Depuis près de dix ans, les commissions et les rapports institutionnels et scientifiques se succèdent mais semblent rester sans effet. Les pouvoirs publics n’ont toujours pas décidé de leur ligne de conduite sur les métaux stratégiques, en termes de production, de consommation et de recyclage. Pourtant, la sonnette d’alarme a été tirée maintes fois sur la nécessité d’investir dans des dispositifs de collecte et de valorisation de la mine urbaine. Les travaux de R&D sont nombreux mais les pilotes industriels sont rares. Quelques grandes industries montrent la voie, à défaut d’une véritable action de l’État.
L’Opecst (Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et techniques) a éveillé l’attention du gouvernement français, grâce à deux rapports sur les métaux stratégiques et terres rares en 2011 et 2016. Puis en 2018, c’est au tour du Comes qui a publié ses dix recommandations. Le CESE s’y emploie également avec un rapport à caractère consultatif sur le sujet, sorti en janvier dernier. Enfin, le Comité stratégique de filière (CSF) Mines et Métallurgie créé en février 2019 intègre plusieurs axes de travail sur l’économie circulaire. Le ministère de l’Ecologie aurait même commandé une nouvelle étude pour connaître les besoins des industriels en métaux stratégiques. Un séminaire sera par ailleurs organisé fin mai pour aborder les facteurs déterminant les prix des matières premières et les freins à la filière du recyclage que cela peut engendrer. Et ensuite ?
Chacun semble se renvoyer la balle, entre un Etat qui ne sait quelle décision prendre et des industriels qui en grande partie, méconnaissent leurs matières premières. A l’occasion d’une journée technique sur le thème des métaux stratégiques, organisée par le Pôle Team2, industriels, institutionnels et chercheurs ont mis en évidence trois principaux constats : les moyens de la France sont faibles ; le pays ne dispose pas de diplomatie des matières premières ; les industriels méconnaissent leurs produits. Aujourd’hui, le pays compte seulement une dizaine d’experts sur les métaux stratégiques, et qui pour la plupart, arrivent en fin de carrière. Or, compte tenu des enjeux économiques et industriels à l’échelle mondiale, la connaissance des matières premières et la promotion des compétences sont cruciales, affirme Philippe Saint-Aubin rapporteur de l’avis du CESE sur la dépendance des métaux stratégiques.
Vulnérabilité
C’est dans cette perspective que le Comité Stratégique de Filière espère jouer un rôle important. A travers l’économie circulaire, incontournable pour réduire la dépendance aux métaux produits en dehors de l’Union européenne, le CSF s’engage à soutenir deux projets structurants : le recyclage des véhicules hors d’usage de demain et le développement d’une filière intégrée de recyclage des batteries lithium. Coordinatrice du CSF, la fédération professionnelle Alliance des minerais, des minéraux et des métaux (A3M), a mené à ce titre une enquête sur la vulnérabilité des approvisionnements. Tout en réservant les résultats aux services administratifs de l’Etat, Pierrick Drapeau, responsable économie circulaire pour A3M, souligne cependant l’existence de tensions sur l’acier et l’aluminium, les rendant stratégiques pour plusieurs entreprises françaises.

« En dépit des nombreuses communications des fédérations professionnelles, et des rapports institutionnels, les entreprises et les PME en particulier, s’avèrent peu préparées ou pas du tout à ces questions d’approvisionnement. Et plus de 50 % d’entre elles n’auraient qu’un seul fournisseur d’aluminium, en l’occurence le géant minier Russal, pour ne pas le citer », insiste Pierrick Drapeau. Pour soutenir l’industrie minière et métallurgique en France, le CSF devrait aborder plusieurs aspects d’ordre géopolitique, technico-économique, environnemental ainsi que la cyber-vulnérabilité. Trois grandes priorités sont également au programme : soutenir une diplomatie des minerais et métaux ; promouvoir le recyclage tant sur les volumes que sur la qualité ; développer une approche industrielle intégrée (de l’extraction à la transformation). Des thèmes phares, tels que le recyclage des batteries et des VHU seront évidemment ciblés, explique Pierrick Drapeau : « aujourd’hui, la France a des atouts avec une capacité de 5000 t/an pour traiter les batteries électriques sur un total de 15 000 tonnes en Europe. Mais qu’en sera-t-il en 2027 avec l’augmentation significative des gisements ? ».
