Conçue pour résister et mise parfois à rude épreuve, la tenue professionnelle est par nature confectionnée avec des matières de qualité et réparables. Pourtant, le réemploi ou le recyclage en interne font encore peu d’émules. D’ici quelques mois, ce sera chose faite : Elis va commercialiser ses premiers tabliers zéro déchet, à partir de fil 100 % recyclé en boucle fermée et Cepovett se lance dans le vêtement de seconde main. De quoi mettre enfin la filière textile sur le chemin de la durabilité.

Le groupe Cepovett, l’un des principaux acteurs européens du vêtement professionnel avec ses marques Lafont, Cepovett Safety et Oxbridge, va expérimenter cette année, une nouvelle offre de vêtements de travail d’occasion SecondWear TM. Avec près de 10 millions de vêtements vendus par an, la PME lyonnaise fondée en 1948 veut franchir un nouveau cap, en misant sur la durabilité de ses produits. Cette prise de conscience a eu lieu après la crise sanitaire. Le télétravail et le turn-over n’ont jamais été aussi élevés, entraînant de nombreux bouleversements dans le monde de l’entreprise : des vêtements peu utilisés, du personnel moins nombreux etc. « Nous sommes partis du constat que nos clients étaient de plus en plus intéressés par la seconde main, que nous pratiquions déjà de façon artisanale, par de la réparation ponctuelle. Nous avons donc souhaité proposer une offre packagée et duplicable », explique Marc Jacouton, directeur du développement durable – RSE et relations extérieures chez Cepovett. Pour bon nombre d’entreprises du retail et de la logistique, plus question d’acheter en quantité des vêtements professionnels chers et peu utilisés au bout du compte. Si jusqu’à présent, Cepovett pouvait récupérer quelques articles à réparer, une fois hors d’usage, le vêtement était géré par un prestataire extérieur en vue de son recyclage, sa destruction ou sa valorisation en CSR.
Face à l’évolution des priorités dans les dépenses d’entreprises, le fabricant a réfléchi au réemploi de ses articles sur le marché professionnel de l’occasion. Principaux gisements ciblés : des vêtements techniques de valeur, supérieurs à 200 euros comme des parkas, des manteaux, des vestes ou des uniformes. « L’objectif est d’abord de massifier la collecte et de trier ce qui peut être réemployé en boucle interne » explique Marc Jacouton. Cepovett compte s’appuyer sur sa BoxTextile, service de collecte digitalisé lancé en 2015. Il permet d’expédier sur toute la France un colis tracé avec ses vêtements usagés en apposant dessus une étiquette prépayée, récupérée sur le site Internet. Courant 2023, ce dispositif va aider à acheminer les tenues sur les plateformes logistiques de Cepovett à Villefranche et Saint-Quentin (Ain) en vue d’une séparation par flux et par taille.
Complémentaire au neuf

