Réemploi solidaire : comment sauver cette activité d’intérêt général ?

Des collectivités mobilisées pour faciliter l’accès au foncier

En l’espace de quelques mois, trois ressourceries ont mis la clef sous la porte à Nantes. Dernière en date, la Ressourcerie de l’île liquidée le 7 mars 2023 sur décision du tribunal. Ces fermetures en disent long sur l’importance de penser en amont la place du réemploi solidaire dans la cité. Pour les collectivités, cela implique des aménagements réservés, une mise à disposition de foncier, le paiement total ou partiel des loyers. Une recyclerie ne sera jamais rentable au sens libéral du terme, mais ses effets sur les pratiques environnementales, l’engagement citoyen et la prévention des déchets sont inestimables.

« La fragilité financière d’une ressourcerie relève d’un problème récurrent de sous-financement du réemploi solidaire depuis plusieurs années. Depuis le lancement du fonds réemploi géré par les éco-organismes, les soutiens se réduisent comme peau de chagrin. La Ressourcerie de l’île, l’une des plus anciennes structures en France, en a fait les frais » déplore Catherine Mechkour-di Maria, secrétaire générale du RNRR (Réseau national des ressourceries et recycleries). Ces structures basées sur des enjeux d’insertion sociale et professionnelle ont été confrontées ces dernières années, à plusieurs chocs comme la hausse des prix de l’énergie, du foncier, la pandémie, et une concurrence commerciale. Alors qu’au même moment, le réemploi n’a jamais connu autant de succès. La législation en faveur de l’économie circulaire pousse à la création de nouveaux lieux pour les objets de seconde main et la réparation, et indirectement, incite les grandes marques à s’aventurer sur ce marché. Résultat, les produits les plus qualitatifs sont captés par la distribution ou des marques, en récompensant le consommateur avec des bons d’achat tandis que les ressourceries récupèrent les produits de plus faible valeur. « Nos ressourceries et recycleries qui emploient quelque 6000 salariés et plus de 3000 bénévoles, ne peuvent être rentables. Contrairement aux brocanteurs ou aux acteurs du réemploi lucratif, elles collectent et valorisent des objets à très faible valeur marchande. Elles rendent ainsi un service d’intérêt général à la collectivité en détournant des produits du flux de déchets à traiter. De ce fait, les collectivités devraient les soutenir partout en France, en leur attribuant des terrains gratuitement ou à très bas loyer. Dans le même temps, nous sommes de plus en plus sollicités par les citoyenssensibles à l’environnement et à la baisse du pouvoir d’achat » souligne la secrétaire générale du RNRR.

Chronique d’une mort annoncée ?

 

Un local proposé à la Ressourcerie de l’île avant sa liquidation

A Nantes, la Ressourcerie de l’île aura vécu 14 ans. Sur son site de 5000 m², censé être provisoire, elle avait développé un atelier et une boutique de 1000 m². Le 25 février dernier, celle-ci a tiré le rideau et la liquidation judiciaire a été prononcée le 7 mars 2023, entraînant le licenciement pour trente salariés. « C’est un électrochoc qui appelle un plan de rebond pour la filière du réemploi solidaire. Nous devons redoubler nos efforts. Je proposerai prochainement une nouvelle rencontre aux acteurs de l’économie sociale et solidaire du territoire pour échanger sur cette situation et travailler collectivement aux contours de ce plan » a réagi dans un communiqué Mahel Coppey, vice-présidente de Nantes Métropole en charge des déchets, de l’économie circulaire et de l’économie sociale et solidaire.

