La gestion et la valorisation des vêtements professionnels commencent à prendre forme. En France, quelques projets posent les jalons d’une future filière de collecte et de traitement. Certaines tenues très techniques font encore exception. C’est le cas des uniformes militaires et tenues de pompiers, qui en raison de leur résistance à des conditions extrêmes, ne peuvent intégrer des filières classiques de recyclage ou de valorisation énergétique. Toutefois des solutions se font jour dans l’isolation thermique et acoustique.
Les tenues militaires et de pompiers réformées ont pendant longtemps été enfouies ou incinérées, en l’absence de solution technique viable de recyclage. A part quelques exceptions sur le réemploi d’uniformes, les tenues de pompiers ne peuvent retourner sur le marché de l’occasion. Par un arrêté du 8 avril 2015 fixant les tenues, uniformes, équipements, insignes et attributs des sapeurs-pompiers, les SDIS (services départementaux d’incendie et de secours) ont dû procéder à un renouvellement de leurs vêtements sur l’ensemble du territoire. Dans ce contexte, des commandes groupées ont été organisées. Cela fut le cas de sept SDIS dont celui de l’Indre qui ont fait l’acquisition d’un lot de 100 000 nouvelles tenues et qui dans le même temps, ont été obligés de se débarrasser d’un gisement aussi important de tenues réformées, sans possibilité de les valoriser. Gâchis de matière à forte valeur ajoutée et d’argent, compte tenu du prix de la tenue pouvant aller jusqu’à 120 euros. En Europe, les quantités de tenues pompiers et police à recycler chaque année sont estimées à plus de 2000 tonnes.

Depuis 2009, le Français Kermel, l’un des principaux producteurs de fibre aramide en Europe pour la confection de vêtements résistants à la chaleur et au feu, travaille à l’éco-conception et au recyclage de ces tenues en fin de vie. Sans application industrielle jusqu’à présent. Au début des années 2010, l’entreprise a lancé le projet Recyc en partenariat avec le Pôle de compétitivité Fibres et s’est appuyée sur l’expertise de l’IFTH (Institut Français du Textile et de l’Habillement) pour créer de nouveaux matériaux isolants non-tissés, à partir de fibres de roche Rockwool et de fibres Kermel, préalablement déstructurées et effilochées. Des essais ont également été réalisés sur un produit matelassé, rembourré avec des fibres ininflammables recyclées, avec l’idée d’équiper par exemples des centres pénitentiaires. D’autres producteurs comme Teijin Aramid, aux Pays-Bas, ont déjà travaillé sur le recyclage avec des expériences réalisées dans l’industrie de l’automobile ; mais à ce jour, rien de très concret. Teijin Aramid poursuit actuellement ses travaux en partenariat avec l’industriel allemand CKF Recycling. Spécialisée dans le recyclage des fibres de carbone, issus de l’aéronautique, de l’éolien, ou de l’automobile, l’entreprise pourrait apporter sa contribution dans la mise en œuvre d’un pilote pour valoriser les fibres d’aramide, provenant de textiles usagés.

Sensible aux impacts environnementaux de ces tenues ininflammables, la société Kermel a signé un partenariat en 2014 avec Le Relais, collecteur et recycleur des textiles usagés, pour récupérer les tenues de pompiers dans les casernes françaises (soit une une centaine de SDIS). Pour Kermel, cela représente en moyenne 60 tonnes de matière par an. Le contrat spécifiait à l’époque, l’obligation de confidentialité sur ces tenues, qui ne pouvaient pas être réemployées sur le marché. En l’absence de solution technique de recyclage des fibres, la plupart des équipements ont été stockés. Depuis deux ans, de nouvelles pistes se font jour et semblent vouées à un avenir prometteur. Le Relais peut désormais attester à Kermel que les tenues sont effilochées et entrent dans la composition d’un isolant, constitué pour partie de fibres de coton et de jean effilochées. Un débouché qui trouve son histoire dans un autre partenariat, celui noué avec le SDIS de l’Indre et son commandant, Paul Malassigné, chef de groupement technique logistique et patrimoine.
