Faux plafonds, portes, huisseries, parquets, dalles de moquette, les matériaux issus de la déconstruction et de la rénovation alimentent depuis trois ou quatre ans l’offre française du réemploi à travers des marketplace et des plateformes physiques. En face, la demande tarde à se généraliser. Seul 1 % des déchets du bâtiment est réemployé. Pour favoriser le passage à l’acte, plusieurs maîtres d’œuvre s’engagent à susciter la demande et soutenir 150 projets sur trois ans. Saluée par toute la filière du bâtiment, cette initiative suscite à la fois curiosité et prudence. Fragilisés par la crise sanitaire, plusieurs acteurs du réemploi aspirent à une mutation profonde du bâtiment.
Difficile d’organiser le marché des matériaux de déconstruction et pérenniser une filière quand l’offre est encore largement supérieure à la demande. C’est le constat du secteur en France où seulement 1 % des déchets de chantier est réemployé. Depuis quelques années, les initiatives ne manquent pas. A travers la création de plusieurs plateformes digitales initiées par des associations d’architectes, des marketplace ou bien des entrepôts physiques destinés aux artisans et PME locales, les matériaux issus de dépose propre enrichissent une offre toujours plus diversifiée. De leur côté, les maîtres d’ouvrage sont de plus en plus nombreux à vanter leur opération de déconstruction sélective en partenariat avec des structures locales de l’ESS (économie sociale et solidaire) ou des gestionnaires de marketplace. Les matériaux sont démontés, triés et mis en vente sur des plateformes commerciales en ligne, dans l’attente de trouver preneur. Au bout de quelques mois, s’ils n’ont pas été vendus, ils finissent recyclés, incinérés ou enfouis. Ce qui vaut dans un sens, ne vaut bien souvent pas dans l’autre. Ainsi, les vendeurs de matériaux à réemployer ne se bousculent pas pour acheter, loin s’en faut.
La cité Gagarine en déconstruction
La prise de conscience des bienfaits environnementaux du réemploi de matériaux de construction est bien réelle sur le territoire et les envies présentes, mais la mise en œuvre à grande échelle fait toujours défaut. La faute à qui ? Un encadrement normatif trop strict, la peur de sortir de la routine, le risque d’être confronté à une réorganisation du travail, en termes de logistique, de traçabilité, de coût, de qualité, de compétences ? Un peu tout cela à la fois, avance Cédric Borel, directeur de l’IFPEB (Institut Français pour la Performance du Bâtiment) et co-fondateur du Booster du réemploi, une alliance de 34 grands maîtres d’œuvre en faveur du réemploi des matériaux dans le bâtiment, présentée en septembre, lors du MIPIM 2020 (salon international de l’immobilier) : « aujourd’hui, c’est la demande qu’il faut faire émerger. Les acteurs de l’offre se sont étoffés tant sur le terrain qu’au niveau commercial. Sous l’impulsion du diagnostic ressource, commandité par les maîtres d’ouvrages, de nombreuses entreprises de curage et de démolition adoptent des pratiques plus propres et proposent déjà une grande variété de matériaux tracés et garantis. Mais en face, les maîtres d’œuvre laissent toujours peu de place à l’introduction du réemploi sur leurs chantiers. Ils n’ont souvent pas le temps ni les ressources pour remplacer les matériaux neufs et les assurances ne savent pas encore comment le prendre en compte ». Plateforme de transactions au service du réemploi de matériaux depuis quatre ans, Backacia vit au quotidien ce sens unique. « Nos fournisseurs de matériaux ne sont pas ceux qui achètent, explique Lucile Hamon, fondatrice. Nos repreneurs sont souvent des artisans et des PME sensibilisés au réemploi pour des raisons écologiques mais aussi et surtout économiques. Le travail est encore long pour convaincre les maîtres d’œuvre à franchir le pas. Par ailleurs, ce Booster ne portera ses fruits que s’il fédère tout le monde. Or, chaque acteur dans la filière du bâtiment a des intérêts propres, souvent divergents des autres ».
