Eco-mobilier met la gomme sur les mousses de matelas

Recyclage mécanique en France, recyclage chimique en Europe

Après dix ans de bons et loyaux services, il est fréquent que notre matelas finisse au rebut. En Europe, ce sont ainsi quelque 30 millions de matelas qui partent chaque année à la poubelle. Soit environ 450 000 tonnes de matières dont une majorité enfouie ou incinérée. Toutefois, d’autres modes de traitement existent notamment pour les mousses en PUR ou en latex. En Europe et en France, plusieurs projets visent à transformer ces produits en nouvelles matières premières à forte valeur ajoutée.

En charge de la collecte et de la valorisation des meubles, matelas, couettes et oreillers usagés en France, l’éco-organisme Eco-mobilier est confronté dès à présent à une hausse rapide du nombre de produits à collecter, trier et recycler. Alors que 530 000 tonnes de meubles et matelas ont été collectées en 2017, et 686 000 tonnes en 2018, la filière prévoit d’atteindre le million de tonnes d’ici 2021. En parallèle, l’objectif de la filière est de basculer vers le zéro enfouissement d’ici à 2023 selon le dernier ré-agrément de 2018.

Fabien Cambon, directeur technique chez Eco-mobilier

« Aujourd’hui, sur le gisement de DEA (déchets d’éléments d’ameublement) collectés en France, 8 % sont des matelas usagés, ce qui correspond à 55 000 tonnes par an », explique Fabien Cambon, directeur technique pour Eco-mobilier. A ce jour, 80 % de ce flux est valorisé en énergie à travers la production de CSR, dont seulement 20 % recyclé. Un taux relativement faible qui met en lumière deux réalités : la mauvaise qualité des matelas, liée en partie aux collectes éloignées (déchèteries, dépôts sur le trottoir…) et à la logistique (pas de reprise généralisée à ce jour dans la grande distribution). Autre constat : l’insuffisance du marché aval pour écouler la matière. Il y a donc nécessité selon Eco-mobilier de conjuguer deux types d’actions pour rendre la filière matelas efficace et viable : optimiser les moyens de collecte et développer les débouchés en boucle ouverte.

30 % de mousse

 

Contrairement aux canapés (18 % du gisement total), dont les formes et la composition complexe conduisent inévitablement à une valorisation énergétique, les procédés de recyclage industriels sont faciles à mettre en œuvre pour les matelas. C’est ainsi que l’éco-organisme a lancé en 2017, l’Eco-Innovation Challenge. Cet appel à projets vise à créer de nouveaux débouchés industriels pour les matières issues du démantèlement des matelas, couettes et oreillers usagés. Il faut savoir qu’un matelas en règle générale est constitué de ressorts métalliques, d’un mélange de plus en plus épais de matières piquées (coton, laine, synthétiques) entre elles et d’environ 30 % de mousse. Ces travaux de R&D favoriseront la production de matières premières secondaires, grâce à des procédés de transformation mécaniques et chimiques innovants, en particulier pour la fraction des mousses en PUR et en latex. Il existe actuellement sept sites de démantèlement en France, y compris en Martinique pour traiter les matelas usagés. Cela représente une capacité totale de 45 000 t/an. L’objectif selon Fabien Cambon est de multiplier par cinq, les capacités d’absorption du marché à horizon 2023, tout en diversifiant les débouchés  : « à ce jour, nous constatons qu’il existe peu de repreneurs de mousses post-consommation car la concurrence est rude face aux mousses vierges plus compétitives et aux rebuts de production relativement bien réutilisés dans le process industriel ». Près d’un tiers de la production mondiale du polyuréthane est destiné à la fabrication de mousse à matelas, de coussins ou de rembourrage de siège pour l’automobile et l’industrie aéronautique.

Balles de mousses usagées

Sur les 29 projets initialement reçus dans le cadre de l’appel à projets, neuf consortiums viennent d’être sélectionnés. Ils seront soutenus financièrement pendant trois ans par Eco-mobilier qui consacre en moyenne un budget de trois millions d’euros par an à la R&D, soit 2% de ses revenus. Les lauréats bénéficieront du savoir-faire technique et logistique ainsi que des connaissances de l’éco-organisme sur les propriétés chimiques, micro-biologiques et mécaniques des matières. Eco-mobilier s’est engagé à fournir la matière première nécessaire pour réaliser les différentes phases de test liées à chaque projet.

