Il y a cinq mois, la loi anti-gaspillage et économie circulaire (AGEC) devenait la fierté du gouvernement, vantant notamment la réduction des déchets, la réparation et le réemploi. Depuis, le Coronavirus est passé par là, et pour les ressourceries, recycleries et structures Emmaüs, c’est la douche froide. Le secteur est fragilisé et risque des fermetures à moyen terme. Pourtant, l’État ne semble pas exprimer de soutien démesuré, bien au contraire. L’Ademe a proposé son aide, mais Bercy l’a bloquée.

Fermées pour la plupart pendant le confinement, les boutiques de revente d’objets, de mobilier ou de textiles de seconde main ont été fragilisées par l’absence de recettes. La plupart des salariés ont bénéficié du chômage partiel, excepté le réseau Emmaüs qui a dû faire appel aux dons pour survivre. Selon Martin Bobel, vice-président du réseau national des ressourceries et coordinateur du REFER*, la perte d’exploitation de l’ensemble des structures favorisant le réemploi est estimée à plus de 50 millions d’euros sur deux mois. Et ce, malgré les mesures d’allègement de charges (loyer, fonds de solidarité, subventions territoriales etc.). « Alors que le secteur a été mis en avant pendant toute la préparation de la loi économie circulaire pour favoriser le réemploi, la réutilisation et la réduction des déchets, nos structures se retrouvent aujourd’hui en grandes difficultés. Outre la perte financière, les fonds propres ont fondu. Cela compromet également l’obtention de subventions en qualité d’association. Dans d’autres cas, certaines structures ont pu bénéficier d’un PEG (Prêt d’État Garanti), pour ne pas couler tout de suite, mais c’est juste reculer pour mieux sauter » explique Martin Bobel. A cela s’ajoute la baisse générale des recettes fiscales au sein des collectivités qui rétrécit encore le champs des aides pour ce type de structures.
Le réemploi fait partie de la grande famille de l’économie sociale et solidaire qui pèse selon le CNCRES, 6 % du PIB et a créé en 2014, 100 milliards d’euros de valeur ajoutée. Certes, le segment du réemploi ne représente que quelques centaines de structures, en France, mais les usagers lui accordent une place croissante. En témoigne l’afflux d’équipements aux portes des recycleries et ressourceries lors du déconfinement. Les Français ont beaucoup trié chez eux pendant le confinement et ont gardé dans l’attente de donner, confie Martin Bobel : « nous avons été rapidement submergés par ces objets de seconde main, mais en raison des gestes barrières, l’écoulement et la revente de ces produits prendra du temps ».
Bercy stoppe l’Ademe
L’ensemble des acteurs a anticipé cette situation. Cependant certaines structures envisagent aujourd’hui de stopper la reprise des dons provisoirement, le temps de s’occuper des autres lots en stock. Face à une sortie de crise plus délicate que le confinement lui-même, de nombreuses structures du réemploi risquent tout simplement de disparaître d’ici quelques mois ou l’année prochaine. Pour éviter trop de casse, l’Ademe a proposé il y a quelques semaines, une mesure d’aide d’urgence de dix millions d’euros, venant de crédits non consommés. Objectif : aider les structures du réemploi les plus fragiles à surmonter cette crise. Mais début juin, le ministère de l’Economie a bloqué cette proposition, argumentant que l’État était déjà engagé dans la création d’un fonds de secours Economie sociale et solidaire, lancé en avril 2020. A l’initiative du Haut Commissariat à l’économie sociale et solidaire, ce fonds de financement public et privé, d’un montant prévu entre dix et quinze millions d’euros, doit soutenir les micro-structures de moins de trois salariés.
Et c’est là que le bât blesse, s’insurge Martin Bobel, puisque la moyenne pour les recycleries tourne plutôt autour de 21 salariés. A ce jour, l’État s’engage à hauteur de 1,5 million d’euros tandis que BNP Paribas a répondu à raison de 500 000 euros. Pour le reste, le tour de table est encore loin d’être finalisé. Question soulevée par le sénateur Joël Bigot, en conseil d’administration de l’Ademe : qu’adviendra-t-il des crédits non consommés ? On peut en effet craindre que ces reliquats ne repartent tout simplement dans le budget général, pour renflouer les caisses publiques. Cela en dit long sur l’écart récurrent entre les actes et le discours. Dernier en date, celui d’Emmanuel Macron s’adressant aux Français le 14 juin dernier : « notre première priorité est de reconstruire une économie forte, écologique, souveraine et solidaire ».
