oeuvre depuis 2003 à travers une filière REP volontaire portée par deux éco-organismes, Aliapur (créé par cinq grands manufacturiers*) et FRP (France Recyclage Pneumatiques). Depuis presque vingt ans, Aliapur a traité près de 6 millions de tonnes de pneus. En 2021, après deux ans de crise sanitaire et de récession mondiale, la collecte des pneus usagés est repartie à la hausse avec 388 000 tonnes, contre 356 000 tonnes en 2020 et 376 000 tonnes en 2019. A ces volumes, s’ajoutent les 16 000 tonnes de pneus d’ensilage (soit deux millions de pneus) pour lesquelles l’association Ensivalor accompagne les exploitations agricoles à hauteur de 50 % des coûts comme prévu par l’accord volontaire signé avec le ministère de la Transition Énergétique en 2019. Pour 2022, la filière prévoit 17 000 tonnes de pneus d’ensilage collectés et une moyenne annuelle de 15 000 tonnes. Avec un gisement en France estimé à 800 000 tonnes en 2006, les pneus d’ensilage ne seront sûrement pas tous collectés d’ici à 2024, fin du contrat d’Ensivalor. Peut-être que d’autres acteurs prendront le relais.

« Entre 20 000 et 30 000 tonnes de pneus non déclarés »

L’Ademe estimait le gisement à 800 000 tonnes en 2006

Depuis 2008, ce sont également 80 000 tonnes de stocks orphelins qui ont été collectés et traités dans le cadre de l’opération Recyvalor. Une gestion qu’Aliapur reconnaît comme efficace et souple au regard des performances accomplies. Cela ne veut pas dire que les difficultés n’existent pas, mais elles sont selon le directeur général d’Aliapur, gérées de manière volontaire et pragmatique. C’est ainsi que pour la première fois en 2021, la filière a constaté un surplus collecté de 68 000 tonnes par rapport aux 320 000 tonnes mises en marché. Résultat, les actionnaires ont dû financer le traitement de ces flux à hauteur de cinq millions d’euros en plus du budget annuel établi à 60 millions d’euros. La démarche responsable des manufacturiers dans la gestion en fin de vie des pneus de véhicules légers amène parfois à faire des concessions, pas assez bien prises en compte, déplore Hervé Domas : « la faute au Covid ou simple concours de circonstance ? Toujours est-il que la filière doit prendre en charge régulièrement des pneus mis en marché sans éco-contribution. Nous estimons entre 20 000 et 30 000 tonnes, le flux concerné ».

D’où viennent ces pneus ? Pour Aliapur, les achats de pneus en ligne ne sont pas les seuls responsables. Les garagistes peuvent passer commande de trois ou quatre pneus par an auprès de grossistes frontaliers, installés dans des territoires intéressants fiscalement, qui vendent à prix attractifs mais qui ne contribuent pas à la filière. Or les garagistes sont des metteurs en marché qui ont droit et des devoirs vis-à-vis de la réglementation. Dans ce contexte récurrent, Aliapur a décidé de solliciter l’État français en vue d’un rappel à l’ordre. Dans leur majorité, les professionnels de l’automobile qui omettent de déclarer les pneus importés (et de payer l’éco-contribution correspondante) manquent simplement d’information. Il arrive aussi que cet oubli soit volontaire, précise l’éco-organisme, pour économiser quelques dizaines de centimes d’éco-contribution (1,28 euros par pneu en 2022). Pour rappel, ce genre de fraude peut coûter aux contrevenants jusqu’à 7 500 euros.

Poids dans la balance

Depuis le 1er janvier 2022, le montant de l’éco-contribution des véhicules légers (catégorie A) est passée de 1,22 euros à 1,28 euros. Cette évolution repose selon Aliapur sur la hausse de poids des pneumatiques, mesurée en juin 2021 par une étude de l’Ademe. Les pneus de véhicules légers (VL) collectés en France sont passés ainsi de 7,89 kg à 8,26 kg. Cette augmentation du poids devrait entraîner, à périmètre constant, un tonnage supplémentaire de plus de 15 000 tonnes à collecter et à valoriser en 2022 et par conséquent, une hausse identique des coûts supportés par Aliapur.

