Achats responsables, réalité ou vœu pieu ? Le dernier baromètre de l’ObsAR révèle une progression inexorable des achats responsables aussi bien dans l’entreprise que dans les services de l’Etat. Malgré des objectifs contradictoires qui ont pu freiné certains élans, l’achat responsable a la cote. Levier de performance sociale et environnementale, il permet également un gain économique global. Lors du Forum annuel des achats responsables organisé le 19 mars dernier, l’Ademe a présenté les résultats d’une campagne de soutien à vingt PME, pour les aider à mettre en œuvre des achats responsables.
Quel est le chemin parcouru depuis dix ans en matière d’achats responsables ? Le baromètre annuel de l’association ObsAR tente d’y répondre. En une décennie, les achats responsables sont devenus une réalité. Ils deviennent un enjeu majeur pour les directions générales, sont intégrés dans les stratégies RSE des entreprises et administrations et font partie intégrante des processus de maîtrise des risques. Seule ombre au tableau l’an dernier, la remontée de la perception d’objectifs contradictoires entre une approche responsable et une réduction directe des coûts à court terme. Ce signal ne doit pas être négligé au cours des prochaines enquêtes, selon Pierre Pelouzet, président de l’ObsAR, car il montre un décrochage par rapport aux baromètres précédents. Les étapes réalisées depuis 2012 montrent que « la gouvernance achats responsables est désormais construite, validée par les directions générales et diffusée en interne et en externe ».
Parmi les composantes de la démarche achats responsables, l’environnement, la vigilance fournisseurs et la responsabilité sociétale progressent d’au moins 10 points par rapport à 2018 dans les critères jugés très importants. On y voit un lien direct avec l’actualité réglementaire (loi sur le devoir de vigilance, loi Sapin 2, loi sur la transition énergétique) mais aussi sociétale (projet de loi PACTE) et climatique (2018 ayant été marquée par des catastrophes naturelles sur notre territoire). Les achats responsables dépasseraient ainsi les achats eux-mêmes pour s’inscrire dans un phénomène de société plus large, indique Annie Sorel, vice-présidente de l’ObsAR. Une vision globale des risques (environnementaux, sociaux, réglementaires…) pour se doter des bons moyens de les maîtriser sera un enjeu dans les prochaines années. Un autre enjeu sera la prise en compte des coûts de fin de vie des biens et services, facteur clé pour une approche économique responsable. Le développement de l’économie circulaire et la réglementation autour des déchets et des ressources imposeront sans doute de systématiser la pratique, affirme Pierre Pelouzet.
Les PME sur le front
Les prochaines enquêtes d’ici à deux ans pourraient révéler notamment l’impact des marches pour le climat sur les politiques d’achats des entreprises et de l’État, indique le président de l’ObsAR. Aujourd’hui encore, la réglementation joue le rôle de locomotive pour bon nombre d’organisations. La prochaine loi sur l’économie circulaire fera-t-elle de même ? Dans sa philosophie, l’achat responsable tient compte à chaque étape du cycle de vie du produit ou du service, des impacts économiques, environnementaux et sociaux générés. Depuis plus de quatre ans, l’Ademe travaille sur ces enjeux auprès des acheteurs publics mais aussi des entreprises, à travers des fiches conseils et des guides de bonnes pratiques comme le guide d’achat public et professionnel écoresponsable. Depuis 2015, l’agence de l’environnement lance des appels à projets chaque année sur cette thématique, pour « recruter » des entreprises. L’idée étant de les accompagner gratuitement pendant un an dans leur politique d’achats responsables. Ce n’est pas parce qu’on est petite ou moyenne entreprise que les achats responsables n’intéressent pas, confirme Dominique Veuillet, ingénieure et chargée de mission au service achats responsables de l’Ademe : « nous avons accompagné pendant un an (entre 2017 et 2018), une vingtaine de PME volontaires pour réduire leur impact environnemental et optimiser leurs coûts globaux. Quatre entreprises ont abandonné en cours de route, mais globalement nous rencontrons des personnes motivées soutenant de nouvelles valeurs ». L’Ademe vient de publier ces résultats sur son site, en partenariat avec la Confédération des PME (cpme). Au programme, 16 fiches d’entreprises témoins qui ont fait le pari des achats responsables. Provenant de l’industrie, de l’énergie, de la santé ou de l’agro-alimentaire, ces entreprises sont réparties au quatre coins de la France.
Gains économiques et réduction de CO2
Parmi elles, Gault et Frémont, située en Isère, conçoit et fabrique des emballages en papier et carton pour l’agro-alimentaire. La PME a souhaité réduire sa consommation de matière première face à une tension croissante du marché du papier. Avec comme principale contrainte de préserver la qualité et l’innocuité des aliments en contact avec ses emballages, Gault et Frémont a décidé de relocaliser la fabrication de ses emballages, voire de les produire en interne. Après étude de faisabilité, le projet permettrait de réaliser entre 76000 et 102 000 euros d’économies par an et auraient trois conséquences positives : la réduction de 50 t/an de CO2, lié au transport, la promotion de l’ancrage territorial et la création de deux emplois supplémentaires. Le groupe Manitou conçoit, fabrique et distribue du matériel de magasinage. L’enjeu pour cette PME porte sur la sécurisation de sa chaîne d’approvisionnement et la réduction de son impact environnemental. Manitou a cherché à réduire le transport et l’utilisation de palettes en bois via un circuit de rotation basé sur le réemploi et la conception d’un emballage gerbable. Pour fiabiliser l’approvisionnement, la PME a accompagné ses fournisseurs et partagé les gains de productivité. Résultat : 30 % de rotations de bennes à déchets en moins et une réduction de 1100 palettes par an. La fromagerie Dellin est basée en Côtes-d’Or. L’enjeu pour cette entreprise était de réduire ses emballages et pratiquer le sourcing local. Les achats de crème et de lait étant majoritaires dans son budget, Dellin a souhaité accroître ses approvisionnements en circuits courts et limiter le gaspillage. Cela a donné lieu à une optimisation du process de production. Dans la foulée, la PME a choisi de réduire son impact environnemental en se penchant sur l’emballage de ses produits. C’est ainsi que les cloches à fromages en PVC devraient être remplacées à terme par du PET recyclé. Bilan annoncé de cette démarche : une réduction de 29 % de la consommation d’énergie et une baisse des émissions de GES de 53 % liée aux achats locaux.