Le Fonds Réemploi sera à l’heure
De son côté, RCube, la fédération des acteurs de la réparation et du réemploi et son président Benoît Varin demandent la création d’un fonds financier public – privé d’une surface de 500 millions d’euros pour soutenir le réemploi et les investissements dans ce secteur. « Le fossé entre ce que propose l’État et les besoins réels sur le terrain est tel qu’à l’arrivée, notre secteur risque d’en pâtir, avant même l’application de la loi anti-gaspillage et économie circulaire », regrette Martin Bobel. Et de rappeler, alors que les textes d’application de la loi AGEC sont en cours de rédaction, que le détricotage des mesures a commencé en ce qui concerne le fonds Réemploi. Dans le cadre du projet de loi, toutes les parties prenantes étaient presque assurées de voir la mise en œuvre d’un fonds unique pour financer les structures de l’ESS orientées vers le réemploi. Au final, il s’agira plutôt de huit ou neuf fonds différents correspondant aux éco-organismes et filières REP existants et à venir (textiles, DEEE, mobilier ménager et professionnel, bricolage, sport et loisirs, bâtiment). Chaque éco-organisme devrait financer ce réemploi à hauteur de 5 % de son budget dès son ré-agrément. Cela signifie pour les structures du réemploi, un échelonnement des soutiens au moins jusqu’en 2025, date de lancement des nouvelles REP. Par ailleurs, un report du ré-agrément des éco-organismes DEEE en 2022 n’est pas exclu par la DGPR et laisse craindre un retard des premiers soutiens au secteur du réemploi. Mais selon Quentin Bellet, responsable des Affaires Publiques chez Ecologic, cela n’aurait que peu d’incidence au final car des amendements seraient intégrés dans le cahier des charges actuel, pour activer le fonds Réemploi dès l’année prochaine.
Des dons en croissance
Paradoxe de la situation, alors que la réparation et le réemploi connaissent un succès croissant auprès du grand public, les structures ne peuvent aujourd’hui garantir une activité pérenne favorisant la réduction des déchets, et la réinsertion professionnelle. Pendant le confinement, des dizaines de structures ont montré leur capacité à réagir à cette crise à travers des actions de solidarité pour confectionner des masques ou venir en aide aux plus démunis. Désormais, l’activité reprend doucement, mais les gestes barrières empêchent un rythme soutenu tant sur la prise en charge des dons que sur la revente. Pourtant, les projets en France ne manquent pas, mais à ce jour sont freinés ou mis en sommeil, en raison des incertitudes financières qui planent sur le secteur. En Ile-de-France, le réseau REFER accompagne un projet de village du réemploi à Montreuil en Seine-Saint-Denis. Il réunit entre cinq et sept associations et pourrait déboucher d’ici trois ou quatre ans.
En région et en particulier en milieu rural, les besoins se font sentir alors que le déconfinement a entraîné une vague de tri chez les particuliers. En témoigne, le réseau du réemploi de Nouvelle-Aquitaine (Renaître) et notamment, l’Atelier D’éco Solidaire à Bordeaux accueille particuliers et professionnels. Son activité basée sur la réparation, la revente d’objets mais aussi sur la transformation de matériau permet de former une quinzaine de salariés. « Le déconfinement a entraîné une réorganisation de notre activité en interne et pour l’accueil de nos clients, explique Fabrice Kaïd, son directeur. Le show room de notre recyclerie créative est réservé à l’aménagement d’espaces pour les matériaux apportés par des entreprises, et connaît un succès grandissant. Cela nous encourage à aller plus loin ». Les pouvoirs publics locaux ne sont pas indifférents à ce développement.