150 chantiers programmés
Face à ce déséquilibre, une seule solution : structurer et massifier la demande, aujourd’hui timide et atomisée, afin d’atteindre un effet de seuil. « Pour ce faire, nous devons capitaliser les chantiers expérimentés et contribuer à la contractualisation du réemploi » insiste Cédric Borel. Ainsi, au cours des trois prochaines années, les signataires vont engager au total 150 chantiers à se fournir en matériaux de réemploi issus d’anciens bâtiments déconstruits. L’ensemble de la profession est conviée à se regrouper autour de cette démarche, pilotée par A4MT (Action pour la Transformation du Marché). Celle-ci est nécessaire selon l’IFPEB pour atteindre les différents objectifs de la stratégie nationale bas carbone. Ainsi, pour 1000 m2 de surface, le réemploi permet d’économiser 44 tonnes de déchets et 67 tonnes d’équivalent CO2 (et plus d’1 million de litres d’eau). Le Booster a d’ores et déjà reçu le soutien d’investisseurs comme Agrica, Colliers, Covéa Immobilier, Gecina, Groupama Immobilier, ou Icade, ou bien de promoteurs comme Adim, Altarea, BNP Paribas Real Estate, Bouygues Immobilier, Ceetrus, CréditAgricole Immobilier, Kaufman & Broad, Spie Batignolles Immobilier ou encore de grands utilisateurs tels que Orange et Engie. Côté acteurs publics, des discussions sont en cours avec des donneurs d’ordres tels que la Ville de Paris, et les régions. Malgré des initiatives locales modèles, nous avons à faire à une autre temporalité, reconnaît le directeur de l’IFPEB. La commande publique doit elle aussi devenir exemplaire, mais l’ouverture de ses marchés au réemploi de matériaux exige de lever plusieurs verrous. Si la loi AGEC sur l’économie circulaire impose à la commande publique de « veiller au recours à des matériaux de réemploi », cette injonction n’a encore rien d’opérationnel et aucune obligation n’est encore prévue pour les acteurs du privé.
D’ici à la fin de l’année, une plateforme en ligne centralisera et standardisera les besoins en matériaux de réemploi, aujourd’hui difficiles à identifier pour les fournisseurs. Il ne s’agit en aucun cas de créer une nouvelle marketplace mais de rendre visible la demande, l’expression d’un besoin, avec la publication d’annonces de chantiers, assure Cédric Borel : « l’objectif dès janvier 2021 est de connecter la demande à l’offre et de s’intéresser dans un premier temps à tous les matériaux du second œuvre disponibles en réemploi. L’offre est suffisamment abondante et diversifiée à ce jour. Et c’est pourquoi, nous voulons travailler en étroite collaboration avec tous les professionnels compétents dans ce domaine. En même temps, il nous faut intégrer dès maintenant de nouveaux paramètres comme la disponibilité des matériaux, les coûts de stockage et de logistique, ainsi que les frais de dépose ». Prudente, Lucile Hamon ne voit rien d’autre qu’une nouvelle place de marché de la demande : « derrière les annonces, il y aura forcément des transactions. Nous espérons juste que cela devienne complémentaire à notre activité et non concurrentiel ».