Recyclage en boucle ouverte

 

Les projets seront pilotés par des industriels, transformateurs ou utilisateurs de matières, provenant de l’ameublement ou d’autres secteurs industriels, ainsi que par des opérateurs de traitement des déchets. Après transformation, les matières obtenues telles que les mousses polyuréthane, les mousses de latex, les produits textiles ou encore les plumes pourraient être utilisées, selon les premières pistes envisagées dans l’élevage (tapis de stabulation), l’ameublement, l’automobile (rembourrage de sièges), la construction (isolants acoustiques) ou le textile. A ce jour toutes les informations concernant les projets ne peuvent être communiquées dans leur globalité, indique Eco-mobilier. Ils ne font que démarrer et entrent dans une phase d’études de faisabilité. La question de leur rentabilité n’est donc pas à l’ordre du jour. Pour Fabien Cambon, chaque projet a été sélectionné selon un critère budgétaire et temporel. « La prise de risque fait partie dès règles du jeu. Nous souhaitons surtout qu’aux termes des trois années de travail autour de ces projets, des procédés industriels soient rapidement mis en œuvre pour produire des matériaux recyclés viables et prêts à l’emploi ».

ValPUMat (Valorisation du PolyUréthane desMATelas) veut développer une dizaine d’applications à base de mousses polyuréthane recyclées dans l’isolation acoustique de l’habitat, mais également des produits pour l’automobile. Le projet est piloté par l’entreprise belge Recticel, spécialiste de la transformation du polyuréthane. Celle-ci s’est associée à l’équipementier automobile français Tesca, fabricant de textiles et composants de sièges. Pendant trois ans, plusieurs défis seront à relever : identifier la diversité des propriétés physiques, mécaniques ou chimiques des matières en fin de vie ; mener plusieurs expérimentations pour conjuguer process industriels maîtrisés et nouveaux matériaux ; étudier la recyclabilité des nouveaux produits issus du recyclage. Le projet Future For Foam, piloté par Veolia Recherche et Innovation planchera sur la conception de deux produits innovants à base de mousses de polyuréthane et/ou latex. L’entreprise d’ameublement CAMIF en partenariat avec l’entreprise de démantèlement des matelas, Secondly, souhaitent créer un matelas éco-conçu à travers le projet Cycle. Même registre avec le projet Newmat qui associe Recyc-Matelas Europe avec l’enseigne La Redoute, en partenariat avec le centre technique industriel de l’ameublement FCBA. L’idée est de produire et commercialiser une gamme de matelas éco-conçus. CITP vise à déployer une gamme de produits isolants (vrac et panneau/rouleau). Ce projet est conduit par Recyc-Matelas Europe, TBC Innovations, société de conseil et d’études spécialisée dans le bâtiment et Polet International Audit & Consulting, bureau d’études et conseils en développement produits et procédés industriels.

Tri des mousses en latex

L’entreprise Brangeon Recyclage, spécialisée dans la gestion et le traitement des déchets, en partenariat avec l’institut national Agro-campus Ouest et JCP Environnement, paysagistes, travaillent sur la formulation et le test d’un substrat végétal à base de mousse polyuréthane recyclée. Celui-ci pourra être utilisé en substitution de la terre agricole dans un substrat de culture pour l’aménagement végétalisé d’espaces urbains. Le projet Densiflex se concentre davantage sur les mousses en latex. L’entreprise Elastoteck compte développer des matériaux de rembourrage innovants destinés à l’élevage, l’industrie et le sport-loisirs. A part des autres projets, Feather & Fibers est conduit par Fourment Christian & Fils, transformateur de plumes et duvets. A partir du recyclage de couettes et d’oreillers usagés, l’entreprise souhaite produire des matières innovantes pour l’ameublement et la plasturgie. Le projet est réalisé en partenariat avec la société MAPEA, fabricants de produits plastiques, les Filatures du Parc, producteur de fil conçu à partir de matières recyclées, PEG, fabricant de ouate haut de gamme en Europe et Tri Nature, entreprise d’insertion professionnelle dans le tri des déchets.