Une ressourcerie à Paris

« Depuis cinq ans, nous avions alerté les élus locaux sur la nécessité de trouver un nouveau bâtiment, rappelle Monique Boutrand, ex-présidente de la Ressourcerie de l’île. Notre activité a été en constante augmentation jusqu’à la fin, employant une quarantaine de personnes dont la moitié en CDI. La progression des dons par les particuliers a permis de détourner un total de 650 tonnes des déchèteries en 2022. La clientèle n’a cessé de gonfler, passant de 185 000 en 2021 à 215 000 clients en 2022 pour un chiffre d’affaires de 1,3 million d’euros enregistrés l’an dernier ». Alors, comment en est-on arrivé là ? Du côté de la Métropole nantaise, on parle d’un soutien constant et à tous les niveaux. Depuis 2008, les subventions pour cette ressourcerie ont représenté trois millions d’euros, et depuis trois ans, plusieurs locaux ont été proposés mais ne répondaient pas aux attentes de la ressourcerie. « La ville dispose de 25 structures de réemploi dont 17 points de vente pour 300 emplois et 6000 tonnes d’objets à réemployer. C’est un secteur que nous encourageons depuis longtemps mais au bout d’un moment, malgré les aides apportées, certains paramètres extérieurs nous échappent. C’est le cas de l’arrêt des emplois aidés en 2017 par le gouvernement. A partir de ce moment-là, le réemploi solidaire s’est beaucoup fragilisé » déplore Mahel Coppey. En raison de cette mesure politique, la Ressourcerie de l’île de Rezé ne pouvait plus accéder directement aux gisements des déchèteries, en tant que collecteur partenaire. La ville de Nantes a dû réorganiser la logistique au sein des 12 déchèteries grâce au réseau des Ecossolies, pôle de coopération territorial entre structures de l’ESS. Avec Envie 44, un dispositif de mutualisation a donc été mis en place, permettant de répartir les flux d’objets réemployables sur plusieurs ressourceries dont la Ressourcerie de l’île qui a réceptionné 222 tonnes en 2022. Avec la disparation d’autres recycleries sur l’agglomération nantaise, c’est aussi la réduction des exutoires qui inquiète.

Foncière solidaire

 

Lieux de vente d’objets remis en état et pas chers, les ressourceries et recycleries jouent aussi un rôle de lien social

Aujourd’hui, la Ressourcerie de l’île a définitivement disparu. Une page historique se tourne. Pour éviter que cela ne se reproduise, la métropole nantaise renforce ses moyens d’accompagnement. Après la création en 2011 de Novapole, outil de portage immobilier pour acquérir du foncier destiné à héberger des activités économiques ou de santé, Nantes vise cette année le déploiement d’une foncière solidaire. L’objectif est de repérer tous les espaces stratégiques disponibles pour des structures de l’ESS. Les zones de recherche s’étendent également à la périphérie de Nantes. Ce dispositif consolidera l’activité du réemploi solidaire d’ici trois ou quatre ans. En partenariat avec le réseau des Ecossolies et France Active, la ville souhaite également développer une cellule de veille pour accompagner les dirigeants de structures à travers des aides à la formation, et identifier de nouveaux projets de l’ESS. Il y a quelques années, des pôles solidaires ont émergé dans les grandes agglomérations comme Strasbourg, Nantes, le Grand Lyon, Rennes et Bordeaux. « A ce titre, nous échangeons régulièrement autour du foncier, des outils matériels et financiers disponibles et de la formation des agents de déchèterie, précise Mahel Coppey. En 2023, nous avons plus que jamais besoin de consolider les modèles de l’ESS pour le bénéfice de tous. Alors qu’une réévaluation de la loi ESS de 2014 a été annoncée pour 2024, j’espère que le sujet du foncier fera partie des débats, et permettra aux collectivités locales d’innover en réservant au moins 1 % de leurs terrains à l’ESS ». En parallèle, les métropoles connaissent toutes une pression foncière considérable qui pèse en particulier sur les modèles socialement innovants issus de l’ESS. La ville de Nantes travaille sur un nouvel outil pour répondre à ces difficultés structurelles et garantir des loyers adaptés à l’enjeu social métropolitain. Mais les territoires ne peuvent pas agir seuls, souligne Mahel Coppey : « des actions sont urgentes au niveau régional pour garantir des financements pérennes pour toutes les structures ; au niveau national pour mettre en place des aides à l’emploi et une fiscalité adaptée ».

Prévention et lien social

 

Une recyclerie au coeur d’une déchèterie (La Charité-sur-Loire)

