Les recycleurs de métaux investissent mais restent inquiets pour leur activité

Mesures chinoises et réduction des capacités d'enfouissement

Depuis 2016, l’industrie du recyclage des déchets métalliques a vécu deux années fastes, sous le coup d’une conjoncture favorable. En France, un regain d’activité s’est emparé des recycleurs de métaux associé à une vague d’investissements dans de nouveaux équipements plus performants. Néanmoins le marché des métaux continue d’évoluer selon des cycles hauts et bas. Et après une période d’euphorie sur la demande et les prix, le secteur se prépare à déchanter. En cause, la Chine mais pas seulement. Au cours des mois à venir, le matériel récemment acquis pourrait ainsi tourner au ralenti.

Dix ans après la crise des matières premières, les recycleurs de métaux affichent le sourire. Depuis trois ans, la demande et les prix sont au rendez-vous. La conjoncture favorable au marché des métaux a été l’occasion pour plusieurs entreprises françaises de relancer l’activité avec plusieurs programmes d’investissements. A commencer par les deux groupes phares de l’hexagone, Derichebourg et GDE. Derichebourg a inauguré en juin dernier sa nouvelle ligne de traitement des ballons d’eau chaude en fin de vie à Bassens près de Bordeaux (33). Unique en France, l’installation peut désormais dépolluer et valoriser cette catégorie de DEEE dans les règles de l’art. Ce projet a été mené conjointement avec l’éco-organisme ESR (éco‐Systèmes/Récylum) afin de disposer en France d’une solution de recyclage des ballons d’eau chaude contenant des gaz à effet de serre dans les mousses d’isolation. Avec l’aide de ses services techniques et de R&D, le groupe a installé une ligne capable de traiter réfrigérateurs et ballons d’eau chaude, tous deux contenants des gaz fluorés.

Traitement des ballons d’eau chaude à Bassens

Jusqu’à ce jour, il n’existait aucune solution industrielle pour ces équipements qui présentent en outre des difficultés particulières de broyage (tôle épaisse, forme cylindrique, présence de calcaire). Coût de cette première installation : 41 millions d’euros. Une seconde ligne serait prévue à terme pour dix millions d’euros supplémentaires. Équipée d’un broyeur, d’une cisaille pour préparer les ferrailles lourdes et d’un quai de chargement pour le transport fluvio-maritime des matières recyclées, la plateforme comptera jusqu’à 64 salariés en pleine activité. Le broyeur sera capable de traiter 120 000 tonnes/an, la cisaille jusqu’à 60 000 tonnes/an et la ligne de recyclage des DEEE pourra traiter 15 000 tonnes/an. Derichebourg Environnement investit depuis des années pour moderniser et accroître la performance de ses unités de broyage et lignes de tri post‐broyage. Le groupe compte, à ce jour, onze sites de recyclage de DEEE en France.

Un prêt de la BEI de 130 millions d’euros

 

La direction de l’entreprise ne cache pas que le gros de son marché, c’est-à-dire l’automobile, place le secteur du recyclage des métaux dans une situation fragile actuellement. « Nous sommes toujours dépendants d’une conjoncture souvent déterminée par la Chine, explique Abderaman El Aoufir, directeur général délégué du groupe. Les constructeurs européens font face à deux problèmes : la baisse d’activité en Chine et les évolutions des normes en Europe sur les seuils d’émissions de CO2 qui entreront en vigueur le 1erseptembre ». Résultat, des ventes en recul de 12 % depuis le début de l’année pour Peugeot et Renault. Des choix devront être faits sur les véhicules de demain (diesel, électrique ou hybrides) sans compter que les études scientifiques et sanitaires pointent du doigt le trafic routier excessif en partie responsable de la pollution aux particules fines dans les villes. Ce contexte crée ainsi une forme d’attentisme dans l’industrie, que les recycleurs ressentent directement sur leur chantier : moins de chutes métalliques (acier et aluminium en particulier) à traiter. Toutefois, sur le marché aval, quelle que soit la conjoncture, le traitement des VHU reste stable, autour de 1,2 million chaque année.

