Recycler plus de déchets et mieux, rallonger la durée de vie des appareils, promouvoir la réparation et le réemploi, autant d’actions en faveur de l’environnement qui conduiront à terme à l’émergence de nouveaux métiers. Mais comment garantir le respect des conditions de travail au sein de ces activités ? Autrement dit, quels seront les impacts de l’économie circulaire sur la santé et la sécurité des salariés d’ici à vingt ans ? Des experts de l’INRS commencent à défricher le terrain. Avec une première préconisation : replacer l’humain au coeur de cette mutation pour lui donner du sens.
L’intégration du volet social dans l’économie circulaire semble être une évidence, à travers le rôle de l’ESS (économie sociale et solidaire) dans la réparation, le réemploi ou le recyclage. Séduisante pour lutter contre le dérèglement climatique, l’économie circulaire reste pourtant collée à un modèle de production industrielle, basée sur la croissance et la productivité. Selon Sandro de Gasparo, chercheur associé chez Atemis, les promesses engagées par ce nouveau modèle économique ne seraient donc pas en phase avec des conditions de travail valorisant le bien-être du salarié et fondées sur d’autres valeurs plus immatérielles. En d’autres termes, l’économie circulaire telle qu’elle est imaginée aujourd’hui ne répond pas aux exigences de la santé et de la sécurité au travail, puisqu’au final, elle repose toujours sur une conception industrielle avec des enjeux de production classiques. Sandro de Gasparo relève trois limites à ce modèle : il cherche à réduire l’impact environnemental de notre système de production en maintenant une organisation des conditions de travail similaire à l’économie linéaire. Or l’économie circulaire doit favoriser de nouvelles approches basées sur la valorisation des compétences, et la révision des rythmes de travail. Seconde limite : la dimension institutionnelle n’a pas encore sa place dans ce nouveau modèle. Il faut établir de nouvelles règles entre les acteurs amenés à travailler ensemble.
L’économie circulaire ne va pas jusqu’au bout
Bien souvent, les entreprises de l’ESS se retrouvent avec de nouvelles responsabilités et doivent assumer seules certains risques. Leurs activités dans le cadre de contrats sur la réparation ou le réemploi conduisent à de nouvelles pressions tant sur la cadence de travail que sur la standardisation des process. D’une certaine façon, on duplique à ces nouveaux acteurs, une logique industrielle, toujours basée sur la croissance économique. Enfin, explique le chercheur, alors que l’économie circulaire impose de réduire les flux de matières, notre société continue d’évoluer dans une logique de production de biens. Sans aucune autre compensation. Pour ne pas tomber dans une forme de récession, l’économie circulaire peut favoriser une nouvelle dynamique en s’appuyant sur des ressources territoriales et immatérielles. C’est ce que promeut l’économie de la fonctionnalité, ou économie d’usage. « Or ce concept fait partie des sept piliers de l’économie circulaire, alors qu’il devrait être transversal et moteur de ce nouveau modèle. Il existe finalement une volonté de basculer vers de nouvelles formes d’organisations ou de relations entre entreprises-clients, mais toujours freinée par une inertie encore plus intense » regrette-t-il.
Des initiatives locales existent, remettant l’être humain au coeur des préoccupations. En misant non plus sur la vente de biens mais sur la vente de conseils, d’usage, de maintenance, le salarié n’a plus cette pression liée à la production et à une cadence de travail, entraînant à l’usine par exemple, des TMS, ou des troubles psychologiques. Cette économie d’usage remet l’accent sur la relation humaine et la reconnaissance de l’ouvrier qui pourra directement faire valoir son expertise, souligne le rapport de l’INRS, intitulé « Economie circulaire en 2040 : quels impacts de santé et sécurité au travail ? Quelle prévention ? ». Cependant, fort est de constater que dans un monde concurrentiel et économiquement agressif, ce type de démarche reste encore peu sollicité par l’industrie. Ce sont en général des TPE ou PME qui s’emparent du sujet, lorsqu’elles sont bien souvent au pied du mur, impuissantes face à une concurrence féroce. Pour les préventeurs de l’INRS, l’économie circulaire constitue néanmoins une chance pour les entreprises d’intégrer la prévention des risques professionnels très en amont, et améliorer la protection de la santé et la sécurité sur les postes de travail.