Malgré une loi AGEC en 2020 et la création de plans régionaux de prévention des déchets, une très grande hétérogénéité dans le secteur du réemploi persiste sur le territoire. « Nous constatons qu’en zone rurale ou semi-rurale, les collectivités sont plus demandeuses de recycleries qui aident à redynamiser leur territoire et à créer du lien social entre les habitants, face à la fermeture des services publics. Outre la vente de produits et objets pas chers, nos structures peuvent animer des ateliers de réparation, sensibiliser les plus jeunes à la lutte contre le gaspillage, à la prévention des déchets, et susciter d’autres engagements citoyens » assure Catherine Mechkour-di Maria. A ce jour, seules 30 % des communes disposent d’un plan local de gestion des déchets. Par ailleurs, l’État montre par certains choix son désengagement du secteur, alors que le contexte environnemental et économique actuel devrait au contraire le mobiliser davantage. On le voit avec la mise en place dufonds réemploi qui remplace le soutien de l’Ademe. Pour le RNRR, cela ne va rien résoudre, puisque les éco-organismes en charge de ce fonds réemploi ne jouent pas le jeu. Avec moins de 1 % de réemploi au global parmi les filières concernées (DEEE et mobilier par exemple), on est encore très loin du compte.

« Pour trouver un équilibre dans ce paysage en mutation, il faut vendre plus et par conséquent déployer de nouvelles boutiques et ateliers. Pour y parvenir, nous avons besoin du soutien des collectivités tant sur le plan financier que matériel » précise la secrétaire générale du RNRR. Le foncier est un sujet central pour le développement des ressourceries et recycleries, souligne le réseau national. Leur activité demande de la place pour stocker les objets, les nettoyer, les réparer, les vendre, sensibiliser les usagers, accueillir le public mais leur modèle économique ne leur permet pas de payer des loyers au prix du marché.

Guide de bonnes pratiques

 

Le réseau national publiera avant la fin du premier semestre 2023, un guide de bonnes pratiques pour les structures avec toutes les aides et soutiens existants disponibles. En parallèle, des négociations avec les filières REP présentes et à venir se poursuivent pour obtenir l’assurance de certains soutiens. « D’autres publications sont prévues à destination des élus pour les former au monde du réemploi. Il est important qu’ils sachent que les tonnages que les ressourceries peuvent détourner des déchèteries ne sont pas les seuls atouts assure Catherine Mechkour-di Maria. Nos structures peuvent aider sur le terrain à sensibiliser aux problèmes de ressources, à changer les comportements. Les collectivités ont tout intérêt à nouer des partenariats avec des structures du réemploi, car elles aussi sont au bout de la chaîne et subissent des restrictions budgétaires ». Le RNRR souhaiterait aller plus loin en imaginant un plan Marshall du réemploi basé sur des aides utiles à l’installation pour des activités fragiles ou des structures en difficulté. En attendant, un fonds de solidarité est à l’étude pour les adhérents les plus fragiles, encadré par un pool d’experts.

« Avec la volonté politique, on peut avancer »

La Courtoise Ressourcerie fondée en 2012 dans le Var connaît un destin plus radieux. Deux ressourceries ont vu le jour en 2014 et 2021, la première sur la CC de saint Maximim la Sainte Baume, la seconde à Brignoles, installées dans des bâtiments construits pour l’occasion, à proximité chacune d’une déchèterie. Ce territoire rural de la Provence verte accueille environ 100 000 habitants sur 28 communes. La Communauté d’Agglomération de la Provence Verte est issue de la fusion depuis 2017, des communautés de communes du Comté de Provence, Sainte Baume Mont Aurélien et Val d’Issole.

Chaque ressourcerie dispose de 1600 m². Elles emploient au total 130 personnes dont 110 en insertion. A l’origine de ces structures, la volonté de la collectivité territoriale qui a signé une convention de mise à disposition d’espace. Les deux ressourceries se partagent les flux entre équipements électriques et électroniques d’un côté, bois, et autres objets de la maison de l’autre. Les dons des particuliers sont en hausse. Ils ont représenté 462 tonnes en 2022. « Sur ce flux, 57 % ont pu être réemployés ; 35 % recyclés et seulement 8 % (37 tonnes) constitués de résidus non valorisables. Nous remplissons notre objectif d’être sous la barre des 10 % de rejets » précise son directeur Christophe Delpuech. Par ailleurs, la ressourcerie a été choisie par la collectivité pour collecter les encombrants des 28 communes concernées, soit 260 tonnes l’an dernier. Cela fait l’objet d’un marché public réservé sur une période de quatre ans renouvelable. « Nous bénéficions de deux boutiques et de deux ateliers. Et grâce à la convention reconduite pour quatre ans, nous n’avons pas de contrepartie financière sur le foncier, soit une économie de 150 000 euros annuelle ».