Derichebourg est partenaire avec Envie pour traiter les DEEE à Gennevilliers

Malgré ces aléas, Derichebourg estime que c’est le moment d’investir, pour être prêt quand cela redémarrera et répondre aux exigences de qualité et des nouveaux flux de déchets. Coïncidence du calendrier, Derichebourg a signé le 19 juillet 2019, un contrat de prêt de 130 millions d’euros avec la Banque européenne d’investissement. Fruit d’un projet de longue haleine, ce prêt est destiné à contribuer au financement d’un programme pluriannuel d’investissements en France dans le domaine du recyclage et de l’économie circulaire. Cela concernera précisément l’amélioration des taux de valorisation des matières traitées, l’adaptation des broyeurs aux meilleures techniques disponibles (en matière de traitement des eaux, captation des fumées, protection contre le bruit), et la réduction de la consommation d’énergies fossiles (camions et engins de manutention).

Quarante millions d’euros par an

 

Quand la Chine tousse, le marché s’enrhume, ajoute Philippe Sorret, directeur général délégué de GDE. L’acier à partir de ferrailles continue d’être exporté vers la Turquie ; la dépendance vis-à-vis de la Chine est sans doute moins prononcée. Contrairement à l’aluminium et dans une moindre mesure, les inox, le cuivre et le zinc. « Certes ce n’est pas l’effondrement. Les prix se maintiennent car le marché a besoin de matières. Mais la rentrée risque d’être difficile ». Filiale du groupe Ecore, GDE n’a pas attendu ces derniers mois pour investir. Depuis deux ans, détenue à 49 % par le fonds d’investissement HIG Capital, l’entreprise GDE a fait le choix d’investir massivement sur l’ensemble de ses sites de traitement pour renouveler et moderniser les équipements de recyclage. Cela s’est traduit entre autres par le rachat de 43 pelles en deux ans et un budget total de 40 millions d’euros par an.

Site de GDE à Montoir

Le recycler de métaux recycle 3,7 millions de tonnes de matières par an dont 2,7 millions de tonnes de métaux ferreux, à travers un réseau de 64 sites de production et de collecte en France. Le groupe compte 1313 salariés pour un chiffre d’affaires de 1,2 milliard d’euros en 2017. « Aujourd’hui, nous continuons d’investir mais nous regardons avec plus d’attention l’évolution du marché et réduisons notre visibilité. Nous gardons cette volonté d’investir dans l’outil de production au fil de l’eau. Si l’acquisition dans de gros broyeurs est révolue, car tout le monde est équipé, nous recherchons à peaufiner le tri et la séparation des flux » insiste Philippe Sorret. Par ailleurs, les projets de croissance externe, mis en sommeil depuis quelques années au sein du groupe, sont de nouveau à l’étude.

Traitement de proximité

 

L’an dernier, GDE a engagé un million d’euros sur ses installations en Rhône-Alpes, parmi lesquelles le site industriel de collecte et valorisation de métaux de Corbas. Une cisaille d’une puissance de 1000 tonnes a été inaugurée fin 2018. D’une capacité annuelle de 30 000 tonnes de métaux, le site peut collecter et conditionner les ferrailles de plus grande dimension. Celles-ci sont ensuite réduites sur place en sous-ensembles plus aisément transportables et répondent aux normes exigées par les aciéries amenées à les consommer. Les nouvelles capacités du site de Corbas permettent de traiter des charpentes de grandes dimensions issues des chantiers de déconstruction ou de l’industrie ferroviaire, ainsi que les métaux provenant des industries voisines. En juin dernier, le groupe a inauguré sa nouvelle ligne de tri de déchets électriques et électroniques (DEEE) pour un montant de 506 000 euros. Equipé d’un broyeur de 6000 CV, il est l’un des sites les plus importants parmi les 65 qui composent GDE en France. C’est ici que tous les DEEE de la zone Bretagne Atlantique sont acheminés, venant des 16 sites de collecte de GDE répartis dans les 8 départements alentours et de fournisseurs professionnels partenaires d’éco-Systèmes comme Darty ou Atlantic. Cela représente un flux annuel de DEEE de 13 500 tonnes. Depuis 2015, le site de Montoir a bénéficié de 15 millions d’euros d’investissements pour 586 000 tonnes de métaux traitées et un chiffre d’affaires d’environ 119 millions d’euros en 2018. Le taux de valorisation sur le site dépassait 92% en 2018 pour un taux de recyclage de 83 %.