Dès cette année, l’entreprise devrait commencer à proposer dans son catalogue, des articles neufs et de seconde main en très bon état, pour des utilisateurs en interim, en CDD, ou des apprentis. Cette diversification d’activité ne doit pas cannibaliser les ventes de vêtements neufs, mais permettre de récupérer les tenues de travail et uniformes très peu portés. Trois clients dans le transport et le retail sont d’ores et déjà engagés dans l’achat de seconde main, pour réduire de 50 % leurs dépenses. Il s’agit de nouveaux métiers qui nécessitent de développer de la reverse logistique, de la réparation et du lavage. « Pour les deux premières étapes, nous possédons déjà un savoir-faire que nous allons mettre au service de cette démarche. Nos ateliers de confection peuvent tout à fait diversifier leur activité dans le tri et la réparation. Pour ce qui est du lavage, nous devrions faire appel à un prestataire mais nous réfléchissons également à un traitement en interne » souligne Marc Jacouton.
D’autres secteurs pourraient suivre rapidement cette voie de la seconde main, comme les écoles de formation de la restauration, de la police et de la gendarmerie. Dans ce cas, recourir à de la seconde main a tout son sens, et devient complémentaire au marché du neuf, sans lequel elle ne pourrait exister. Mais au-delà de l’occasion, il existe d’autres valeurs et services à inventer sans forcément vendre un vêtement. Par le biais d’une prestation de location, maintenance et conseil, Cepovett s’engage doucement mais sûrement vers un modèle gagnant pour tout le monde.
Recycler en boucle fermée
Basant son activité sur la location de vêtements et de linge plat (draps, housses, taies, nappes etc.), l’entreprise Elis fournit depuis plus de cinquante ans, le personnel soignant, de la restauration, du nettoyage et de l’industrie en général. Cela implique une logistique rodée s’appuyant sur la réparation des textiles quand cela est possible : boutons pression et zip à changer, élastique à la taille facilement démontable, etc. Tout est conçu depuis longtemps pour faciliter l’enlèvement des points durs et leur remplacement. Les matières sont elles aussi faites pour résister à des centaines de lavages pendant leur cycle d’usage. Si tout ne peut être réparé, ou après usure, le linge plat (drap, housse, taie oreiller, etc) finit en chiffons industriels ou en CSR, pour les vêtements logotés.
« Notre modèle de location-entretien de vêtements de travail prolonge naturellement la durée de vie de nos produits et limite notre impact sur les ressources. Mais nous souhaitons aller plus loin. Cela passera par du recyclage en boucle de nos produits » assure Justine Laplaud, cheffe de produits Workwear. Depuis quatre ans, le groupe français travaille sur un projet, baptisé Workwear to Workwear qui consiste à recycler des vêtements non réparables pour fabriquer un nouveau vêtement professionnel éco-conçu. Le point de départ repose sur la collecte classique des vêtements et du linge plat, acheminés vers quelques blanchisseries du groupe. Dans le cadre d’une première phase pilote, les articles ont été triés et préparés en vue de leur recyclage (enlèvement de tous les points durs). A terme, cette opération de tri et de prétraitement sera réalisée dans les 50 blanchisseries du groupe, localisés en France. Les textiles ont été envoyés à la Filature du Parc pour être défibrés, et près plusieurs essais concluants, la matière a rejoint la ligne de production d’un fil composé à 85 % de textiles usagés d’Elis et à 15 % de polyester, issu du recyclage de bouteilles en PET. « Ce mélange permet d’obtenir un tissu conforme à la fabrication de vêtements professionnels. Le fait qu’on maîtrise la composition du flux et sa traçabilité est notre force » insiste Justine Laplaud.
Zéro chute de fabrication
C’est à partir de ce fil recyclé que le chantier a démarré. En parallèle, Elis a mis au point une gamme de tabliers éco-conçus. « Non seulement, nous avons élaboré un article à partir de nos anciens vêtements usagés, mais en plus, nous avons créé en interne des patrons ne générant aucune chute de tissu lors de la confection », explique Justine Laplaud. Ce développement a été mené par toute l’équipe de stylistes et de chefs de produits du groupe. Les tabliers sont fabriqués sans aucun accessoire et sont 100 % recyclables. Pour obtenir ce résultat, le placement de chaque partie du tablier sur le tissu a nécessité une technique de patronage particulière. Des tests de lavage ont également été effectués pour vérifier la résistance de ce nouveau matériau. Dès cette année, ce tablier, forme la plus simple d’un vêtement de travail, sera proposé au secteur de l’hôtellerie et de la restauration. Pour 2023, Elis compte produire l’équivalent de 50 tonnes de vêtements recyclés, 100 tonnes la seconde année et 200 tonnes la troisième. A moyen terme, l’entreprise espère travailler sur d’autres types de vêtements professionnels, plus complexes à confectionner. Pour l’instant, le fil est fabriqué dans l’usine des Filatures du Parc, le tissage est effectué dans les Vosges sur le site du Jacquart français, filiale d’Elis. Seule la confection sera dans un premier temps réalisée en Estonie. Mais déjà, le groupe réfléchit à relocaliser cette opération en France avec de nouveaux partenaires.
Pour ce projet, Elis a remporté le trophée mode circulaire 2022 catégorie « grande entreprise ». C’est une reconnaissance de notre travail et cela renvoie une image positive à notre clientèle de plus en plus sensible aux engagements environnementaux, souligne Justine Laplaud. L’occasion aussi pour Elis de coopérer avec la société Fairly Made, spécialisée dans la traçabilité, pour suivre l’impact environnemental de ce nouveau produit, par rapport à la confection d’articles plus classiques.
« Libérer du temps et des ressources »

Pour l’entreprise allemande Mewa, la location de tenues professionnelles est une question d’allègement et de flexibilité. Elle permet de libérer du temps et des ressources. Pourquoi acheter des vêtements de travail alors que l’on peut facilement porter son propre équipement sans en être propriétaire ? Pour le prestataire de services textiles Mewa, le concept existe depuis 1908 avec la location d’une lavette industrielle. Au fil du temps, cette idée s’est étendue aux vêtements de travail, de protection. Secteurs ciblés : BTP, espaces verts, mécanique, peinture, génie civil, industrie. La livraison des vêtements se calque sur les besoins du client ou s’adapte en cas de départ ou de nouvelles embauches. Chaque collaborateur porte ses propres vêtements. Leur identification est assurée par un code-barres personnel ou par le nom du collaborateur. Les vêtements sont récupérés par Mewa selon un calendrier convenu avec le client. Les tenues sont lavées et contrôlées en vue d’une réparation ou d’un remplacement si besoin. Les coûts de la prestation de service sont convenus à l’avance avec le client. L’entreprise minimise ainsi le risque de coûts cachés, liés aux vêtements achetés (par exemple pour des réparations ou des ajustements ultérieurs).

Mewa fournit à plus de 190 000 entreprises à travers toute l’Europe, à partir de ses 46 sites dont neuf en France. Mewa France a réalisé 66,6 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2020, employant 320 collaborateurs. L’entreprise loue dans l’Hexagone, à 24 000 entreprises de l’industrie, de l’artisanat et du commerce. A Moulins, plus de 3 000 m² de surface de production et une troisième ligne de lavage ont été ajoutés en 2019 pour répondre aux besoins croissants de nettoyage des lavettes. Résultat, il est désormais possible de laver jusqu’à 18 millions de lavettes par mois.
Avec sa collection de vêtements de travail PEAK, Mewa poursuit l’innovation sur l’éco-conception, à l’instar de ses homologues français, Elis et Cepovett. Ainsi, les fils de polyester utilisés sont fabriqués exclusivement à partir de PET issu de bouteilles, et des ajouts de coton biologique. Pour pouvoir qualifier des vêtements de travail de vêtements durables, une fabrication et un entretien préservant les ressources sont aujourd’hui tout aussi importants que leur cycle de vie, selon Mark Weber, directeur du développement produits chez Mewa. Des tenues professionnelles sous le signe de l’économie circulaire : un modèle à suivre par toute la filière textile sans aucun doute.
Crédit : Mewa, Cepovett, Elis
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