Pourquoi la France doit soutenir l’écologie industrielle et territoriale

Un bénéfice de 3,5 milliards d’euros à la clef

Le réseau national des acteurs de l’écologie industrielle et territoriale (Synapse) vient de publier les résultats d’une enquête menée pendant la pandémie, auprès de ses adhérents. Premiers enseignements : une réactivité positive des entreprises impliquées dans une démarche d’EIT, et la nécessité de déployer plus de synergies en France pour anticiper de nouvelles crises. Dans le même temps, une étude sur la dynamique de l’EIT en France prédit des retombées économiques et environnementales prometteuses d’ici à 2030. A condition de créer 100 nouveaux projets par an.

Et si l’écologie industrielle et territoriale était un rempart aux crises sanitaires, écologiques et économiques ? La pandémie Covid-19 et le confinement ont révélé au grand jour le potentiel d’une telle démarche au sein des entreprises et des territoires de l’Hexagone. Engagé dans l’accompagnement des projets sous la tutelle de l’Ademe, le réseau Synapse s’est livré à une petite enquête, en plein coeur de la crise sanitaire, pour connaître les besoins et la réactivité des entreprises ayant intégré des démarches d’EIT. Résultat, pour près de 90 des personnes ayant répondu au questionnaire, cette période a mis en lumière la nécessité de relocaliser sur les territoires une partie de l’économie. Et pour cause, les entreprises dépendantes des approvisionnements internationaux ont été davantage impactées que celles ayant des fournisseurs plus proches. D’où l’importance de l’ancrage territorial des activités et de la sécurisation des approvisionnements et des débouchés. Dans le même temps, la crise a permis de renforcer la solidarité et la coopération inter entreprises. Selon l’enquête, la crise sanitaire a été une période propice pour enclencher un changement et percevoir les plus values de l’EIT. Toutefois, certains pointent l’incompatibilité de la situation avec l’engagement dans une démarche d’EIT, alors que les priorités sont ailleurs : reprise de l’activité ou « survie » de l’entreprise.

Covid-19, révélateur d’EIT

 

La crise a également ralenti, voire stoppé les démarches des animateurs EIT (demandes de subvention, réalisation des diagnostics de flux…), entraînant un risque de dégradation de la viabilité financière de certains projet EIT pour les prochaines années. Sur le terrain, certaines synergies inter-entreprises ont été interrompues à cause de la reconfiguration de la production. Et une grande incertitude demeure quant à la poursuite des actions ainsi que le regain d’investissement des entreprises en difficulté financière. Et pourtant, cette écologie industrielle n’a jamais autant mis en lumière ses avantages en cette période de Coronavirus et de crise économique associée.

Dans le secteur du bâtiment, de nombreuses ruptures d’approvisionnement ont été constatées, alors que les chantiers étaient en cours. Un approvisionnement plus local, avec des tissus de coopération préexistants, aurait permis d’éviter cette situation. Idem pour le secteur agricole où la difficulté à trouver de la main d’oeuvre aurait pu être anticipée par un meilleur ancrage local de l’activité. La mutualisation de biens et d’équipements, de transport et de ressources humaines est citée comme un remède aux problèmes connus pendant la pandémie. La coopération, sous forme de dépannage inter-entreprises de matériels, relève également des pratiques liées aux démarches EIT qui auraient limité les impacts. De plus, la création d’activités de fabrication ou de transformation à l’échelle locale est de nature à sécuriser les approvisionnements. Ainsi sur le territoire du Grand Lyon, quelques petites entreprises ont sollicité le réseau EIT pour mettre en place un plan de continuité ou de reprise d’activité et pour être mises en relation directe avec d’autres entreprises du territoire afin de leur fournir le matériel sanitaire manquant (masques). Dans les Alpes du Sud, cette crise a même accru l’intérêt de plusieurs entreprises à l’égard d’un appel à projets EIT actuellement en cours.

Synergies sur les équipements sanitaires

 

Dans les Bouches-du-Rhône, une entreprise du secteur de l’événementiel s’est retrouvée en arrêt complet d’activité et a fait part à l’association Athélia Entreprendre de son souhait de fabriquer des masques en tissu. Athélia a incité les entreprises des zones d’activité du territoire de La Ciotat à utiliser des masques réutilisables pour enclencher la demande. L’idée d’une mutualisation de la collecte et du lavage a germé. Le réseau territorial des associations d’entreprises sur l’Est de Marseille, intéressé par l’initiative, a permis d’identifier rapidement une blanchisserie familiale, en arrêt forcé puisque travaillant principalement avec l’hôtellerie et la restauration. Un nouveau service mutualisé est créé et une dynamique de synergie territoriale a été lancé sur ce territoire. Dans le même registre, des industriels de la parfumerie ont coopéré pour fabriquer des grandes quantités de gel hydro-alcoolique (ex. IFF, groupe Arthes). Plusieurs entreprises du réseau (Parfex, Pcw, STME) ont répondu ensemble à l’appel du service gériatrie du CHU de Nice Cimiez en déficit de produits d’hygiène (savons, eau de Cologne). Dans le Puy-de-Dôme, un collectif d’entreprises s’est monté afin de créer des masques et visières, en changeant leur processus de production et en créant du lien avec les Fab Lab locaux.