Pas plus cher que le prix du neuf
D’autres voix s’élèvent chez les fournisseurs du réemploi, partagés entre espoir et vigilance. Pour Julien Hamilius, co-fondateur d’Urbyn, plateforme d’aide à la gestion des déchets d’entreprise, c’est une bonne initiative en soi, mais cela va nécessiter de revoir les échelles de temps, de faire plus de tri et de stocker : « le réemploi doit entraîner l’acceptation par le maître d’œuvre et l’acheteur, de revoir rapidement le modèle économique actuel. Notre système a des limites. Pour pérenniser cette démarche, assure-t-il, il faudra sans doute à terme exprimer dans la valeur du matériau d’autres éléments que le simple coût de l’occasion, du tri et du stockage, en monétisant les bénéfices environnementaux et les émissions de CO2 évitées ». L’engagement des maîtres d’ouvrage se veut plus visible mais pose encore quelques limites. Les professionnels du bâtiment partent du principe que le matériau d’occasion coûte moins cher. Pour le garantir, les maîtres d’œuvre comptent essentiellement sur les volumes de matériaux commandés. L’enjeu du Booster est de favoriser le réemploi à prix inférieur ou égal à celui du neuf, tout en tenant compte des frais liés au démontage, au tri, au stockage et à la logistique. Toutefois, le problème reste entier et c’est maintenant que les bases doivent être clarifiées. Jusqu’où peut tenir ce système s’il reste corrélé au prix des matériaux neufs ? A l’instar des matières plastiques recyclées face à un prix du pétrole très bas, le réemploi de matériaux de construction risque d’être souvent mis à rude épreuve.
Créateur de Stockpro, site de vente en ligne de surplus de chantier, Romain de Garsignies est ravi de voir éclore cette opération, portée par de grands groupes et donc à même d’entraîner plus de monde dans la démarche : « la demande reste insuffisante, certes, mais la plateforme est-elle la seule solution pour faire évoluer les mentalités en profondeur ? Le réemploi implique une nouvelle approche dans l’élaboration des marchés où il faut dans ce cas réfléchir très en amont sur la disponibilité des matériaux sur chantier et les besoins ». Cela exige pour tous les professionnels du bâtiment de pouvoir s’adapter à l’offre. Pour Cédric Borel, il va de soi que la pratique actuelle consistant à spécifier dès le départ la nature exacte du produit demandé, doit évoluer. On incitera à rechercher non plus une référence précise de moquette ou de carrelage, mais plutôt une catégorie de matériau, explique-t-il.
Pré-financer la demande
Co-fondateur de Cycle Up, place de marché pour les matériaux issus du réemploi créée en 2018, Sébastien Duprat voit dans cette alliance une bonne chose, « à condition de ne pas faire juste de la communication en vue des JO 2024 ni de générer un nouveau dispositif associatif sur l’économie circulaire dans l’immobilier. Il y en a déjà et un club de plus ne donnera pas grand chose ». Même son de cloche chez Mobius Réemploi. Son directeur du développement et co-fondateur Noé Basch y voit plutôt l’arrivée d’une nouvelle centrale d’achats dotée d’une pertinence technico-économique. Spécialisé depuis trois ans dans le conseil, le diagnostic ressources, la fourniture de dalles de faux plancher issues du réemploi et la dépose collaborative, Mobius Réemploi a été sollicité, comme d’autres acteurs, par les initiateurs du Booster pour identifier les gisements, les contraintes techniques et conseiller sur le contenu de la plateforme de la demande.
« Le réemploi est encore anecdotique alors qu’il était monnaie courante au début du XXe siècle. Si l’offre existe bel et bien, sera-t-elle suffisante demain lorsqu’il faudra fournir plusieurs chantiers concomitants avec 20 000 m² de faux plancher par opération ou des centaines de portes de même apparence ? » interroge Noé Basch. Et de souligner que s’il est possible de remplir cette mission dans l’immobilier de bureaux, avec un catalogue de références limité et standardisé, les choses s’avèrent plus compliquées avec le logement. Le directeur de Mobius perçoit ce Booster d’un bon œil, mais estime que passer de l’artisanal à l’industriel est complexe et ne donne pas de place à la demi-mesure ou au petit magasin du matériau de réemploi. Cela faciliterait pourtant la mutation du secteur sans trop de risque. Pour Sébastien Duprat, le Booster n’aura d’intérêt que s’il pré-finance la demande et permet à l’offre de se structurer : « un vrai engagement peut se traduire par exemple par l’achat anticipé des matériaux afin de financer le tri, le reconditionnement et le stockage. Pour éviter l’effet d’aubaine liée à une demande de masse, cette démarche devra également encadrer les prix, la qualité des produits et les modes opératoires ». L’espoir est que les maîtres d’œuvre parviennent à stimuler et à fluidifier la demande, souligne-t-il, tout en regrettant l’absence d’architectes et de constructeurs parmi les signataires, car ce sont eux les prescripteurs et les acheteurs effectifs des matériaux sur les chantiers.
