Les cordonniers s’invitent dans la filière REP TLC

La chaussure au cœur des enjeux de la réparation

Le cahier des charges de la filière TLC jusqu’en 2028 donne le ton : plus de réemploi et de réparation avec en prime, la création de bonus financiers et des objectifs à atteindre. Parmi les centaines d’articles concernés, la chaussure est en bonne place. Il y a vingt ans, faire ressemeler ou recoudre ses bottes et ses escarpins tombait sous le sens. Avec la vente d’articles peu chers, et surtout la mode des sneakers, les cordonniers se sont fait plus rares. L’instauration d’un fonds réparation vient néanmoins rebooster la profession. Une remise à plat des savoir-faire est à l’étude.

« Les cordonniers sont les plus mal chaussés », selon le dicton, mais rien ne dit encore que leur avenir est en danger. Pourtant, depuis une vingtaine d’années, ces « docteurs » de la chaussure souffrent d’un mal propre à toute société de consommation : le produit jetable, à bas coût et de moindre qualité. Chaque année, 350 millions de chaussures sont consommées en France et sont très peu recyclées, en raison des matériaux utilisés, du nombre de composants et des habitudes. Conscients de l’image ternie par une industrie polluante et sur-consommatrice de ressources, certaines marques populaires de textiles et chaussures de sport lancent régulièrement des collections à base de matière recyclée et biosourcée, ou bien des articles privilégiant la location plutôt que l’achat. Ces avancées aussi louables soient-elles ne suffisent pas à réduire leur empreinte carbone. Pour faire suite à la loi AGEC promouvant le réemploi et l’allongement de la durée de vie des produits, la filière REP TLC (textiles, linge et chaussures) se voit attribuer de nouvelles missions. L’incitation au réemploi et à la réparation est désormais mentionnée dans le cahier des charges 2023-2028. L’éco-organisme historique de la filière, Refashion (ex-Eco-TLC) vient d’obtenir son nouvel agrément (non publié au JO à cette date) et devra se mettre au diapason au cours des prochains mois pour répondre aux objectifs fixés.

500 cordonniers en moins d’ici cinq ans

 

D’ici cinq ans,  500 cordonniers devraient disparaître en France, selon le SRIC

En attendant, les professionnels de la chaussures planchent déjà pour anticiper ces mesures. Dans la réparation, les cordonniers sont en première ligne. En France, environ 3500 cordonniers artisans et industriels (services internes aux marques et SAV) sont encore en activité selon le SRIC (Syndicat des réparateurs industriels de la chaussure) avec toutefois une tendance à la baisse, puisque d’ici cinq ans, les prévisions tablent sur la disparition de 500 cordonniers. « Pour maintenir notre niveau d’activité, nous allons devoir passer rapidement du traditionnel à la modernité. Il faut dire que le métier dispose de références datant de 1936. Notre objectif dans le contexte réglementaire actuel, est de sauver notre savoir-faire tout en réinventant notre métier. Cela va forcément passer par de la digitalisation, de la formation et de l’adaptation aux nouveaux matériaux » souligne Thierry Bodereau, président du SRIC. Malgré la quarantaine de matières qu’elles contiennent, les sneakers sont réparables, si on facilite la tâche du cordonnier. Pour se mettre à jour, le SRIC a signé un accord avec l’Afpa (Agence nationale pour la formation professionnelle des adultes) afin de numériser davantage les fiches produits (semelles, crépins, colles etc.) et les savoir-faire dans l’apprentissage en cordonnerie. Il est également question de refondre la convention collective qui englobe jusqu’à présent les secteurs de la maroquinerie, du cuir et de la tannerie.

Comme les chaussures en cuir, les baskets sont tout fait réparables

Avec l’intégration des pratiques de réemploi et de réparation dans la REP TLC, la FFCM (Fédération française de la cordonnerie multi-services) a choisi de prendre une part active aux travaux préparatoires. « Nous avons franchi le seuil de la porte par le biais de la fédération de la chaussure afin de coopérer sur ces sujets. Au départ, nous n’étions pas sollicités, mais comme nous existons en qualité de réparateur, nous avons voulu être des interlocuteurs incontournables pour traiter de la réparation » indique Jean-Pierre Verneau, président de la FFCM, organisation professionnelle qui depuis 1945, regroupe les chefs d’entreprise de la cordonnerie : cordonniers réparateurs, cordonniers multi-service, cordonniers bottiers. Un premier groupe de travail a été lancé au sein de la filière sur la labellisation des cordonniers qui pourront réparer grâce au fonds réparation. Plusieurs questions se posent désormais sur les conditions de certification et les montants et réductions alloués. Notre objectif est de labelliser un maximum d’entreprises y compris les plus petites, insiste le président de la FFCM. Parmi les conditions requises, figure l’informatisation. La labellisation devrait rester toutefois une mesure volontaire.

Autre rôle important des organisations professionnelles de la chaussure, celui de développer la communication vis-à-vis du grand public. « Combien savent aujourd’hui que des baskets sont tout aussi réparables et réparées que des mocassins en cuir ? » s’interroge Thierry Bodereau. Pour généraliser la pratique, il faudra également renforcer la collaboration avec les fabricants sur l’éco-conception des chaussures. Avec le soutien de Refashion, une étude vient d’être lancée pour aider les metteurs en marché à créer des chaussures de qualité. Jusqu’à fin 2024, des tests seront menés en entreprises pour identifier les freins et les leviers dans ce domaine.