Fort de ce soutien, la Courtoise Ressourcerie a été retenue dans le cadre d’un AMI pour déployer une troisième ressourcerie sur la CC Cœur du Var en 2024. Installée sur la commune de Pignans, la structure sera également adossée à l’espace tri de l’agglomération. « Nous constatons depuis notre création que les gens des communes locales (60 % de la clientèle) adhèrent au réemploi. Le don est en croissance. Les habitants ont juste à déposer les produits en bon état dans nos ressourceries, le reste à côté dans la déchèterie. Mais l’adhésion des usagers et le changement de pratiques prennent du temps, insiste Christophe Delpuech. On le voit aujourd’hui avec une croissance annuelle de 10 % de nos recettes sur notre première ressourcerie qui a huit ans maintenant. La collectivité doit l’intégrer dans sa politique de gestion et de prévention des déchets sur le long terme. Le problème ce n’est pas le don, mais les ventes. Si nous n’avons pas cet exutoire, alors l’activité ne peut pas être viable ».

Une ressourcerie sur les terres du Smetom

 

Ayant la compétence déchets, le syndicat de traitement Smetom Vallée du Loing dont la présidente, élue en 2020 est maire de Nemours, projette l’installation d’une ressourcerie généraliste de 1500 m² à l’été 2025. Première du genre sur ce territoire, cette structure s’inscrit dans le cadre d’un chantier plus vaste qui porte sur l’acquisition de 5600 m² de terrainsur une ZAC à Nemours. Outre la ressourcerie, l’objectif est d’implanter les locaux du syndicat, une déchèterie professionnelle et un quai de transfert. Le territoire du Smetom est situé en Seine-et-Marne, et concerne 29 communes pour 45 000 habitants. L’association Au grenier du Loing, créée en 2020 a été identifiée pour gérer la future ressourcerie. Aux manettes, Adeline Ledoux rappelle que son projet de ressourcerie a coïncidé avec celui du Smetom : « Je souhaitais développer une structure avec un espace de vie sociale et de sensibilisation aux ressources en général. Grâce à un budget participatif francilien, nous avons obtenu des outils pour de la remise en état. Et nous devrions aussi avoir accès à un terrain pour réaliser un jardin de 650 m², et mener un travail de pédagogie sur le gaspillage alimentaire et la gestion des biodéchets ».

Le projet est le résultat d’un constat : la demande des habitants est forte et croissante pour le réemploi, selon Frédéric Martin, président du Smetom : « nous l’avons constaté à l’occasion de ressourceries éphémères, qui attirent de plus en plus d’habitants qui viennent donner, acheter des produits de seconde main et faire réparer leurs équipements ». Ce territoire semi-rural ne disposait pas de ressourcerie jusqu’à présent. Mais la prise de conscience environnementale et la baisse du pouvoir d’achat changent la donne. Sur le territoire du Smetom, deux quartiers abritent des populations en situation précaire. L’idée de la ressourcerie a germé après les résultats encourageants d’une étude de faisabilité. Pour Frédéric Martin, il est indispensable de trouver des alternatives au traitement des déchets. Jusqu’en 2024, des zones de réemploi seront en plus, aménagées dans les quatre déchèteries du Smetom : « engagés dans un programme de prévention des déchets, nous mettons tout en œuvre pour développer de nouveaux services répondant aux besoins des habitants ». Toutefois, le démarrage du chantier ne devrait pas voir le jour avant fin 2023 en raison d’un calendrier contraint par plusieurs procédures administratives. Selon une première étude de préfiguration, un budget de 2,5 millions d’euros sera attribué à l’aménagement de la ressourcerie. En attendant, le Smetom souhaite proposer dès 2023, une solution de structure temporaire jusqu’à l’ouverture de la ressourcerie. Des discussions sont en cours avec un bailleur social sur la mise à disposition d’un local de 200 m² en pied d’immeuble. L’association Au Grenier du Loing en aurait la gestion grâce à trois postes à temps partiel. « A condition de ne pas payer un loyer exorbitant, précise Adeline Ledoux.  A ce jour, rien n’a encore été défini, ni le montant ni la part que nous devrons verser. On sera fixé à la mi-mars ». Les échanges entre parties prenantes et les rebondissements vont toujours bon train. Serait-il temps de dépasser les intérêts politiques au profit de l’intérêt général ?

Crédits : La Courtoise Ressourcerie

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