La machine au service de l’humain
Pour des raisons réglementaires, politiques ou géopolitiques, la France est amenée à moyen et long terme, à recycler plus de déchets sur son territoire. Parmi les raisons, figurent : les objectifs européens, la fermeture des frontières chinoises à certaines catégories de déchets, la nécessité de recycler les appareils électroniques pour en extraire les métaux stratégiques. Cela bien sûr rebat les cartes d’un point de vue technologique et industriel. Mais cela ne doit pas faire oublier le rôle des salariés face à ces nouveaux défis. L’industrie du recyclage prend du poids dans notre économie, parce qu’elle est garante de la préservation des ressources naturelles et de la réduction des émissions de CO2. Les investissements engagés dans ce secteur doivent aussi prendre en compte la santé et la sécurité des hommes et des femmes, insiste le rapport de l’INRS. Car malgré l’automatisation et la digitalisation croissante dans ces métiers, l’humain sera toujours là, pour contrôler les machines, détecter les défaillances, travailler sur la maintenance. Si la pénibilité physique peut diminuer, la charge mentale elle, risque de s’accroître, dans des activités plus préventives.
L’engouement pour la réparation implique une transformation en profondeur de l’activité des fabricants d’appareils électro-ménagers. C’est le cas du groupe Seb qui a choisi de créer il y a quelques années, son label « Réparabilité 10 ans ». Il ne s’agit plus seulement de produire pour vendre. Il faut assurer un service après-vente gigantesque pour répondre à ce nouveau service, la réparation. Les principales répercussions se situent au niveau de la logistique, comme le souligne l’INRS dans son magazine Travail et Santé. Seb International Service a décidé de réorganiser ses locaux en tenant compte de la prévention des risques professionnels. Sur son site de Faucogney-et-la-Mer, plus de 40 000 pièces sont envoyées chaque jour dans le monde. Les locaux ont été transformés en un centre mondial d’expertise SAV, où sont stockées quelques six millions de pièces détachées. Face à la demande liée à la réparation, l’entreprise envisage d’agrandir ses entrepôts. En attendant, une réorganisation des tâches s’impose et des actions de prévention ont été mises en œuvre. L’ensemble des postes de conditionnement et de préparations des colis sont désormais équipés de tables réglables en hauteur. Des lèves-palettes sont utilisées pour faciliter le transfert de pièces depuis l’entrepôt jusqu’à l’atelier de conditionnement. Pour faciliter le stockage, le groupe a également investi dans des chariots adaptés avec marche-pied, poignées ergonomiques et porte-documents. Enfin, pour éviter d’augmenter les manutentions, un projet de réaménagement de l’atelier de reconditionnement est à l’étude. Le risque accru des collisions piétons-engins est au coeur de nouvelles réflexions et une rationalisation des déplacements des salariés est réalisée par un système informatique qui indique les trajets les plus courts. Autres investissements, une scotcheuse automatique pour limiter les TMS, et un robot collaboratif pour faciliter la manutention des cartons.

Dans le secteur du réemploi, souvent porté par l’ESS, les risques d’exposition ne sont pas neutres. Les Ateliers du Bocage ont pour vocation d’allonger la durée de vie des équipements électriques et électroniques tout en prenant soin des salariés. Cette entreprise d’insertion professionnelle est certifiée ISO 14001. Claire Maetz, animatrice QSE, avoue que la réparation est avant tout un métier de terrain, qui ne dispose d’aucune formation académique : « c’est pourquoi, face à la variété des appareils actuellement sur le marché, et en particulier dans la téléphonie mobile, nous avons recruté un technicien découverte. Sa mission, ouvrir chaque nouveau modèle de smartphone, avec toutes les précautions possibles pour savoir comment il peut être démonté sans risque et réparé. Car de plus en plus souvent, nos salariés sont exposés à de nouveaux risques chimiques, à des brûlures ou à des explosions de batteries. De même pour manipuler les cartouches, souvent recyclées plusieurs fois et dont on ne connaît pas précisément la composition des toners, nous équipons nos salariés avec des EPI adaptés et des tables aspirantes ».