« Les pouvoir publics ne sont pas à l’écoute »

A la tête de 55 centres VHU agréés, de six broyeurs et traitant 323 000 t/an de VHU, la direction de GDE s’inquiète des nouvelles exigences réglementaires sur la baisse des quotas d’enfouissement. Tous secteurs confondus, l’Union européenne souhaite en effet que le volume des déchets dits « ultimes » baisse de moitié d’ici 2030. Un objectif que la France veut atteindre dès 2025. La mesure tombe particulièrement mal en ce qui concerne les VHU, alors que la prime à la casse va accroître les volumes à traiter, donc les déchets « ultimes », et que la Chine interdit depuis l’année dernière l’importation de nombreux déchets, dont le zorba, ce mélange de métaux issus du broyage. « Les points restants seront les plus difficiles à traiter et les plus coûteux. Cette situation est devenue très délicate pour la profession et risque de se poursuivre, en l’absence d’une écoute et d’une compréhension des pouvoirs publics, déplore Philippe Sorret. Certes, la responsabilité des recycleurs n’est pas à négliger. En Normandie par exemple où l’accès au stockage est très tendu, les professionnels n’ont pas assez anticipé et alerté les élus locaux en amont. Il existe actuellement un vrai débat avec les fournisseurs de matières comme les sidérurgistes d’un côté et les éco-organismes de l’autre, car malgré tous nos efforts pour mieux traiter, nous risquons de ralentir notre activité en raison de l’impossibilité d’ici à la fin de l’année de pouvoir enfouir nos déchets ultimes ».

Non ferreux impactés

 

Actuellement, les non-ferreux comme l’aluminium sont les plus impactés, concurrencés par l’offre chinoise excédentaire. Par ailleurs, le zorba et les moteurs électriques exportés jusqu’à présent vers la Chine doivent rester sur le territoire. Face à ces mesures politiques qui touchent l’ensemble du marché, les recycleurs s’organisent et optimisent leurs technologies de tri et de séparation. Ainsi Derichebourg se prépare à traiter du câble sur sa nouvelle unité de traitement à Chalons-sur-Saône, d’ici au printemps 2020. Au global, l’entreprise a consacré un budget de 125 millions d’euros pour ses investissements en 2018-19. Il en sera de même pour 2020. Le groupe mise également sur la croissance externe, mais pour l’instant, les procédures restent en sommeil.

Si les entreprises du recyclage ont décidé en France d’investir dans de nouvelles lignes de traitement de DEEE, ou de découpe, l’actualité mondiale risque à un moment donné, de freiner cet élan et de rendre les techniques de traitement coûteuses. « Les problèmes vont arriver maintenant avec des restrictions chinoises sur l’importation des flux métalliques en mélange », avertit Olivier François, directeur développement chez Galloo. Depuis quatre à cinq mois, la Chine avait pourtant annoncé la fermeture de ses frontières à plusieurs catégories de matières. Après le plastique et certains flux de papiers, les résidus métalliques se trouvaient aussi sur la liste. En Europe, on a sans doute espéré jusqu’à la dernière minute que cette éventualité n’arrive pas. Aujourd’hui, il va falloir faire avec, souligne Olivier François. Que faire de ces matières difficiles à trier même mécaniquement car cela a un coût ? Les fractions métalliques sont faibles ; par conséquent, la valeur à en tirer aussi.

Galloo traite chaque année 1,45 million de tonnes de ferrailles pour 100 000 tonnes de non ferreux. Pour tenter de se démarquer, l’entreprise a investi dans des marchés de niche à forte valeur ajoutée et des extensions de capacités. Ainsi, le groupe a acquis un forte compétence technologique dans la récupération de métaux issus de mâchefers et remporté le marché avec le Syctom de Paris pour traiter son gisement. « Nous sommes confrontés à plusieurs obstacles, confie Olivier François. Car en présence des règles à respecter, on ne nous donne aucun moyen. On parle aujourd’hui de la consigne des bouteilles en plastique, alors que l’enjeu crucial pour l’environnement et l’industrie porte sur les métaux et l’indépendance de notre industrie à les produire. Le recyclage fait partie des solutions mais aucun dispositif n’incite fortement les usagers par exemple à trier leurs piles et batteries pour la récupération des métaux stratégiques qui les composent. Récemment le rachat de Métallo par le groupe Aurubis renforce la position d’un seul acteur transformateur de métaux et de cuivre en particulier. Or dans ce cas, les instances européennes n’ont pas exprimé leurs craintes sur la création d’un nouveau monopole. Si cela ne pose pas de problème à la concurrence aval, cela en pose beaucoup en amont, avec le rachat des matières à recycler. On peut ainsi pressentir, un important bouleversement du marché pour notre industrie ».