Recyclage en boucle fermée
A3M suggère deux grands modèles pour le recyclage des métaux : la gestion de la fin de vie des produits en boucle ouverte, qui permet de réutiliser la matière mais dont le niveau de pureté serait moindre ; et le recyclage en boucle fermée à plus forte valeur ajoutée. L’objectif à terme : recycler des métaux de batteries ou issus de l’aéronautique pour les réintégrer dans de nouvelles batteries ou de nouvelles pièces aéronautiques avec des propriétés aussi élevées que les matières d’origine. Pour cela, des investissements sont indispensables, avec tous les risques que cela comporte. De là, certains experts s’inquiètent déjà d’une possible concurrence entre les usages. Afin d’atténuer ce risque, des réflexions sont menées sur la manière de répartir la valeur de la matière à recycler sur l’ensemble de la chaîne, au regard des matières primaires. Autre piste de travail : l’amélioration de la collecte et des capacités de traitement. Après les batteries, l’engagement ne s’arrête pas là. Des projets sur le recyclage en boucle fermée des DEEE sont envisagés et soutenus par le CSF. Favoriser le recyclage, alors qu’il est de toutes les réglementations et enjeux économiques, pourrait paraître simple et sans entraves. Les représentants de la filière des métaux comme d’autres matières déplorent néanmoins, des contradictions susceptibles de freiner l’exploitation de la mine urbaine.
Industriels de la métallurgie comme transformateurs et constructeurs automobiles déplorent cette épée de Damoclès : « aujourd’hui nous portons une attention particulière sur les réglementations telles que Reach, qui place le recyclage en porte-à-faux. Pour ce qui nous concerne, il se pourrait que les sels de cobalt ou de lithium, issus du recyclage, soient purement et simplement interdits d’utilisation à terme pour des raisons de toxicité. Que ferons-nous alors de ces matières recyclées ? », interrogent les professionnels de la filière.
Concurrence déloyale
Autre frein, celui du prix. L’économie circulaire ne sera pas à l’oeuvre tant que la concurrence économique avec les matières premières primaires subsistera, insiste Roland Marion, délégué général de la CME (Confédération des Métiers de l’Environnement qui rassemble Federec et Fnade) : « on ne paye pas aujourd’hui le minerai ou le métal à son juste prix car on ne tient pas compte du coût de l’extraction et de l’empreinte carbone que cela génère. C’est pour cette raison que le coût du recyclage reste élevé et non compétitif. Les coûts de collecte, de tri, de traitement des métaux stratégiques, surtout lorsqu’ils se trouvent en quantité infime dans les produits usagés, sont importants et incompressibles. Or les prix des matières premières primaires font l’objet d’une très grande volatilité en fonction de l’offre ou de la demande, mais ne sont jamais impactés par des critères techniques ou environnementaux. Ce qui devrait être aujourd’hui la règle mondiale absolue ». Pour compenser cette forme d’injustice, il manque donc un levier financier. Et à ce jour, on ne peut pas dire que le monde bancaire soit très enthousiaste pour mettre de l’argent dans le recyclage. Contrairement aux énergies renouvelables et fossiles, le recyclage n’est pas assez prévisible, comportant trop de risques cachés aux yeux des banquiers et des fonds d’investissements. A en croire certains représentants de la Banque de France présents à la journée technique de Team2, et surpris par ce marché à fort potentiel, il serait néanmoins pertinent de s’y pencher en associant analyse économique et financière. Comme cela est pratiqué pour les énergies fossiles où les projets de prospection peuvent d’emblée se chiffrer en centaines de milliards de dollars, sans que les banques ne rechignent à investir.