Energie et matière à 50/50

 

Ligne de broyage de pneus

En 2022, l’Etat français a décidé de soumettre Aliapur à l’obtention d’un agrément pour poursuivre son activité. Mais aux dernières nouvelles, il serait reporté au moins d’un an. Dans son dernier rapport 2021, l’éco-organisme espère ainsi que les services du ministère de la Transition Energétique proposent une formule adaptée aux spécificités du secteur, en permettant une recherche constante de nouvelles voies de valorisation utiles, pérennes et de proximité. La valorisation des pneus chez Aliapur se partage à 50/50 entre l’énergie et le recyclage. Les cimentiers restent très demandeurs de pneus quireprésentent 75 % de valorisation énergétique et 25 % du recyclage (utilisation de l’acier structurel du pneu qui remplace le fer pour fabriquer le clinker). Autres sources de valorisation énergétique, les chaudières industrielles, dont une se trouve au Japon et pour laquelle, la filière française envoie quelques milliers de pneus. « Plus proche de chez nous, la Suède développe aussi des chaudières urbaines alimentées notamment par des pneus », souligne Hervé Domas. La valorisation matière se répartit aujourd’hui entre 15 % de réutilisation, 15 % de valorisation matière non organique en cimenterie, 20 % de production de granulat et poudrette, et 1 % en recyclage de carbone et fer. A ce jour, ce sont 52 valorisateurs en contrat avec Aliapur présents dans le monde. En France, cela correspond à huit cimentiers, deux aciéries, quatre granulateurs et un spécialiste de la géotechnie.

Chaque voie de traitement compte pour garantir une diversification des exutoires, assure Hervé Domas : « nous sommes en phase de développement sur d’autres secteurs comme la pyrolyse, dans laquelle nous croyons beaucoup. Plusieurs projets sont en route en Europe, notamment au Benelux avec des capacités envisagées de 30 000 t/an ». Ces installations permettront d’ici 2025 de produire de l’huile et du noir de carbone, habituellement importé de Russie et d’Ukraine. Aliapur a déjà noué des partenariats en vue d’approvisionner les futures installations d’ici deux ou trois ans. Chez Continental ou Michelin à travers son projet Blackcycle, les réflexions portent sur des accords stratégiques de production avec différents pyrolyseurs. Goodyear a une approche différente où le noir de carbone sera produit à partir de méthane ou de bio-méthane et devient « sous-produit » de la production d’hydrogène. Bridgestone de son côté teste l’incorporation de rCB (recovered carbon black) dans certaines de ses formulations. Enfin un livre blanc sur l’industrie du pneu dans la mise en place d’une économie circulaire devrait sortir fin 2022. Avec au programme : description des exigences techniques, des caractéristiques et des solutions proposées pour accroître l’utilisation du noir de carbone recyclé dans les pneus neufs.

23 000 tonnes en déchèterie

 

Sur les 4000 déchèteries que compte le territoire, 1600 sont concernées actuellement par la collecte de quelque 23 000 tonnes de pneus VL et deux roues en 2021, en progression depuis au moins cinq ans. Parmi les raisons évoquées, celle de la reprise « un pour un », non respectée par les garagistes, ainsi que l’achat de pneus sur les market place en ligne. Faute de données spécifiques sur l’évolution de la vente à distance, Aliapur souhaite se rapprocher des syndicats professionnels compétents. « Sa part de marché reste néanmoins modeste par rapport à d’autres flux de produits de grande consommation, avance Emmanuelle Garault, directrice des relations avec les parties prenantes chez Aliapur. De toute façon, lorsqu’un particulier achète des pneus sur internet, il achète aussi une prestation de montage chez un professionnel référencé par le site. Dans ce cas, il y a donc reprise de l’ancien pneu ». Pour l’éco-organisme, les dépôts en déchèterie restent un mystère. « Nous disposons en France d’environ 30 000 garages qui pratiquent la reprise du un pour un, explique Hervé Domas. Pour en avoir le coeur net, nous envisageons de lancer une enquête sur les pratiques des usagers et leurs motivations ». Prévu initialement pour 2022, le projet a été reporté en 2023. En attendant, Aliapur propose des alternatives pour soulager les collectivités locales. des collectes événementielles sont organisées pendant deux semaines ; l’occasion aussi de lutter contre les dépôts sauvages. Le traitement de ces flux est mené en direct entre la collectivité et Aliapur ou via les associations de collectivités territoriales. « Nous faisons tout pour que le traitement des dépôts sauvages soit le moins onéreux possible pour les collectivités, victimes de ces pratiques » assure Emmanuelle Garault.