Une traçabilité exemplaire dans le temps
Les réglementations changent, mais les substances restent. Si du jour au lendemain, des produits sont considérés comme toxiques, comment être sûr que le recycleur amené à traiter ces produits auparavant, n’a pas été exposé ? On pense ici aux déchets d’amiante, bien sûr, mais aussi aux retardateurs de flamme bromés, aux perturbateurs endocriniens, ou aux nanoparticules. Difficile d’anticiper dans ces cas précis, même si la prévention s’impose. Le traitement des déchets ou le réemploi impliquent aujourd’hui une véritable relation entre fabricant et opérateur-recycleur. Prendre en charge un flux de déchets, dont on connaît mal la composition n’est pas rare. Ce manque d’information provient souvent de la volonté des fabricants de garder le secret professionnel. Pneus, textiles, matériaux composites, ou appareils électroniques sont des exemples parmi d’autres. La question des matériaux est donc un point important dans une logique d’économie circulaire. D’où la nécessité selon Frédéric Goetz, président du collège employeur à la Cnam, de généraliser le plus possible en amont la publication de fiches d’identité et de fiches techniques sur les produits à recycler.
Pour mieux répondre aux exigences de longévité, de réutilisation et de recyclage, de nouveaux matériaux vont apparaître. Les produits utilisés pour leur fabrication devront conserver ainsi toutes leurs propriétés dans la durée, puisque réutilisés pour la fabrication de biens, eux-mêmes plus durables. A défaut du maintien des propriétés physiques de ces matériaux, les travailleurs pourraient être exposés à des risques mécaniques lors des diverses opérations de déconstruction ou d’assemblage des biens. Le meilleur exemple actuel porte sur le recyclage des véhicules électriques. Les précautions à prendre sur les véhicules accidentés notamment ne sont pas à la hauteur des risques potentiels élevés (incendies, explosions, brûlures). Qu’ils soient dépanneurs, déconstructeurs ou broyeurs de VHU, ces acteurs de la filière ne sont pas préparés aux dangers des batteries électriques. Sans parler des futurs engins à hydrogène, qui eux présentent bien d’autres risques. Selon Olivier Gaudeau, directeur chez Indra, le démontage des véhicules électriques demande aujourd’hui trois fois plus de temps et deux fois plus de personnel. En qualité de président de la commission VHU de Federec, il vient de lancer un groupe de travail précisément sur les risques professionnels liés au recyclage.
Que se passerait-il si les considérations environnementales liées aux enjeux de l’économie circulaire, notamment par l’économie des ressources et de l’énergie, vont à l’encontre de la santé et de sécurité au travail ? s’alarment certains experts.
Le fait que les composants peuvent se dégrader dans le temps, sous l’effet de différents facteurs (lumière, chaleur, vieillissement naturel des composés), et donner naissance à des composés non inclus dans la formule d’origine, est à prendre en compte. Les réutilisations successives peuvent aboutir à des concentrations non négligeables d’impuretés. D’autre part, les cheminements complexes d’un matériau peuvent entraîner une perte de la maîtrise de la composition et donc de la traçabilité. Cette situation peut se poser aussi lors d’une réutilisation de produits ou matières enfouies depuis des décennies. « Afin d’éviter de consommer des matières premières primaires, il est possible, voire souhaitable, indique l’INRS que des déchets déjà mis en décharge il y a des années, soient réintroduits dans le circuit de production, parce qu’ils permettent d’accéder à des composés recherchés. De même, des produits pourront être sortis provisoirement de la boucle de production : ils pourront être stockés et réutilisés ultérieurement dans d’autres boucles de production. Il sera nécessaire dans tous ces cas de garantir une traçabilité et une connaissance dans le temps des composants et des procédés industriels utilisés ».
La balle est désormais dans le camp des entreprises pour améliorer leur démarche vertueuse sans détériorer les conditions de travail de leurs salariés. Néanmoins, la prospective de l’INRS a ouvert une porte sur un nouveau champ de réflexion. Selon son directeur général Stéphane Pimbert, « cet exercice va nous aider à déterminer des axes de travail pour les années à venir : des changements organisationnels vont intervenir, de nouveaux produits vont être créés – correspondant à de nouveaux risques –, les frontières entre santé publique et santé au travail vont peut-être bouger ». Au-delà des bouleversements à venir, l’étude montre également qu’il y a des solutions et que la prévention des risques professionnels doit être intégrée comme donnée essentielle dans la conception circulaire des futures installations et organisations.
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