Un isolant pour les casernes de pompiers
La particularité des tenues de pompier, c’est leur résistance au feu, et donc leur inusabilité. Composées d’aramide viscose, les vêtements sont en quelque sorte victimes de leur qualité, lorsqu’elles sont hors d’usage. Imputrescibles et ininflammables, elles sont quasi indestructibles. Leur seule faiblesse est de se dégrader avec les UV. En 2018, dans la foulée du renouvellement du marché des tenues, le commandant Paul Malassigné recherche une solution plus pérenne que le stockage en entrepôt ou l’enfouissement. Il contacte alors Le Relais, qui collecte mais aussi effiloche et transforme la matière en feutre isolant Métisse pour le bâtiment depuis 2007. Ce matériau est produit uniquement à partir de fibres de coton usagées effilochées, commercialisé sur le marché grand public et certifiée par les principales normes en vigueur dans le bâtiment (ACERMI, CSTB et FDES).
Nous allons livrer la 3e caserne en avril prochain
Associant les qualités techniques du feutre Métisse et de la fibre naturellement ignifugée des tenues de pompiers, Le Relais est parvenu il y a un peu plus d’an, à la confection d’un nouveau matériau, destiné à l’isolation des casernes de pompier. Une manière de boucler la boucle, se réjouit Paul Malassigné. Ainsi sur le site de Minot Recyclage (filiale du Relais), les tenues sont effilochées et débarrassées des parties non tissées comme les bandes réfléchissantes et autres inserts. Les fibres obtenues sont mélangées à 50/50 avec du feutre Métisse et transformées en plaques d’isolation thermiques et phoniques. « Ces produits sont uniquement destinés à de l’isolation dans les bâtiments des casernes de pompiers. Nous allons livrer notre troisième commande en avril prochain pour isoler 2000 m² de bâti, explique Jean-Luc Dussart, responsable du site d’effilochage Minot Recyclage. Dans l’usine, les tenues techniques de pompiers et de l’armée représentent 3 à 4 % du gisement textile à traiter. C’est à la fois peu et non négligeable, sachant que nous traitons 250 tonnes de textiles par semaine ».
Ce matériau représente déjà depuis son lancement, une dizaine de casernes françaises équipées. De quoi écouler également les matières stockées depuis plusieurs années. Car en plus d’être un très bon pare-feu naturel, c’est un excellent isolant thermique. Plus besoin de chauffer et climatiser les locaux. De plus, sa mise en œuvre est sûre pour les installateurs. L’objectif est d’élargir l’opération à toutes les casernes. Les dernières certifications du CSTB sont en cours. Fort de cette nouvelle compétence dans le recyclage des tenues de pompiers, Le Relais collabore avec l’un des fabricants de tenues anti-feu, le groupe italien Grassi, qui lui fournit ses chutes de coupe. « Nous recevons de plus en plus de demandes, ce qui nous conduit à réfléchir aussi à de nouvelles applications pour transformer cette fibre ininflammable en matériau composite pour d’autres secteurs à forte valeur ajoutée comme l’aéronautique ou le ferroviaire, la construction navale et pourquoi pas l’aérospatial », explique Jean-Luc Dussart.
Eco-conception et massification
La démarche personnelle du Commandant Paul Malassigné a permis de mettre au point, sur le plan logistique et technique, ce que beaucoup d’acteurs industriels n’ont pas réussi à faire jusque-là. Une première solution a émergé et d’autres pourraient suivre. Les enjeux sont multiples, à la fois au niveau national et international. « La collecte et la massification des gisements sont dans ce contexte indispensables, pour assurer l’approvisionnement d’une filière et rendre le procédé rentable, explique Paul Malassigné. Peut-être que mon idée a germé au bon endroit et au bon moment. Quoi qu’il en soit, il faut que maintenant le politique s’empare du sujet ».
A travers la loi sur l’économie circulaire, et la volonté de pousser la commande publique vers plus d’engagement social et environnemental, les retombées sur le recyclage des tenues anti-feu sont très attendues. De son côté, Kermel, toujours en quête d’innovations et de débouchés pour les tenues collectées va reprendre les discussions avec Le Relais et envisager un nouveau périmètre de son contrat. Depuis dix ans, plusieurs projets sont nés mais peu ont abouti. Aujourd’hui, des pistes concrètes se dessinent, portées à la fois par un enjeu législatif national mais aussi sur le plan mondial, avec l’apparition de normes sur l’éco-conception des tenues anti-feu. Les futurs vêtements mis sur le marché d’ici à cinq ans devraient en effet accorder plus de place à la recyclabilité des matières.
Crédits : Kermel
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