Le recyclage chimique tiré par l’Europe

 

Si le recyclage chimique des mousses de matelas par dépolymérisation est une voie possible, Eco-mobilier estime qu’elle n’est pas à l’ordre du jour actuellement. Certains projets ont déjà été présentés à la filière mais leur temps de mise en œuvre ne semble pas compatible avec l’urgence de trouver de nouveaux débouchés pour les flux collectés. Seul le projet Microbial fait pour l’instant exception. Eco-mobilier a retenu l’idée de l’entreprise espagnole Repsol, spécialisée dans la pétrochimie, de produire des molécules à partir du recyclage microbiologique des matelas usagés. Les discussions ne font que commencer. Pourtant, ce mode de valorisation matière à forte valeur ajoutée suscite beaucoup d’intérêt à l’échelle européenne. Sur le Vieux continent, les déchets d’ameublement sont générés à hauteur de 19 millions de tonnes chaque année, dont 60 % finissent en décharge ou incinérés. L’objectif visé : valoriser en Europe 82 % des gisements en moyenne, en énergie ou en matière.

Combustible solide de récupération à partir de résidus de matelas usagés

La filière DEA en Europe a été évaluée à plus de deux milliards d’euros par an. Mais en raison d’une législation européenne faible ou absente dans ce domaine, les taux de valorisation varient fortement d’un pays à l’autre, passant de 93 % en France, à 70 % en Belgique, à 25 % en Espagne et à seulement 5 % en Turquie. Même si ce pays n’est pas membre de l’Union européenne, de nombreux projets communautaires le concernent. C’est le cas du projet R&D Urbanrec* qui se penche sur la gestion des déchets d’ameublement usagés, leur collecte, leur réemploi, leur traitement et leur valorisation par voie mécanique ou chimique. Un volet spécifique est consacré au recyclage chimique des matelas. Urbanrec lancé en 2016 s’achèvera fin 2019. Il est financé à hauteur de 8 millions d’euros dans le cadre de Horizon2020 et rassemble une vingtaine de partenaires dans sept pays (Belgique, Portugal, Espagne, Pologne, Turquie, France et Allemagne). Plusieurs travaux sont en cours avec à la clef, la réalisation d’expérimentations et de sites pilotes dans quatre régions partenaires (Bornova en Turquie, Flandres en Belgique, Province de Valence en Espagne et Varsovie en Pologne).

Un marché potentiel de deux milliards d’euros

En tant que contributeur au volet recyclage des matelas, Eurospuma (Portugal) travaille sur la formulation et la production d’une mousse contenant du polyol recyclé fourni par Rampf (Allemagne). Pour le recyclage chimique des mousses issues de matelas, les partenaires du projet dont le Fraunhofer-ICT, ont mis au point un procédé de solvolyse. Delax et Aimplas ont produit un échantillon de mousse de matelas utilisant ce composant, associé à un nouvel adhésif proposé par Rescoll. Des tests sur la mousse de polyol recyclé ont permis de mesurer les changements de propriétés en termes de couleur, d’aération et de dureté. L’apparition d’imperfections a conduit Eurospuma à améliorer le sourcing (collecte et tri) pour obtenir un polyol recyclé performant. Les résultats sont aujourd’hui prometteurs avec l’incorporation de 12 % de matière recyclée dans de nouveaux matelas, coussins, ou matériau de rembourrage. Le produit est désormais soumis au centre Oeko-Tex en vue de sa certification. Recyclés en boucle ouverte ou fermée, les matelas usagés ne devraient bientôt plus dormir au fond d’un trou.

* partenaires du projet Urbanrec : Aimplas, Province de Valence, Ecofrag, Colchones Delax, Blue Plasma Power (Espagne) ; Fraunhofer-ICT, Rampf (Allemagne) ; Centexbel, ACR+, Procotex et Vanheed, agence des déchets de Flandres, IMOG (Belgique) ; IOS-PIB, Iznab, Varsovie (Pologne) ; Rescoll (France) ; Eurospuma (Portugal) ; Iyte, ville de Bornova (Turquie).

 Crédit : Eco-mobilier

 

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