La formation, socle de la réparation

Si le métier de cordonnier fait partie des plus anciens métiers du monde, il n’a pas beaucoup évolué depuis une vingtaine d’années. « Nous devons revisiter tous les modules de formation proposés actuellement pour s’adapter au marché et à une nouvelle demande, explique le président de la FFCM. Avec Opco et l’Afpa, nous voulons modifier les références. Nous en sommes au tout début, avec la recherche de financements ». Certains modules de base sont en cours de révision notamment sur la reconnaissance des matières et des collages. Des videos e-learning seront également proposées dans le programme d’apprentissage. « Avant la mise en route du fonds réparation et des conditions d’obtention, nous devons nous préparer dès maintenant pour être en phase avec les structures d’apprentissage » ajoute Thierry Bodereau. Pour attirer les jeunes dans ce secteur, et moderniser la profession, une restructuration des programmes de formation est plus que jamais indispensable, selon le SRIC qui voit dans la création d’un nouveau référentiel métier, l’opportunité de donner un nouveau souffle à cette activité.

Cordonnier 2.0

 

Certaines initiatives démontrent que la cordonnerie n’est pas encore en voie de disparition. Loin s’en faut. Qu’elle peut même évoluer avec son temps. En témoigne, la toute jeune entreprise parisienne Galoche et Patin, qui a su concilier cordonnerie et 100 % numérique. Il y a deux ans, sa fondatrice, Aurélie Wallaert a choisi de lancer un atelier dans le 17e arrondissement de Paris pour faciliter la réparation de chaussures en développant une plateforme digitale. Conçue sur un modèle en BtoC, l’entreprise permet à tout un chacun en France de faire réparer ses mocassins, escarpins de marque, sneakers, sacs à dos, sacs à main en cuir, et autres articles de maroquinerie de luxe, via un service de collecte et livraison par Chronopost ou point relais. Centralisés dans son atelier parisien, les produits sont réparés, ressemelés, recousus et nettoyés avant d’être renvoyés directement au domicile du propriétaire. Sur Paris et sa banlieue, un dispositif de conciergerie collecte et livre à domicile, au bureau ou à n’importe quel endroit demandé. « Nous affichons en toute transparence notre grille de tarifs pour chaque catégorie de produits sur notre site. Nous mentionnons également sur un blog des conseils pratiques pour l’entretien de certains articles et tout le monde peut s’inscrire pour demander un devis de réparation. Nous recommandons pour chaque réparation, l’envoi de deux paires de chaussures minimum », explique Aurélie Wallaert.

Depuis sa création, Galoche et Patin enregistre par ailleurs une forte demande pour l’entretien de chaussons d’escalade. La pratique en salle se développe de plus en plus dans les villes et ces articles d’une valeur d’environ 150 euros s’usent assez vite. Pour une trentaine d’euros, l’atelier peut ainsi ressemeler plusieurs fois le chausson ou réaliser un enrobage (réparer la pointe du chausson) pour conserver son adhérence. Galoche et Patin emploie cinq salariés à ce jour. L’atelier dispose de tous les composants classiques pour réparer n’importe quelle chaussure ou article de maroquinerie. Pour sa fondatrice, le métier est clairement amené à évoluer avec plusieurs déclinaisons possibles : « la mise en œuvre d’un fonds réparation intégrant la filière TLC va booster notre activité pour remettre dans le circuit des lots défectueux et relever le niveau de qualité par de l’éco-conception ». Aujourd’hui, la jeune entreprise souhaite jouer un rôle croissant y compris chez les fabricants en centralisant les demandes d’entretien et de réparation en France ; en accompagnant les équipes dans la gestion du service après-vente. Des réflexions sont en cours pour proposer à terme des prestations sur abonnement. Plus qu’une simple activité de réparation, l’atelier de Galoche et Patin s’inscrit dans une perspective de synergies entre le consommateur, l’habitant du quartier et le fabricant : « en informant les consommateurs et les fabricants, sur les enjeux de la réparation,  et en facilitant ce geste, nous souhaitons redonner aux métiers de cordonnerie, ses lettres de noblesses » insiste sa fondatrice.

Scruter la vie d’une chaussure

Selon la dernière enquête menée en février 2022 par la Fédération Française de la Chaussure, « 84 % des Français déclarent vouloir acheter des chaussures fabriquées en France et soutenir ainsi la création et l’entrepreneuriat français ». Comment rendre la chaîne plus vertueuse de la conception à la fin de vie ? Comment favoriser la durabilité, la recyclabilité, la réparabilité, le réemploi ? A l’initiative de l’association Fashion Green Hub, un groupe de travail intitulé Eco-vie d’une chaussure a été lancé fin 2022. Il sera animé par Eloise Moigno, co-fondatrice SloWeAre. Pendant un an, tous les acteurs de la filière (fabricants, réparateurs, collecteurs, artisans, PME ou grand groupe) sont invités à prendre part aux échanges. L’objectif est d’établir selon plusieurs critères, le prototype de chaussure idéal permettant une durée de vie plus longue et une meilleure réparabilité. Toutes les connaissances et savoir-faire sur les matériaux et les techniques nouvelles de fabrication seront identifiés et analysés. Le groupe de travail se réunira une fois par mois sur différentes thématiques. A la clef, un livre blanc mettra en lumière les bonnes pratiques et les solutions à déployer pour réduire l’empreinte environnementale de la chaussure.

Crédit : Galoche & Patin

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