Broyage ou démontage ?

 

« La boulimie chinoise du début des années 2000 avait entrainé une concurrence féroce et débridée dans notre profession, à la recherche du plus offrant. Aujourd’hui, cette attitude semble révolue. Si notre secteur évolue toujours sous la dépendance de la Chine avec les variations de la demande et des prix, le marché se montre plus organisé, plus serein et plus discipliné. La prise de conscience des ressources à valoriser sur le territoire et les enjeux environnementaux ont pris le dessus » souligne Abderaman El Aoufir. Dans un contexte d’enjeux climatiques importants et de préservation des ressources, les acteurs du recyclage ont forcément un rôle à jouer. « Il faut rappeler que sur 100 tonnes de déchets métalliques entrant sur nos sites de broyage, 80 % sont recyclés. Subsistent les résidus de broyage que l’on peut encore réduire de quelques points, mais il y a des limites que l’on ne peut pas franchir. Aujourd’hui nous sommes montrés du doigt parce que cette fraction part en enfouissement et qu’en France et en Europe, les objectifs sont de restreindre la mise en décharge. Une partie des RBA peut être incinérée mais la fraction minérale ne le sera jamais. En tant que broyeur, nous ne pouvons pas investir 20 millions d’euros supplémentaires sur chaque site, pour espérer traiter les 10 % de matières résiduelles de nos process. Personne aujourd’hui ne nous donne les garanties financières pour créer de nouvelles installations, car même la technologie ne permet pas à l’heure actuelle de valoriser 100 % de ces déchets, ni en France, ni ailleurs en Europe », explique le directeur général de Derichebourg.

En 2018, les tonnages stockés en France représentaient un total de 19 millions de tonnes, alors que les résidus de broyage portaient sur 850 000 tonnes. Conséquence, les recycleurs en paient les frais et vont réduire leurs achats au cours des deux prochaines années. Cela risque d’entraîner un ralentissement de leur activité et indirectement, des répercussions sur l’industrie amont, fournisseur de déchets. « Le problème c’est qu’aujourd’hui encore, nous traitons encore beaucoup de gisements historiques, qui n’ont pas été éco-conçus. Le temps que nous ayons des VHU mieux recyclables, cela mettra au moins dix ans. Les pouvoirs publics ont du mal à considérer qu’il y a un décalage dans le temps. Par ailleurs, dans les nouvelles voitures où la sécurité prévaut, on peut retrouver une cinquantaine d’airbags. Si l’on veut que le traitement en fin de vie soit fait dans les normes, il faudrait alors tout démanteler avant broyage, ce qui au minimum prendrait trois heures par véhicule. Je ne vois pas comment nous pourrions rentabiliser notre activité à moins de pousser les constructeurs à contribuer, à l’instar d’autres filières REP. Cette mesure sera sans doute inéluctable, si l’on veut à la fois recycler plus, et réduire la mise en décharge » ajoute le directeur général délégué de GDE.

Le secteur français en chiffres (source Federec)

  • En 2017, le traitement des déchets ferreux a généré 2 milliards d’euros de chiffre d’affaires, pour une collecte de 12,8 millions de tonnes de ferrailles et une vente représentant 12,3 millions de tonnes de nouvelles matières premières. Cela correspond au poids de 1200 tours Eiffel chaque année.
  • Le volume des non ferreux est dix fois moins élevé pour un chiffre d’affaires de trois milliards d’euros en 2017. La collecte a porté sur 1,97 million de tonnes de métaux pour 1,87 million de tonnes vendues.

Crédit : GDE, Derichebourg

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