L’alliance se donne donc trois ans pour transformer la manière de prescrire et arbitrer l’utilisation de matériaux réemploi dans les marchés. Cela passera selon l’IFPEB par un travail de collaboration entre architectes, designers, bureaux d’études, bureaux de contrôle, gestionnaires techniques, entreprises et industriels engagés. Cette période expérimentale aura-t-elle le temps de convaincre ? « Dans l’idéal, on peut imaginer l’introduction d’au moins 20 % de réemploi de matériaux issus du second œuvre d’ici 2025 », espère Cédric Borel. Trois ans, c’est à la fois long et court, souligne Noé Basch, entre les projets déjà engagés et ceux qui n’ont pas démarré, cela demande beaucoup de flexibilité et d’anticipation. Cette alliance doit mettre le pied à l’étrier à un maximum de maîtres d’œuvre ; toute la question est de savoir si chacun continuera de jouer le jeu après. Le réemploi devra alors trouver sa vitesse de croisière et son équilibre économique selon les lois du marché. Mais ceci est une autre histoire.
Eiffage et ses chantiers exemplaires
Cité Youri Gagarine à Ivry-sur-Seine
Parmi les activités du groupe Eiffage, la déconstruction sélective occupe une place significative. Eiffage Démolition procède à la dépose de matériaux sur plusieurs chantiers franciliens comme la Cité Gagarine à Ivry-sur-Seine ou encore les anciens bâtiments de l’hôpital Saint-Vincent de Paul à Paris. A ce titre des échanges sont en cours entre le groupe Eiffage et l’IFPEB. L’entreprise pourrait intégrer le Booster en qualité d’entreprise engagée, grâce à ses opérations de réemploi de matériaux menées par Eiffage Immobilier au sein de l’éco-quartier LaVallée de Châtenay-Malabry (92). Concernant le modèle économique, toute la difficulté réside dans la concordance du temps (entre le moment de la démolition et le moment du réemploi) et de l’espace réservé aux zones de stockage, précise le groupe. C’est une chaîne logistique complète qui doit être montée comprenant des plateformes tampons et une gestion de ce stockage. L’entreprise souhaite rester sur des circuits ultra courts et locaux pour garantir une logique bas carbone. Enfin, le réemploi doit trouver son usage en tenant compte de l’obsolescence et de la garantie possible des matériaux réutilisés ; certains matériaux ne répondant plus aux normes environnementales par exemple. Selon Eiffage, c’est donc un modèle à inventer qui doit avoir l’adhésion de tous les acteurs de la chaîne de valeur, jusqu’à l’acheteur.
Ville Aménagement Durable mène l’enquête sur le réemploi et les retours d’expérience en région Auvergne Rhône-Alpes (Eclaira)
Un MOOC sur le réemploi dans le bâtiment aura lieu du 27 octobre au 8 décembre 2020. Il a été conçu par des experts de l’Institut pour la Conception Éco-responsable du Bâti (ICEB) et s’appuie sur des exemples de réalisations. Inscription possible jusqu’au 24 novembre 2020.
« L’Echo circulaire a cessé sa parution mais l’actualité de l’économie circulaire continue d’être suivie par "Déchets Infos". »
Journaliste spécialiste des thématiques environnementales et éco-industrielles depuis 25 ans.
Créé en 2018, l’écho circulaire met en lumière des solutions et des retours d’expériences d’entreprises, d’associations, de collectivités territoriales et de toutes structures engagées dans une démarche de prévention et de préservation des ressources.
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