Projet Ikos à Bordeaux

En Nouvelle-Aquitaine, la région et l’Ademe avancent main dans la main pour soutenir le secteur. Un appel à projets sera lancé le 13 juillet prochain pour favoriser les investissements dans des structures de l’ESS dans tous les secteurs concernés par le réemploi. A l’échelle de Bordeaux, la recyclerie joue le rôle de passerelle pour « sauver les meubles ». Des commerçants obligés de fermer boutique ont mis à disposition leur matériel en bon état, en vue d’un réemploi. D’ici à 2023, Fabrice Kaïd espère que le projet Ikos verra le jour. L’objectif est de créer un centre du réemploi associant plusieurs partenaires comme Le Relais avec un centre de tri mais aussi l’association R3 pour créer des ateliers de réparation. « A défaut de soutiens financiers garantis, nous allons tout faire pour occuper le terrain jusqu’à la fin de l’année, en lançant des campagnes de sensibilisation au réemploi et à la réparation » assure Fabrice Kaïd. Les ressourceries de la région PACA semblent un peu moins bien loties. Malgré un travail commun avec l’Ademe pour aider aux investissements, les instances locales n’ont pas fait de ce secteur une de leurs priorités. « Il s’agit plus ici de micro mesures pour surmonter des problèmes de trésoreries ponctuelles, regrette Cyrille Berge, responsable de l’association régionale des ressourceries en PACA et vice-président du réseau national. Rien en revanche sur l’aspect structurel. La fin d’année risque d’être pire que le confinement pour plusieurs structures en difficulté ».
Le réemploi en première ligne à Limoges

Pour l’agglomération de Limoges, la réduction des déchets et le réemploi font partie des axes stratégiques de sa politique environnementale. Le directeur de la propreté de Limoges Métropole, Mathieu Jarry, se réjouit déjà du redémarrage de la collecte et du réemploi des textiles de seconde main par Le Relais23 à partir du 22 juin. En 2019, 700 tonnes de textiles usagés ont été collectées dans les bornes spécifiques. La ville apporte également son soutien à plusieurs associations de l’ESS, comme Emmaüs, le secours populaire ou ALEAS. Depuis sept ans, Limoges aide cette association en facilitant l’accès à sa déchèterie pour la reprise d’encombrants, d’équipements électriques ou de bibelots en bon état. En 2019, cette initiative a permis le réemploi de 180 tonnes de matériaux. Quantité négligeable au regard des milliers de tonnes de déchets et d’encombrants finissant au recyclage ou en valorisation énergétique. Mais les mentalités changent, et dans les territoires, les politiques de prévention et d’économie circulaire s’appuient de plus en plus sur les réseaux associatifs de l’ESS. Si la notion de réemploi est désormais entrée dans les cabinets feutrés des ministères, elle n’en reste pas moins fragile sur le terrain et soumise à une double posture politique. Les deux mois et demi de confinement révèlent la grandeur de la tâche à accomplir pour rendre cette activité, porteuse de sens écologique et social, incontournable dans le monde d’après.
*REFER, le réseau francilien des acteurs du réemploi rassemble environ 150 structures adhérentes.
En savoir plus :
- Le nombre de recycleries, ressourceries et structures Emmaüs pour le réemploi est estimé en France à plusieurs centaines.
- Le terme de ressourcerie correspond à un cahier des charges précis, défini par le Réseau National des Ressourceries. Pour être nommée ressourcerie, une structure doit : collecter des objets sans les sélectionner, les revaloriser, les redistribuer, et mener des actions de sensibilisation à l’environnement.
- Les recycleries se distinguent par une collecte spécialisée, tout en poursuivant les mêmes objectifs de réemploi. Par exemple, une recyclerie pourra se spécialiser dans la collecte de jouets comme l’association Rejoué, des équipements sportifs (la Recyclerie sportive) ou bien des matériaux récupérés pour monter des scènes de spectacles avec la Réserve des Arts.
A lire aussi :
Le réemploi et la réparation en attente de fonds
Crédits : ADS, Limoges Métropole, CM
« L’Echo circulaire a cessé sa parution mais l’actualité de l’économie circulaire continue d’être suivie par "Déchets Infos". »