Une reprise quatre pour zéro

Rangement des pneus mis en place en début d’année à la déchèterie de la Poterne des Peupliers (Paris 13e)

« Notre objectif en tant que représentant de collectivités est de parvenir à une réduction pure et simple des pneus entrant en déchèterie. Nous espérons avec l’agrément de la future REP pneus, descendre sous la barre des 600 déchèteries accueillant des pneus usagés » insiste Bertrand Bohain, délégué général du CNR (Cercle National du Recyclage). L’association espère qu’à terme, soit mise en œuvre une reprise « quatre pour zéro », et non plus « un pour un » : « bien souvent, sauf pneu crevé ou accidenté, on ne change pas un seul mais les quatre pneus d’une voiture en même temps, en cas d’usure » justifie Bertrand Bohain. Le CNR rappelle qu’en principe, les collectivités ne sont pas tenues de reprendre les pneus usagés, qu’elles le font pour rendre service aux habitants et éviter la création de dépôts sauvages. « En tant que porte-parole des collectivités, nous déplorons au-delà de la problématique pneus, que les déchèteries doivent se soumettre aux conditions imposées par les filières REP sans concertation ou coordination préalable, insiste Bertrand Bohain. Nous voulons éviter le déploiement d’espaces à dommages co-latéraux. Les déchèteries sont habilitées à recevoir des pneus standard bien définis, mais sont amenées à récupérer de facto, d’autres catégories de pneus non autorisées ». Cela est aussi valable pour d’autres flux comme les DDS qui font la distinction entre familles de produits. Pour l’usager, cela ne veut rien dire et complexifie le message du tri. Résultat, la déchèterie remplit sa mission de service public mais au détriment de son espace utile et de la sécurité.

Dysfonctionnements limités

Pour une collecte gratuite des pneus en déchèterie, une charte a été signée en 2018 par Aliapur, FRP, le CNR et l’AMF (Association des Maires de France). Jusqu’en 2024, Aliapur peut compter sur 25 prestataires de collecte. Le changement des contrats en 2020 aurait selon Amorce entraîné quelques dérives. Bien que non signataire de la charte, l’association Amorce est en lien avec Aliapur pour faire remonter les problèmes rencontrés au sein des déchèteries. « La filière réagit assez vite, souligne André Léger, chargé de mission filières REP chez Amorce. Cela n’empêche pas quelques différends persistants entre prestataires et collectivités (première année de collecte payante contrairement au règlement, refus de prendre en charge de nouveaux points de collecte, retard sur les délais de reprise, pratiques intrusives de certains collecteurs) ». Des collectivités ont déjà fait les frais de ces relations compliquées moyennant une location de benne à 200 euros par mois, ou un coût d’enfouissement à 230 euros la tonne. Pour l’heure, le CNR n’a pas relevé de problème majeur : « nous interpellons directement Aliapur pour débloquer la situation, explique Bertrand Bohain. Cela s’est produit récemment avec les nouveaux contenants easybox installés dans la précipitation. Aliapur a reconnu sa négligence et déploie depuis, beaucoup de communication pour éviter ce genre de désagrément ».

* (Bridgestone, Continental, GoodYear, Michelin, Pirelli)

Crédits : Aliapur, CM

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