A Troyes, l’établissement de formation Yschools a engagé une politique d’économie circulaire et de gestion de ses déchets. Dans le cadre d’une démarche RSE, une action pour réduire les achats de matériaux a été menée au niveau de son Ecole du Design. En vue d’un réemploi pour les projets pédagogiques, des collectes de tringles de rideaux, de pots de peintures et de palettes ont été réalisées auprès des entreprises locales. Pour réduire les achats en communication, l’école a rationalisé sa présentation sur une seule plaquette, permettant de réduire la quantité de papier de 65 %. Dans cette logique, une optimisation des coûts de gestion des déchets a conduit à lutter contre le gaspillage alimentaire au sein du restaurant de l’établissement, à organiser un compostage des biodéchets, à installer une machine à café acceptant les mugs et un système de compactage des canettes en aluminium en vue de leur recyclage. Résultats : des centaines de matériaux récupérés et réutilisés, une économie de 12000 euros sur le papier et une réduction des émissions de 5 tonnes de CO2 par an.
Commande publique à la traîne
Les achats de l’État représentent chaque année, 31 milliards d’euros, dont 16 milliards sont destinés aux établissements publics de l’État (Ademe, Pole Emploi, universités, Météo France, Cirad, CEA etc.). Ces marchés s’appuient aujourd’hui sur des pratiques plus responsables notamment en performance environnementale et sociale. Malika Kessous, responsable du Pôle Achats Responsable de la DAE (Direction des Achats de l’Etat) émet des objections lorsqu’on invoque des freins budgétaires, empêcheurs de tourner en rond : « les achats responsables n’avancent peut-être pas tous au même rythme, mais il s’agit d’une politique publique sur le long terme pour lutter notamment contre le chômage et l’exclusion. A la DAE, nous formons et conseillons les services achats des administrations. Il y a encore une méconnaissance dans le secteur de l’ESS ou du handicap qu’il faut dépasser dans le secteur public ». Les programmes d’achat sont établis sur quatre ans, et aujourd’hui, assure Malika Kessous, les critères sur l’environnement ou le social représentent 10 % de la note. Certaines actions sont toutefois pertinentes de souligner. Depuis quelques années, l’État recourt à un service de location pour l’ensemble de ses équipements d’impression. Par son envergure, cette démarche d’économie de la fonctionnalité est une première du genre en Europe. Un autre projet similaire sur les systèmes de reprographie serait à l’étude. Il n’empêche qu’à ce jour, force est de constater qu’au global, les objectifs échelonnés du PNAAPD 2015-2020 (Plan national d’actions pour l’achat public durable) ne seront pas tenus en temps et en heure. Ces achats devaient représenter en 2017, 15 % dans l’environnement et 10 % dans le social et passer progressivement en 2020 à 30 % pour le premier critère et 25 % pour le second. Résultat : 14,5 % des achats durables dans l’environnement et seulement 5,4 % dans le social ont été atteints en 2017. Pour 2018, la DAE prévoit une augmentation des performances sans pour autant atteindre les objectifs intermédiaires. Si la prise de conscience semble générale, les avancées continuent de s’exprimer au coup par coup ou à l’échelle d’un territoire ou d’une administration.
C’est ainsi que des initiatives peuvent avoir lieu dans une région ou sur une thématique spécifique. Dans le cadre de son action pilote COEF P (commande publique et économie de la fonctionnalité), le CIRIDD** va accompagner trois collectivités pilotes en Auvergne-Rhône-Alpes sur la période 2018-2020 pour intégrer l’économie de la fonctionnalité dans leurs achats : la Métropole du Grand Lyon, la ville de Grenoble et le département de la Loire. L’objectif est de faciliter la rencontre entre les besoins des collectivités et des offres en économie de la fonctionnalité performantes. Cette opération est soutenue par l’Ademe et la région AURA. Les enseignements de cet accompagnement seront ensuite diffusés largement pour favoriser la démarche des territoires désireux d’intégrer l’économie de la fonctionnalité dans leurs achats publics.
En savoir plus :
* L’Observatoire des Achats Responsables (ObsAR), « think tank » privé / public créé en 2010, propose des espaces d’échanges et de connaissances des bonnes pratiques en matière d’achats responsables. Il a piloté à l’AFNOR l’élaboration de la norme « achats responsables » (NF X 50-135), première déclinaison sectorielle de l’ISO 26000, qui promeut l’intégration d’objectifs de développement durable et de responsabilité sociétale des organisations dans les politiques d’achat et leur mise en oeuvre, dans le public et le privé. Il a également travaillé à son prolongement à l’international (norme ISO 20400) en pilotant la délégation française, ainsi qu’à sa cohérence avec les règlementations sur les marchés publics.
** Le CIRIDD, association à but non lucratif, anime depuis 2011 le club d’acteurs pour une Economie de Fonctionnalité en Auvergne-Rhône-Alpes(club CLEF) qui rassemble les acteurs engagés dans le développement et la diffusion de ce modèle économique.
PME témoins achats responsables (Ademe)
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