Chez Renault, on semble prendre un peu plus les choses en main pour se prémunir des ruptures d’approvisionnement et anticiper la criticité de certains métaux. Invitée à présenter la politique du constructeur sur les besoins en métaux critiques, Barbara Forrière, ingénieure des matériaux, a évoqué de possibles craintes vis-à-vis de approvisionnements en lithium, cobalt et nickel : « malgré une demande croissante en lithium, les investissements dans les projets de transformation portent leurs fruits notamment en Chine, ce qui ne laisse pas présager de déficit à moyen terme. Toutefois, une situation oligopolistique pourrait apparaître à terme avec la domination de quelques gros producteurs. Pour le cobalt, le contexte géopolitique reste délicat en RDC (République démocratique du Congo) où est co-produit la majeure partie du métal avec le cuivre et le nickel. Concernant ce dernier, il sera nécessaire d’améliorer sa production dès 2025. Depuis quelques années, il y a peu d’investissements dans de nouveaux projets en sulfate de nickel, alors que la demande risque d’exploser pour répondre aux besoins des batteries de véhicules électriques. »
Stratégies d’indépendance
Pour réduire la dépendance à certains métaux critiques, le constructeur français a travaillé sur plusieurs pistes d’éco-conception, d’optimisation et de substitution : « ainsi pour diminuer l’emploi du Néodyme, nous avons reconçu nos voitures électriques en adoptant des moteurs bobinés, plutôt que des moteurs avec aimants permanents. Nous avons optimisé l’emploi de terres rares dans les hauts-parleurs et les platinoïdes dans les pots catalytiques. Nous utilisons autant que possible des matières recyclées en aluminium, cuivre ou plastique. Nous privilégions le recyclage de nos déchets de production ». Pour aller plus loin, la marque au losange va entamer une mutation de ses activités d’ici à 2022 dans cinq domaines : l’emploi de matières recyclées avec une croissance de 50 % par rapport à 2013 ; le recyclage en boucle courte (câblage en cuivre, déchets métalliques industriels, catalytique, pare-choc PP) ; la réutilisation des pièces (revente de pièces de 2evie, remanufacturing de moteurs électriques) ; l’allongement de la durée de vie des batteries ; l’usage intensifié impliquant robustesse et durabilité via l’auto-partage et la mobilité en tant que service.
En Europe, 10 % des besoins en cobalt pour la mobilité électrique pourraient venir du recyclage d’ici à 2030. Pour massifier les coûts et les flux de déchets, rentabiliser les procédés innovants de traitement, des stratégies de co-construction sont envisagées entre constructeurs français. « Le recyclage est une alternative pertinente et durable à condition de lever les derniers verrous, ajoute Barbara Forrière. Et parmi eux, il faudra réduire l’écart entre la conception et le recyclage, mieux identifier les gisements de matières premières pour pérenniser les approvisionnements, trouver un équilibre technico-économique pour favoriser une filière de recyclage compétitive, selon le cours des matières premières. Sans oublier de veiller à l’évolution des réglementations pour éviter les contradictions pénalisantes, comme Reach ». Quelques grandes industries sont aujourd’hui en ordre de bataille, tandis que les scientifiques sont tous unanimes et lucides sur la vulnérabilité des approvisionnements et la construction d’une filière de recyclage. Sachant pourtant, que le recyclage des batteries électriques et d’autres produits en fin de vie pourrait générer une valeur jusqu’à 2,6 milliards d’euros d’ici 2040 en Europe, il manque encore en France, un élan politique et des moyens financiers pour permettre un vrai basculement. Gageons que cela ne donne pas aux pouvoirs publics de nouvelles idées d’études prospectives.
Crédit : CM
A savoir :
Journée technique Record sur le recyclage des batteries, le 21 mai 2019 à Paris
« L’Echo circulaire a cessé sa parution mais l’actualité de l’économie circulaire continue d’être suivie par "Déchets Infos". »