100 nouveaux projets EIT par an

 

A Dunkerque, le sidérurgiste Arcelor est impliqué dans une démarche EIT pour valoriser sa chaleur fatale

A plus grande échelle et à plus long terme, ce type d’actions mises en œuvre dans l’urgence, pourraient avoir des répercussions économiques et environnementales significatives, à en croire la dernière étude réalisée par le cabinet Sia Partners, intitulée « l’écologie industrielle et territoriale, un maillon clé de l’économie circulaire ». Spécialisé en études et conseils sur l’énergie, l’environnement et l’économie circulaire, Sia Partners réalise des travaux à la demande de ses clients mais également des études indépendantes sur plusieurs thèmes comme l’économie circulaire. C’est le cas pour l’étude sur l’écologie industrielle, réalisée en un peu plus d’un an. Celle-ci dresse un bilan sur vingt ans et définit des perspectives pour la France. Premier constat, 200 projets d’EIT ont été développés à ce jour au niveau national. Une évolution progressive marquée par une légère accélération en 2016, mais qui reste de loin, très insuffisante si l’on veut que cette démarche porte ses fruits, selon le cabinet Sia Partners. Malgré quelques initiatives exemplaires sur le territoire comme Dunkerque et l’association Ecopal, la vallée de la Chimie et le site les Roches Roussillon ou encore le PNSI (programme national des synergies interentreprises) en Nouvelle-Aquitaine, le bilan est maigre au regard du potentiel industriel. Sont particulièrement visés par l’étude, les secteurs de l’agroalimentaire, la chimie ou le bois, dont les gisements de déchets peuvent être facilement réutilisées en ressources.

3,5 milliards d’euros de bénéfice net

Epsyvin, un projet EIT au coeur de la Champagne

Après analyse d’autres modèles et de différentes démarches EIT en Europe, l’étude considère le soutien financier des pouvoirs publics comme essentiel pour enclencher et pérenniser des solutions d’EIT. Au niveau de l’Union européenne, à l’échelle nationale ou territoriale, plusieurs dispositifs existent. En France, l’Ademe fait partie des acteurs majeurs, s’appuyant depuis trois ans sur le réseau Synapse, plateforme d’accompagnement des acteurs industriels et des collectivités territoriales. Sur le plan financier, également, l’agence de la transition écologique est incontournable. En 2017, son budget de 1,9 million d’euros alloué à l’EIT a permis d’accompagner une trentaine d’initiatives. C’est bien mais pas assez, martèle le cabinet Sia Partners. Il faut changer radicalement d’échelle, car le jeu en vaut la chandelle. Toutefois, la tendance est la hausse. Depuis 2018, l’Ademe a financé à hauteur de trois millions d’euros par an les démarches d’EIT locales.

A partir des retours d’expériences français provenant du PNSI et de la plateforme Synapse, l’étude propose ainsi trois scénarios de déploiement de l’EIT, basés sur une progression douce, un changement à un rythme soutenu en dix ans et une évolution très rapide d’ici à 2026. Il ressort que le lancement de 100 nouveaux projets par an sur dix ans aurait des impacts économiques et environnements très significatifs comme la réutilisation ou le recyclage de 30 % des déchets industriels générés chaque année, soit l’équivalent de 72 millions de tonnes de matières en dix ans ou encore la réduction totale des émissions de gaz à effet de serre de l’ordre de 8 millions de tonnes. Autre enjeu et non des moindres, ces actions contribueraient à un bénéfice net de 3,5 milliards d’euros pour les industries et les territoires. Ces retombées vertueuses ne pourront émerger qu’à la seule condition d’un soutien financier total (englobant l’aide européenne et nationale) supérieur à 40 millions d’euros, souligne le cabinet Sia Partners.

De l’avis des animateurs locaux et des observateurs au sein du réseau Synapse, le Covid-19 a pointé la fragilité d’une société de production et de consommation basée sur les échanges internationaux. Dans le même temps, il a mis en valeur les chaînes d’approvisionnement locales et la grande réactivité des entreprises. Cette écologie industrielle assumée pour certains, inattendue pour d’autres, semble montrer la voie d’une réindustrialisation pérenne dans l’Hexagone. A condition de l’intégrer très en amont dans les projets. On peut regretter à ce titre que cette nécessaire planification, revendiquée également par le président de l’Ademe, Arnaud Leroy, ne fasse pas partie des mesures prioritaires de la loi AGEC, ni de la Convention citoyenne pour le climat. Faudra-t-il attendre que l’impulsion vienne une nouvelle fois de l’Europe à travers le Green Deal notamment, pour permettre à l’écologie industrielle de s’inscrire dans la pratique ?

Crédit : CM, Epsyvin, Port de La Rochelle

Savoir :

Le réseau Synapse regroupe plus de 600 membres parmi lesquels des animateurs EIT mais aussi des collectivités, régions, consulaires, acteurs du développement économique. Une enquête de satisfaction sera menée durant l’été 2020 pour identifier des pistes d’améliorations, afin d’envisager dès 2021 une animation de ce réseau toujours plus proche des besoins concrets des acteurs de l’EIT.

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